Un siècle après la première guerre impérialiste mondiale
Les positions marxistes fondamentales sur la guerre et l’antimilitarisme
(«programme communiste»; N° 108; Août 2025)
Pour aborder la question de la guerre plus d’un siècle après le premier massacre mondial, nous voulons commencer en reprenant quelques chapitres de notre Storia della Sinistra Comunista (“Histoire de la Gauche Communiste”) (1). Cela permettra de rappeler une période de l’histoire européenne et mondiale où le prolétariat a eu l’occasion historique de se lancer à l’ “assaut du ciel”, et d’en finir avec le régime capitaliste, oppresseur de tous les peuples du monde et exploiteur du travail salarié dans tous les pays, avec la perspective d’ouvrir à l’humanité la voie vers la société de l’avenir, la société sans classes : le communisme. Cette perspective ne peut se réaliser si à la tête du prolétariat mondial ne se trouve pas le parti de classe, c’est-à-dire l’organe de la lutte révolutionnaire qui représente la conscience et la volonté de classe, indispensable pour que la lutte révolutionnaire prolétarienne aboutisse à une société enfin débarrassée de l’exploitation, de l’oppression, de la misère et des guerres dévastatrices.
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Au début du vingtième siècle, avec le Manifeste de Bâle de 1912 (2) qui affirmait les postions marxistes face à la guerre mondiale qui menaçait, l’histoire donnait objectivement au prolétariat et aux puissants Partis socialistes d’Europe et à la Deuxième Internationale qui les organisait, l’occasion de mettre à profit les leçons tirées de la Commune de Paris en opposant au déclenchement de la guerre bourgeoise de rapine, la lutte révolutionnaire selon le mot d’ordre lancé par les marxistes de gauche : guerre ou révolution ! Mais le renversement des positions révolutionnaires constitué par le vote des crédits de guerre par la quasi-totalité des Partis socialistes/sociaux-démocrates de l’époque (moins, pour être juste, le Parti Socialiste Italien, les Bolcheviks et le Parti serbe) présents dans les parlements – qui a décrété l’échec de la IIe Internationale – a trahi la cause du prolétariat sur tous les fronts. Seules les fractions de gauche des partis socialistes ont maintenu et défendu les positions marxistes (rappelons le magnifique exemple en Allemagne de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg) contre les deux fronts de guerre, positions bien définies par le fameux “défaitisme révolutionnaire” de Lénine, dans la lignée desquelles le jeune courant de gauche du PSI – qui se transformera plus tard en Fraction communiste en 1918, puis donnera naissance au Parti Communiste d’Italie en 1921 – s’est également retrouvé, même s’il n’avait pas de contacts directs ou de connaissance du Parti bolchevique.
Les jeunes prolétaires d’aujourd’hui, intoxiqués dès leur naissance par la propagande bourgeoise qui place l’ambition individuelle au-dessus de tout, misant sur l’appropriation privée des marchandises et des capitaux qui caractérisent la société capitaliste, et dressant l’un contre l’autre chaque individu poussé à dominer pour émerger socialement, n’ont pas de mémoire de classe. Cette mémoire de classe a été cassée, brisée, annulée, mystifiée, ensevelie au cours de décennies de besogne opportuniste de groupes, d’associations et de partis autoproclamés socialistes, communistes ou révolutionnaires. L’objectif de cette incessante activité opportuniste a toujours été très clair pour les communistes révolutionnaires. Il s’agissait et il s’agit toujours d’obscurcir l’esprit des prolétaires, tandis que leurs corps continuent et continuent d’être exploités dans les usines et les campagnes et déchirés dans les guerres bourgeoises et impérialistes, en leur faisant croire aux superstitions les plus banales, remises au goût du jour et habillées à la mode de l’époque : “défendre la patrie” contre les agressions étrangères, “lutter contre le fascisme pour restaurer la démocratie”, “défendre la démocratie contre l’autoritarisme et le terrorisme”, “apporter la civilisation et la démocratie dans les pays où elles n’existent pas encore” !
La guerre, comme l’a écrit le général prussien Karl von Clausewitz dans son célèbre essai De la guerre, n’est que la continuation de la politique, mais par d’autres moyens, précisément par des moyens militaires. De même que toutes les “politiques” ne sont pas identiques – la politique d’une puissance bourgeoise impérialiste est entièrement différente de la politique d’une puissance prolétarienne révolutionnaire –, toutes les “guerres” ne sont pas équivalentes, chacune doit donc être examinée selon ses particularités historiques à l’aide du matérialisme dialectique marxiste. Lénine écrit en 1915 : « […] notre attitude à l’égard de la guerre est foncièrement différente de celle des pacifistes (partisans et propagandistes de la paix) bourgeois et des anarchistes. Nous nous distinguons des premiers en ce sens que nous comprenons le lien inévitable qui rattache les guerres à la lutte des classes à l’intérieur du pays, que nous comprenons qu’il est impossible de supprimer les guerres sans supprimer les classes et sans instaurer le socialisme ; et aussi en ce sens que nous reconnaissons parfaitement la légitimité, le caractère progressiste et la nécessité des guerres civiles, c’est-à-dire des guerres de la classe opprimée contre celle qui l’opprime, des esclaves contre les propriétaires d’esclaves, des paysans serfs contre les seigneurs terriens, des ouvriers salariés contre la bourgeoisie. Nous autres, marxistes, différons des pacifistes aussi bien que des anarchistes en ce sens que nous reconnaissons la nécessité d’analyser historiquement (du point de vue du matérialisme dialectique de Marx) chaque guerre prise à part. L’histoire a connu maintes guerres qui, malgré les horreurs, les atrocités, les calamités et les souffrances qu’elles comportent inévitablement, furent progressives, c’est-à-dire utiles au développement de l’humanité en aidant à détruire des institutions particulièrement nuisibles et réactionnaires (par exemple, l’autocratie ou le servage) et les despotismes les plus barbares d’Europe (turc et russe). Aussi importe-t-il d’examiner les particularités historiques de la guerre actuelle. » (3)
Devant les particularités historiques de la guerre mondiale qui a éclaté en 1914 par rapport aux guerres précédentes, quelle devait être l’attitude du mouvement socialiste international ? Il fallait définir les types historiques de guerres à l’époque moderne, à l’époque du capitalisme, et c’est ce que fait d’emblée Lénine, dans cet article.
De la Grande Révolution française à la Commune de Paris (période 1789-1871), les guerres en Europe ont eu un caractère bourgeois progressiste, de libération nationale ; « Autrement dit, le contenu principal et la portée historique de ces guerres étaient le renversement de l’absolutisme et du système féodal, leur ébranlement, l’abolition du joug étranger. C’étaient là, par conséquent, des guerres progressistes ; aussi tous les démocrates honnêtes, révolutionnaires, de même que tous les socialistes, ont toujours souhaité, dans les guerres de ce genre, le succès du pays (c’est-à dire de la bourgeoisie) qui contribuait à renverser ou à saper les bastions les plus dangereux du régime féodal, de l’absolutisme et de l’oppression exercée sur les peuples étrangers. » (p. 310).
Et c’est là que se trouve une parenthèse très intéressante de Lénine, qui ne manque pas l’occasion de souligner que dans cette même période historique où les guerres bourgeoises devaient être considérées comme “progressistes” ou même “révolutionnaires” et où les socialistes avaient donc tout intérêt à sympathiser avec leur succès, il ne faut pas oublier que ces mêmes guerres contenaient une caractéristique permanente des guerres bourgeoises, à savoir l’élément de pillage et de conquête de terres étrangères. En effet, Lénine écrit immédiatement après :
« Ainsi, dans les guerres révolutionnaires de la France, il y avait un élément de pillage et de conquête des terres d’autrui par les Français ; mais cela ne change rien à la portée historique essentielle de ces guerres qui démolissaient et ébranlaient le régime féodal et l’absolutisme de toute la vieille Europe, de l’Europe du servage. Dans la guerre franco-allemande (4), l’Allemagne a dépouillé la France, mais cela ne change rien à la signification historique fondamentale de cette guerre, qui a affranchi des dizaines de millions d’Allemands du morcellement féodal et de l’oppression exercée sur eux par deux despotes, le tsar russe et Napoléon Ill. » (Ibidem)
Lénine a toujours considéré fondamental d’analyser la situation historique et, par conséquent, les facteurs matériellement décisifs pour déterminer la position politique correcte et l’action pratique juste du parti de classe et du mouvement de la classe prolétarienne. La définition d’une période historique, relative à une zone géo-historique comme, par exemple, l’Europe – berceau du capitalisme et de l’impérialisme mondial – dans laquelle les guerres pouvaient ou non être considérées comme “justes”, “progressives”, “révolutionnaires”, non pas en elles-mêmes, mais d’un point de vue de classe, a toujours été un point crucial pour la perspective politique de la lutte de classe révolutionnaire. La bourgeoisie a constamment utilisé l’argument de la patrie, de la défense de la patrie, de la guerre défensive. Et Lénine rappelle que pour les marxistes « avant le renversement du régime féodal, de l’absolutisme et du joug national étranger, il ne pouvait absolument pas être question de voir se développer la lutte du prolétariat pour le socialisme. » (Ibid.)
Tant qu’il s’agit de renverser le féodalisme, l’absolutisme, tant que le but de la guerre est “la révolution contre le Moyen-Âge et contre le servage”, la guerre est progressiste et la “défense de la patrie” doit être considérée comme juste. « Tout socialiste, affirme Lénine, appellerait de ses vœux la victoire des États opprimés, dépendants, lésés dans leurs droits, sur les “grandes” puissances oppressives, esclavagistes, spoliatrices », et il donne des exemples : « si demain le Maroc déclarait la guerre à la France, l’Inde à l’Angleterre, la Perse ou la Chine à la Russie, etc., ce seraient des guerres “justes”, “défensives”, quel que soit celui qui commence. » (p. 311)
Aucun malentendu possible : les guerres de libération nationale se sont déroulées pendant la période historique au cours de laquelle les quelques puissances capitalistes mondiales existantes (Angleterre, France, Allemagne elle-même, États-Unis d’Amérique), flanquées de quelques autres puissances réactionnaires encore existantes, « piliers du féodalisme, de l’absolutisme, de l’oppression des peuples étrangers » (Russie, Autriche, Turquie, Japon de l’époque), ont dominé la quasi-totalité du globe, les guerres de “libération” nationale visant à l’indépendance politique vis-à-vis des puissances oppressives et à l’établissement d’États-nations indépendants ont objectivement revêtu le caractère de guerres progressistes parce qu’elles ont combattu les grandes puissances esclavagistes et parce qu’elles ont ouvert la possibilité d’un développement économique dans le pays asservi (le développement économique signifie le développement du capitalisme national et, avec lui, la formation et le développement inévitables de la classe prolétarienne moderne, la classe révolutionnaire par excellence de l’ère moderne).
La guerre de 1914-1918, en revanche, était tout à fait différente. Les bourgeoisies de tous les pays l’ont présentée avec les mêmes arguments que les guerres de la période historique précédente – c’est-à-dire une guerre défensive contre une agression étrangère, une guerre pour défendre la patrie – alors qu’au contraire, il s’agissait d’une guerre impérialiste, c’est-à-dire d’une guerre dans laquelle une poignée de grandes puissances esclavagistes rivalisaient pour consolider et renforcer l’oppression de la plupart des peuples du monde. Le but réel de la guerre était un nouveau partage du monde entre les grandes puissances impérialistes qui se volaient mutuellement, poussées à conquérir de nouveaux débouchés que la crise de surproduction rendait vitaux. Lénine dira : « Ancien facteur de progrès, le capitalisme est devenu réactionnaire ; il a développé les forces productives au point que l’humanité n’a plus qu’à passer au socialisme, ou bien à subir durant des années, et même des dizaines d’années, la lutte armée des «grandes» puissances pour le maintien artificiel du capitalisme à l’aide de colonies, de monopoles, de privilèges et d’oppressions nationales de toute nature. » (p. 312) […] « les peuples qui, de 1789 à 1871, ont combattu la plupart du temps à la tête des autres peuples pour la liberté, sont devenus désormais, après 1876 (5), à la faveur d’un capitalisme hautement développé et “plus que mûr”, les oppresseurs et les exploiteurs de la majorité des populations et des nations du globe. » (p. 313)
Si cela était vrai alors, aujourd’hui, sur le terrain d’un capitalisme non seulement hyper-mature, mais super-développé et pourrissant, la situation de “la majorité de la population et des nations du globe” s’est considérablement aggravée.
De nombreuses colonies sont devenues politiquement « indépendantes » grâce à des révolutions nationales, des luttes contre les puissances colonialistes, des soulèvements anticoloniaux plus ou moins importants, et certaines – par exemple l’Inde, la Chine, la Perse (aujourd’hui l’Iran), l’Afrique du Sud, le Brésil... – se sont développées sur le plan capitaliste beaucoup plus que d’autres, au point de rivaliser sur le marché mondial avec une force économique et financière indéniable. Il n’en reste pas moins que, malgré leur développement capitaliste national, qu’il ne faut pas sous-estimer du point de vue des relations internationales, ces anciennes colonies restent étroitement dépendantes des relations entre les plus anciennes puissances esclavagistes, qui sont toujours la Grande-Bretagne, la France, la Russie, les États-Unis d’Amérique, le Japon et l’Allemagne. L’ancienne puissance mondiale par excellence, l’Angleterre, a dû céder la place au milieu du XXe siècle à la nouvelle puissance dominante, les États-Unis, tout comme les deux impérialismes victorieux de la Deuxième Guerre impérialiste, les États-Unis et l’URSS, ont dû céder leur pouvoir de condominium sur le monde à un ensemble plus large de puissances esclavagistes comprenant la nouvelle puissance chinoise.
Mais le tableau général de l’oppression de la majorité des peuples et des nations du monde par une poignée de puissances esclavagistes n’a pas changé ; celles-ci se sont réparti, d’une manière différente qu’autrefois, les zones d’influence et les territoires économiques à exploiter ; et elles n’ont fait qu’accroître la pression économique et financière sur tous les pays du monde, même à l’égard de ceux qui étaient autrefois également colonialistes mais qui, après la seconde guerre mondiale, sont devenus en partie, dans une mesure plus ou moins grande, eux-mêmes des “colonies” des vainqueurs de la guerre qui, en essayant de renforcer leur pouvoir d’oppression, ont réaffirmé les objectifs qui sont toujours ceux que Lénine avait dénoncés en 1915. Il écrivait en effet : « C’est une guerre qui vise, premièrement, à aggraver l’esclavage des colonies au moyen d’un partage plus “équitable” et d’une exploitation ultérieure mieux “orchestrée” ; deuxièmement, à accentuer le joug qui pèse sur les nations étrangères à l’intérieur des “grandes” puissances elles-mêmes, car l’Autriche aussi bien que la Russie (la Russie dans des proportions beaucoup plus grandes et bien pires que l’Autriche) ne se maintiennent qu’au moyen de ce joug qu’elles renforcent par la guerre ; troisièmement, à intensifier et à prolonger l’esclavage salarié, car le prolétariat est divisé et accablé, tandis que les capitalistes gagnent sur tous les tableaux en s’enrichissant par la guerre, en exacerbant les préjugés nationaux et en accentuant la réaction, qui connaît une recrudescence dans tous les pays, même dans les pays républicains les plus libres. » (p. 314)
C’est dans ces années-là que le terme social-chauvinisme a été inventé : ce terme, résume Lénine, définit la politique opportuniste qui soutient l’idée de la “défense de la patrie” dans la guerre impérialiste. Il en découle plusieurs conséquences, qu’il décrit comme suit :
« De cette position découlent, par voie de conséquence, la renonciation à la lutte de classe pendant la guerre, le vote des crédits militaires, etc. Les social-chauvins pratiquent en fait une politique antiprolétarienne, bourgeoise, car ils préconisent en réalité, non pas la “défense de la patrie” au sens de la lutte contre l’oppression étrangère, mais le “droit” de telles ou telles “grandes” puissances à piller les colonies et à opprimer d’autres peuples. Les social-chauvins reprennent à leur compte la mystification du peuple par la bourgeoisie, selon laquelle la guerre serait menée pour la défense de la liberté et de l’existence des nations, et se rangent ainsi aux côtés de la bourgeoisie contre le prolétariat. » (p. 317)
Que le lecteur songe, à ce stade, à la Deuxième Guerre impérialiste mondiale : les partis staliniens n’étaient rien d’autre que des partis social-chauvins, à la nième puissance puisque, à l’imposture bourgeoise d’une guerre pour la défense de la liberté, de la démocratie et de l’existence des nations, s’ajoutait l’imposture d’un socialisme autoproclamé “construit” en Russie, donc d’un pays “socialiste” à défendre contre l’agression nazi-fasciste.
En outre, Lénine précise :
« Sont des social-chauvins aussi bien ceux qui justifient et exaltent les gouvernements et la bourgeoisie d’un des groupes des puissances belligérantes que ceux qui, à l’instar de Kautsky, reconnaissent aux socialistes de toutes les puissances belligérantes un droit identique à la “défense de la patrie”. »
Comme toute tendance opportuniste, le social-chauvinisme a des fondements matériels. Lénine part d’une constatation évidente pour tout marxiste conséquent, à savoir que l’opportunisme est « l’expression de la politique bourgeoise au sein du mouvement ouvrier, l’expression des intérêts de la petite bourgeoisie et de l’alliance avec “leur” bourgeoisie d’une partie minime d’ouvriers embourgeoisés contre les intérêts de la masse des prolétaires, de la masse des opprimés. » (pp. 320-321) Il souligne un fait historique important, qui ne découle pas de la “conscience” des dirigeants du parti ou de la base, ni d’intérêts purement individuels, mais de facteurs matériels généraux impliquant les masses :
« Les conditions objectives de la fin du XIXe siècle renforçaient tout particulièrement l’opportunisme, l’utilisation de la légalité bourgeoise étant transformée de ce fait en servilité à son égard ; elles créaient une mince couche bureaucratique et aristocratique de la classe ouvrière, et attiraient dans les rangs des partis social-démocrates nombre de “compagnons de route” petits-bourgeois. La guerre a accéléré ce développement, transformé l’opportunisme en social-chauvinisme, et l’alliance tacite des opportunistes avec la bourgeoisie, en une alliance ouverte. […] La base économique de l’opportunisme est la même que celle du social-chauvinisme : les intérêts d’une mince couche d’ouvriers privilégiés et de la petite bourgeoisie, qui défendent leur situation privilégiée, leur “droit” aux miettes des profits réalisés dans le pillage des autres nations par “leur” bourgeoisie nationale, grâce aux avantages attachés à sa situation de grande puissance, etc. » (p. 321)
Et sur le plan politique : « Le contenu politique et idéologique de l’opportunisme est le même que celui du social-chauvinisme : remplacement de la lutte des classes par leur collaboration [souligné par nous], renonciation aux moyens révolutionnaires de lutte, soutien de “son” gouvernement en difficulté au lieu d’une utilisation de ces difficultés pour la révolution. » (Ibidem)
L’“opportunisme” était un courant droitier dans le mouvement socialiste appelé ainsi parce que, laissant de côté les principes et le programme, il s’adaptait de façon précisément opportuniste aux suggestions des situations, et, en définitive, à la pression bourgeoise ; il était à ce titre combattu dans les Partis socialistes (ou social-démocrates, comme s’appelaient de nombreux partis ouvriers à l’époque) par les courants de gauche marxistes. La guerre montrait qu’il avait “mûri” selon l’expression de Lénine, et “poussé jusqu’au bout son rôle d’agent de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier”. La collaboration de classe n’est plus “l’une” des politiques de l’opportunisme, mais sa seule politique, et ce sera encore plus évident dans la deuxième guerre impérialiste mondiale. Si les opportunistes autrefois ressentaient encore le besoin de reconnaître formellement le marxisme pour déguiser leur politique collaborationniste afin de ne pas perdre leur crédibilité auprès des masses prolétariennes, aujourd’hui, après avoir détruit l’esprit de la lutte ouvrière et enterré sous des montagnes de mensonges les véritables intérêts de classe du prolétariat de tous les pays et des masses opprimées des pays dominés par les grandes puissances esclavagistes, les opportunistes n’éprouvent même plus le besoin de prétendre qu’ils veulent faire la révolution demain et combattre en tant que tel le système capitaliste.
Vrais fruits de la collaboration interclassiste, ils sont les rejetons de la petite bourgeoisie qui s’accroche aux privilèges accordés par la grande bourgeoisie pour faire leur sale boulot, qui consiste non seulement à tromper les masses, mais aussi à attiser à tout bout de champ la concurrence entre prolétaires, à les amener à se plier aux exigences des profits des entreprises comme s’il s’agissait de leur propre intérêt, à accepter toutes les formes d’exploitation pour survivre. Les opportunistes d’aujourd’hui, comme ceux d’autrefois, cherchent avant tout à défendre leur situation privilégiée, leur “droit” aux miettes des profits obtenus par “leur” bourgeoisie nationale par le pillage des autres nations, etc., comme disait Lénine, et pour ce faire, ils sont toujours prêts, en temps de paix, à vendre à leur bourgeoisie la peau des prolétaires qu’ils organisent et influencent et, en temps de guerre, à transformer les masses prolétariennes en chair à canon.
Hier, les opportunistes (les Bernstein, les Kautsky, les Staline) étaient à juste titre qualifiés de traîtres à la classe ouvrière parce qu’après avoir embrassé la cause prolétarienne et le marxisme, les avoir défendus et propagés, ils les ont désavoués par une série plus ou moins rapide de révisions, d’ajustements et de mystifications.
Les opportunistes d’aujourd’hui, dans un sens, ne peuvent même pas être appelés “traîtres” parce qu’ils n’ont jamais embrassé la cause prolétarienne et le marxisme, ne les ont jamais défendus, ne les ont jamais propagés ; au contraire ils les ont mystifiés, déformés et enterrés sous la cause bourgeoise de la démocratie, de la patrie, de la croissance économique : ils sont nés de la collaboration de classe, dans la collaboration de classe, pour la collaboration de classe ; ce sont certes des mystificateurs lorsqu’ils s’adressent à la “classe ouvrière” et prétendent parler en son nom et au nom de ses intérêts, mais ils ne sont que des collaborationnistes, de la racaille petite-bourgeoise dont les prolétaires révolutionnaires devront se débarrasser sans aucune hésitation.
LA QUESTION CENTRALE : LA LUTTE CONTRE L’OPPORTUNISME
La lutte contre l’opportunisme, et donc contre le social-chauvinisme, était au centre des préoccupations de tout marxiste révolutionnaire digne de ce nom ; reconnaissant d’une part la faillite de la IIe Internationale dont les partis avaient succombé aux sirènes des bourgeoisies nationales respectives, ils luttaient donc contre l’opportunisme tant sur le plan théorique et politique que sur le plan organisationnel ; et ils étaient d’autre part conscients de l’urgence de reconstituer un réseau des courants révolutionnaires existants dans les différents pays dans la perspective de reconstituer une Internationale prolétarienne révolutionnaire capable de donner au prolétariat mondial un guide sûr pour la révolution prolétarienne dans tous les pays. Que cette perspective soit difficile à poursuivre, tous les marxistes révolutionnaires l’ont bien compris, mais cela n’a jamais été un problème de délais.
Le cours historique du capitalisme entraîne inévitablement le développement du prolétariat, même dans les pays qui n’ont pas encore été investis par l’industrialisme capitaliste ; le capital et le salaire, les capitalistes et les prolétaires salariés, sont les deux éléments fondamentaux du mode de production capitaliste et de son développement et, par conséquent, de la lutte moderne entre les classes ; la bourgeoisie a beau s’efforcer de camoufler les contradictions sociales, celles-ci sont appelées à devenir de plus en plus aiguës, notamment en temps de guerre, et la lutte des classes trouve tôt ou tard le moyen de réapparaître avec toute sa puissance extraordinaire, comme un fleuve en crue qu’aucune digue ne peut retenir.
La réponse classiste face à la guerre impérialiste a été et reste toujours la suivante :
• pas de trêve dans la lutte des classes,
• pas de solidarité avec la bourgeoisie nationale,
• pas d’ “union sacrée”,
• pas de collaboration de classe,
• lutte intransigeante contre les mobilisations de guerre dans tout pays belligérant, sous la bannière du défaitisme révolutionnaire,
• transformation de la guerre impérialiste en guerre civile.
Le défaitisme révolutionnaire ne consiste pas en une déclamation pacifiste d’opposition morale à la guerre, mais en une mobilisation prolétarienne dans tous les pays sur le terrain de classe et à tous les niveaux, depuis la lutte immédiate pour la défense des salaires jusqu’aux grèves pour empêcher le départ des soldats au front, en passant par les manifestations politiques contre la guerre impérialiste et contre les activités répressives que le pouvoir bourgeois met en œuvre pour empêcher le prolétariat d’organiser sa lutte de classe révolutionnaire :
• contre la “défense de la patrie”,
• pour la défense de la lutte de classe prolétarienne et son organisation sur le plan social et politique, lutte qui ne doit pas être suspendue même lorsque la guerre a commencé.
Les exemples peuvent être trouvés dans l’activité du Parti bolchevique parmi les masses et au sein de l’armée tsariste, avant et pendant la guerre, activité qui était basée sur une situation sociale qui voyait déjà les masses prolétariennes s’opposer à la guerre et en mesure d’influencer de vastes couches de la paysannerie, des masses issues de l’expérience matérielle de la révolution de 1905 sur la base de laquelle elles s’étaient organisées dans les soviets, au sein desquels les partis ouvriers, et parmi eux le Parti bolchevique, avaient un rôle de formation politique et de direction.
La perspective de Lénine et du Parti bolchevique était de transformer la guerre impérialiste en guerre civile, c’est-à-dire en guerre de classe ; c’est exactement ce que signifiait le cri : guerre ou révolution. Et sur la même ligne, comme nous le montrerons dans les chapitres de la Storia della Sinistra comunista, se trouvait aussi le courant de gauche du Parti Socialiste Italien. Dans un article polémique très court et peu connu de 1916, Lénine, reprenant la critique que l’opportuniste allemand Kolb avait faite de la tactique des partisans de Liebknecht, et qu’il avait déjà traitée dans l’article de janvier 1916 intitulé L’opportunisme et la faillite de la IIe Internationale, répond que « “La conséquence (de la tactique des partisans de Liebknecht), écrit Kolb, aurait été une lutte intérieure portée jusqu’à son point d’ébullition au sein de la nation allemande et, par la même, un affaiblissement militaire et politique de cette dernière”… pour le plus grand avantage et pour la victoire “de l’impérialisme de la Triple Entente” !! »
Lénine souligne ensuite que « “La lutte intérieure portée jusqu’à son point d’ébullition”, c’est la guerre civile. Kolb a raison de dire que la tactique de la gauche mène à cela ; il a raison de dire qu’elle constitue un “affaiblissement militaire” de l’Allemagne, autrement dit qu’elle veut la défaite de l’Allemagne et qu’elle y contribue, qu’elle est défaitiste. Kolb à tort seulement – seulement ! – sur un point, lorsqu’il ne veut pas voir le caractère international de cette tactique de la gauche. Dans tous les pays belligérants, il est possible de “porter la lutte intérieure jusqu’à son point d’ébullition”, d’ “affaiblir la puissance militaire” de la bourgeoisie impérialiste et de transformer (en vertu de cela, en relation avec cela, au moyen de cela) la guerre impérialiste en guerre civile. C’est là qu’est le nœud de la question. » (6)
Mais suivons l’ordre chronologique, en reprenant de la Storia della Sinistra comunista la période qui va de la guerre annoncée à la guerre effective, sans oublier de nous référer à la guerre en Libye qui a donné au Parti Socialiste Italien “une violente secousse”, c’est-à-dire “un fait historique d’importance non seulement locale et italienne mais lié au cours de l’impérialisme mondial”, une secousse qui allait produire des effets “favorables à la position que le parti italien allait prendre en 1914” (7).
« Giolitti, revenu au pouvoir, […] déclarait la guerre à la Turquie le 29 septembre 1911 et la flotte italienne occupait Tripoli. Il n’est pas inutile de noter que le prétexte fut la victoire des Jeunes Turcs, accusés de “nationalisme”. Il ne faut pas oublier que cette révolution, populaire et non prolétarienne, contre le régime féodal turc, fut hautement appréciée par Lénine. Le mouvement prolétarien s’était fièrement élevé contre l’entreprise nationaliste de Tripoli, selon ses traditions anticoloniales non récentes. La grève générale n’eut pas de résultat, mais les manifestations contre le départ des troupes furent très vives. Le groupe socialiste vota un ordre du jour Turati contre la guerre, mais les droitiers de Felice, Bissolati, Bonomi, Cabrini et Podrecca s’y opposèrent. Il est à noter que pas mal de “syndicalistes révolutionnaire” se déclaraient partisans de l’intervention en Libye, en première ligne Arturo Labriola (8), Orano et Olivetti.
« Le congrès extraordinaire se réunit le 15 octobre 1911 à Modène sous l’influence de cette situation générale. Bussi, pour Treves et pour les réformistes de gauche, s’opposa à la guerre et défendit le passage à l’opposition résolue à Giolitti, sans pour autant renoncer sur le plan théorique à l’ancien possibilisme. Lerda encore une fois (et ici mieux qu’ailleurs) rétorqua avec bonheur que, pour la première, il ne s’agissait pas d’un événement politique isolé, mais que la guerre réside dans l’essence du capitalisme et que, pour la seconde, on ne pouvait s’arrêter à elle, mais il était urgent de constater l’échec de l’illusion coupable d’attendre des avantages pour le prolétariat et pour le socialisme de l’État bourgeois, et de condamner la tendance à subordonner les fins ultimes du mouvement aux intérêts immédiats de la classe ouvrière exprimés dans ses organisations économiques :
«Si nous voulions adapter l’idéal ou ce qu’on pourrait appeler la doctrine du socialisme, les attitudes du Parti et celles des hommes du Parti, aux contingences de la vie des autres partis et à l’opportunisme qui est nécessairement dans la pratique quotidienne, dans la lutte pour la vie, nous aurions certainement détruit en nous toute raison théorique du socialisme, et certainement Bissolati aurait raison et Armando Bussi aussi, lorsqu’ils considèrent l’évolution comme une force suffisante en elle-même pour régler l’avenir social. » (Comme toujours, Lerda et en général les “révolutionnaires intransigeants” de l’époque, prompts à relever et à combattre le divorce entre l’action économique et l’action politique, entre les revendications minimales et le programme maximal, péchaient alors par insuffisance théorique pour définir la nature de ce dernier : c’est “l’idéal, la pensée, l’âme socialiste”, auquel il faut “éduquer” les masses en les protégeant contre le danger coopératif ; le reflet pratique de cette insuffisance théorique apparaîtra en pleine lumière pendant la guerre, quand on “sauvera” l’âme du socialisme, mais sans utiliser le programme comme un instrument d’attaque contre la société capitaliste et sa manifestation extrême : l’impérialisme).
« Du côté des révolutionnaires, même Francesco Ciccotti soutint que l’opposition à la guerre de Libye devait se baser non pas sur des motifs contingents, comme les dépenses détournées de l’œuvre de réformes, mais sur des principes internationalistes. Turati parla aussi habilement contre Tripoli. Lazzari dit avec raison qu’il n’était pas content non plus de l’ordre du jour (Lerda) de sa fraction. Celui-ci, très bref, disait que de l’action parlementaire peuvent arriver certains avantages, mais que ces avantages entretiennent chez les exploités l’illusion que l’on peut rénover les institutions sociales par la voie parlementaire. Il concluait cependant par une faible allusion habituelle à la seule œuvre d’ “éducation et de promotion” prolétarienne confiée au Parti. […]
« Le 23 février de l’année suivante, en 1912, tout le groupe socialiste, mais avec une tonalité bien différente dans les discours de Turati et Bissolati, vota contre l’annexion de la Libye au Royaume d’Italie. […]
« Mais le 14 mai, il y eut un autre événement, même s’il n’était pas d’une importance historique. Le maçon Antonio d’Alba tira contre le Roi. Tous les députés allèrent au palais royal du Quirinal sur proposition du républicain Pantano, et parmi les socialistes, Bonomi, Bissolati et Cabrini, en brisant la discipline du groupe. L’indignation éclata dans le Parti. Mussolini, qui à l’époque de Modène était en prison pour les actions antimilitaristes, demanda à grand bruit sur la Lotta di Classe de Forlì, qui, avec l’hebdomadaire national La Soffitta et d’autres journaux locaux, était avec les révolutionnaires, l’expulsion des trois au congrès prévu pour le 7-10 juillet 1912 à Reggio d’Emilie.
« Dans ce congrès furent d’importances les réunions de la fraction intransigeante révolutionnaire, où les éléments les plus jeunes prirent des positions d’avant-garde qui eurent des conséquences sur le développement ultérieur d’une gauche effective. Cette fois-ci, la discussion sur les fautes de la direction et du groupe parlementaire fut immédiatement imposée. En effet, le processus d’élaboration programmatique n’est qu’une conséquence retardée de la lutte contre les dégénérescences de l’opportunisme et de la défense résolue des tactiques défaitistes. La gauche du parti italien développa dans ce domaine une expérience heureuse et particulière dans le vif de ces luttes ; nous voulons ici en rappeler les étapes entre 1912 et 1919. Lazzari fut très déterminé à demander la condamnation des organes centraux du Parti, que Modigliani défendit faiblement, en attaquant la droite. Serrati estima que les agitations contre la guerre avaient été subies plutôt que contrôlées et dirigées par le Parti. […]
« Il y eut ensuite le fameux discours de Mussolini, bien soutenu par les demandes énergiques exprimées dans les longues séances nocturnes de fraction, qui firent taire beaucoup d’hésitants. Enfin, toute autonomie du groupe parlementaire du Parti fut condamnée en toute lettre. Mussolini fit une vive critique du parlementarisme et de la surestimation du suffrage universel offert par Giolitti en contrepartie de l’entreprise libyenne (« la bouffée d’oxygène qui prolonge la vie de l’agonisant »), proclama que l’usage de ce dernier ne devait servir qu’à « démontrer au prolétariat que ce n’est pas non plus l’arme qui lui suffit pour conquérir son émancipation totale », et dit sans ambages qu’il était temps de « célébrer solennellement par un acte de sincérité cette scission qui s’est désormais accomplie entre les choses et entre les hommes. » Mais son point fort n’a jamais été les constructions théoriques mais les positions combatives. Il s’éleva contre la visite au Palais royal : « nous ne sommes pas pour l’attentat personnel, mais les attentats sont les accidents de travail des rois, comme les chutes des ponts celles des maçons. » (d’Alba était maçon) Il lut enfin, sous des applaudissements frénétiques, la motion qui expulsait du Parti Bissolati, Bonomi et Cabrini, mais dans la précipitation, il oublia une partie des décisions de la fraction de la nuit : il fallut lui crier : et Podrecca ? Alors il saisit un crayon et écrivit sur la feuille qu’il tendit au président : « la même mesure frappe le député Podrecca pour ses attitudes nationalistes et guerrières », suscitant de vives acclamations et la consternation de la droite et des centristes.
« Une autre phrase célèbre fut la suivante, qui va bien au futur Mussolini : « Le parti n’est pas une vitrine pour les hommes illustres ! » La morale, dirions-nous : les vérités ne le sont pas par ceux qui les affirment, mais par leur propre vertu...
« Cabrini, Bonomi Podrecca essayèrent de se défendre. À Cabrini, le congrès lui chanta la Marche Royale ; Podrecca se défendit en invoquant Antonio Labriola, que beaucoup ont eu la faiblesse de présenter comme un théoricien du marxisme en Italie : Antonio (et non Arturo), qui au nom de la diffusion mondiale du capitalisme développé, base du socialisme, avait défendu les conquêtes coloniales ; Bonomi, à son tour, intervint : « Nous, dit-il, nous ne voulons plus renverser l’État, au contraire nous nous sommes réconciliés avec lui car il est maintenant “perméable aux forces du prolétariat”. Notre socialisme réformiste est un fait concret : il s’appuie sur le mouvement des travailleurs. C’est aussi un mouvement national, parce que les besoins du prolétariat doivent être compris “en accord avec les besoins plus larges de la nation”. Enfin, il s’agit d’une “conception libre et éclectique du processus politique, économique et éthique par lequel le socialisme se réalise”, et il ne fixe donc “aucune voie préétablie au mouvement prolétarien”. » (un clair écho bernsteinien dans l’affirmation : « du mouvement, du seul mouvement, il doit tirer les normes pour l’avenir ») L’orateur prophétisa que, même après leur départ, le réformisme serait ressuscité dans le parti : ils ne faisaient que tirer des conclusions à partir des prémisses de Turati ; s’il devait y avoir une expulsion, ce serait la « séparation définitive de deux méthodes, de deux façons de comprendre le devenir socialiste, de sorte qu’il n’y aura plus désormais un seul socialisme italien, mais un socialisme révolutionnaire et un socialisme réformiste. »
« Il n’avait pas tort du tout ! Concrète, populaire, nationale, la force des classes populaires dans l’État, pas de ligne préétablie : ne ressemble-t-il pas à un discours de Togliatti un dimanche, électoral ou non, dans l’actuel 1963 ? »
Et tandis que d’autres questions tactiques considérées par les révolutionnaires comme décisives – l’intransigeance non seulement dans les élections politiques et l’activité parlementaire, mais dans toutes les élections locales et dans les seconds tours, l’expulsion des francs-maçons qui soutenaient les blocs électoraux – ont été repoussées par le congrès au congrès suivant, on peut en conclure que la longue lutte contre les réformistes a été menée à bien.
« Dans la Pravda du 28 juillet 1912, Lénine, qui suivait depuis quelque temps les affaires intérieures du Parti italien avec le plus grand intérêt, nota : « Une scission est toujours pénible et douloureuse. Mais elle devient parfois indispensable. Et dans de tels cas toute faiblesse, toute “sentimentalité” […] est un crime. […] Mais si on persiste dans une faute, si pour la défendre un groupe se constitue qui foule aux pieds toutes les décisions du Parti, toute la discipline de l’armée du prolétariat, la scission est nécessaire. Aussi le Parti du prolétariat italien socialiste, ayant exclu de son sein les syndicalistes et les réformistes de droite, a-t-il pris le bon chemin. » (9)
UNE AUTRE BATAILLE : LA LUTTE CONTRE L’OPPORTUNISME DE GAUCHE
Après avoir gagné la bataille dans le PSI contre les réformistes de droite, dont les plus hauts représentants, Cabrini, Bonomi, Bissolati, Podrecca, avaient soutenu et justifié la guerre en Libye du capitalisme italien et qui avaient été expulsés au congrès de Reggio d’Emilie de juillet 1912, la confrontation avec les réformistes de gauche atteignit son paroxysme dans les années suivantes et la lutte contre leurs positions insidieuses fut beaucoup plus compliquée. C’est ainsi que nous abordons le dernier Congrès socialiste avant la guerre, celui d’Ancône du 26 au 29 avril 1914, et que nous reprenons ci-dessous de la Storia della Sinistra comunista (vol. 1, partie I, chapitre 13, p. 64).
« La nouvelle attitude du Parti et de son journal combatif Avanti ! avait suscité l’adhésion la plus enthousiaste du prolétariat italien, qui réagissait aux actes impérialistes de la guerre de Libye par une activité de classe très vive. […] [Lors du congrès,] Lazzari fit un compte rendu au nom de la direction du Parti, dans un contexte de consensus général, en confirmant sa formule traditionnelle vieille de trente ans : le but des socialistes est l’expropriation économique et politique de la classe dirigeante, et ils doivent combattre dans toutes leurs actions « le régime politique qui maintient l’ordre établi de la propriété et du capital ».
« La critique de la gauche soulignait que cette formule, bien que correcte, « ne contenait pas le développement clair des tournants historiques de la lutte politique et économique, c’est-à-dire l’idée et le programme de fait de la dictature du prolétariat, l’organe de la transformation sociale. [...] Déjà dans le débat sur les rapports, les Napolitains [Naples était le foyer d’une situation sérieusement opportuniste qui était l’un des centres d’attention du Congrès et contre laquelle l’extrême gauche, composée en grande partie des jeunes, luttait depuis un certain temps – Ndlr] s’opposèrent [aux positions générales], et la gauche développa le concept selon lequel, puisque l’État bourgeois de Rome était l’ennemi central à renverser, la méthode devait être unitaire, et même encore plus intransigeante là où les conditions de la société locale semblaient exiger une phase supplémentaire de développement du libéralisme. En fait, la masse des députés du Sud était la force de manœuvre de la bourgeoisie italienne au Parlement et la position non classiste du Parti dans le Sud constituait le plus grand danger d’étouffer la force des mouvements ouvriers dans les régions les plus riches. D’où la négation radicale qu’au Sud il fallait suivre une méthode socialiste “spéciale” alors que, dans tout le pays, il n’y avait qu’un seul ennemi à écraser : l’État central. »
Lors de ce congrès, la question de la franc-maçonnerie fut réglée une fois pour toutes. Réagissant à la faiblesse des positions présentes dans le Parti concernant le “désintérêt” pour la question, et la “compatibilité” de la franc-maçonnerie avec le socialisme, la position révolutionnaire représentée à l’époque par Mussolini l’emporta : la position maçonnique fut finalement éradiquée dans son discours, « Mussolini rappela : « Le socialisme est un problème de classe. Mieux, c’est le seul et unique problème d’une seule et unique classe, la classe prolétarienne. Ce n’est qu’en ce sens que Marx a dit que le socialisme est aussi un problème humain : la classe prolétarienne représente toute l’humanité et, par son triomphe, abolit les classes. Mais nous ne pouvons pas confondre notre humanitarisme avec l’humanitarisme élastique, vide et illogique prôné par la franc-maçonnerie. »
Une autre grande bataille fut livrée, sur la question des élections municipales.
« Les points soutenus par la gauche au congrès furent principalement deux. Tout d’abord, les conditions d’arriération du Midi dans le processus de différenciation des classes sociales non seulement ne justifiaient pas une tactique différente de la tactique générale du Parti, mais en imposaient une seule et commune à tout le Parti : en effet, si celui-ci « veut travailler à briser la structure bourgeoise qui, en utilisant l’absence de conscience politique des populations méridionales, maintient l’exploitation de tout le prolétariat italien, il doit établir une tactique unitaire et s’efforcer d’encadrer même les petites phalanges de l’armée socialiste du Sud dans les limites précises d’un programme de classe. » Ensuite, il fallait réagir avec la plus grande vigueur à une pratique qui faisait entrer clandestinement dans le Parti, par le biais des élections locales, la fameuse question morale. »
Cette bataille, en pratique, avait pour objectif principal la lutte contre la politique dite des “blocs” (l’union de divers partis), et elle fut gagnée. Le discours prononcé par l’orateur de la gauche (Amadeo Bordiga), représentant les socialistes révolutionnaires de Naples et du Mezzogiorno (le Midi) au congrès d’Ancône, que nous reproduisons ci-dessous, est particulièrement significatif.
Discours de Bordiga (raporteur de la gauche) au congrÈs d’ancÔne (1914)
« La question de la tactique générale de notre Parti aux élections locales, du point de vue de la tendance intransigeante, peut être traitée par d’autres camarades [...]. Mais si vous me permettez un instant d’attention, je soutiendrai la thèse de l’intransigeance par rapport aux conditions particulières du Mezzogiorno, qui sont invoquées par le rapporteur en faveur de l’autonomie comme la motivation essentielle et principale qui devrait inciter le congrès à laisser une fenêtre ouverte à la conclusion d’accords avec la démocratie. Je crois que cette question a une certaine importance qui pourra modestement vous donner quelques éléments de jugement pour faire en sorte que, si un vote d’intransigeance sort de ce congrès, comme c’est maintenant certain, ce ne soit pas par la presse bourgeoise, qui a intérêt à accréditer la légende des deux socialismes, un socialisme du Nord et un socialisme du Mezzogiorno, bêtement interprété comme la suppression des intérêts du Mezzogiorno. Je veux vous montrer que les intérêts Mezzogiorno seront sauvegardés de la meilleure façon par le Parti socialiste s’il décide d’affronter les prochaines batailles électorales avec une tactique d’intransigeance absolue.
« Je vous épargnerai un exposé sur les questions sociales concernant le Mezzogiorno qui ne peuvent pas être développées dans ce congrès. Nous ne mentionnerons donc que les considérations que l’on peut tirer des conditions particulières du Mezzogiorno par rapport à la tactique du Parti socialiste. Aucun d’entre nous ne songe à nier que la différenciation des classes sociales dans le Mezzogiorno est incertaine : si la bourgeoisie en Italie est dans une phase de développement historiquement retardataire, en particulier dans le Sud, elle n’a pas achevé son évolution : par conséquent, nous n’avons pas de prolétariat au sens marxiste du terme. Mais voyons quelle influence tout cela doit avoir sur la tactique du Parti socialiste.
« Si la bourgeoisie du Midi ne s’est pas développée socialement, politiquement, elle a néanmoins réalisé ses conquêtes de classe presque en même temps que la bourgeoisie du reste de l’Italie, ayant obtenu avec celle-ci le régime démocratique, qui est le régime politique de la classe bourgeoise. De même, si nous considérons le développement du prolétariat en tant que classe, et peut-être aussi celui de ses organisations économiques, nous pouvons expliquer une tactique quelque peu accommodante qui affecte directement l’influence des conditions sociales, mais quand nous en venons à parler de l’attitude du Parti socialiste, l’interprète politique du prolétariat, c’est tout à fait différent. L’influence des conditions économiques des ouvriers sur la direction du Parti, n’est pas comme le voudrait le marxisme du député Treves, si directe et mécanique qu’elle priverait le Parti socialiste de ce caractère d’action sur les conditions de l’environnement et d’aiguillon au développement de la classe, que le marxisme lui-même reconnaît dans sa double conception des faits sociaux.
« Le Parti socialiste ne peut pas s’arrêter devant le cadavre d’une bourgeoisie impuissante, qui se dresse inerte sur notre route. Le Parti socialiste a des buts et des directives précis à partir du moment où il nait jusqu’à son triomphe final, sans quoi il n’aurait pas de raison d’être.
« Si la faiblesse de son développement quantitatif, numérique, peut réellement être rattachée à la formation arriérée de la classe prolétarienne, l’attitude politique de notre Parti, pour le triomphe de notre idéologie révolutionnaire, doit cependant avoir le caractère de la nécessaire continuité, sans laquelle nous nous condamnerions à l’impuissance.
« Nous allons immédiatement passer à l’élaboration de notre thèse d’un point de vue plus pratique et spécifique : le résultat que pouvaient avoir les blocs dans le sud de l’Italie. Permettez-moi cependant de vous faire considérer, d’un point de vue encore général, que la question du Mezzogiorno concerne tout le Parti socialiste, parce que c’est précisément sur l’inconscience politique des masses électorales du Mezzogiorno que la bourgeoisie capitaliste italienne fonde sa domination de classe et que la monarchie savoyarde trouve sa force et son appui. Si, par conséquent, vous entendez parfois trop parler des Camorras administratives locales habituelles du Mezzogiorno, pensez que l’ensemble de ces petites Camorras constitue la grande Camorra du profiteur bourgeois italien, personnifiée par les agrariens du Sud, par les métallurgistes et les sucriers du Nord. Afin de briser cette structure bourgeoise, le Parti socialiste ne peut pas renoncer à l’adoption d’une tactique unifiée pour le Nord et le Sud, une tactique systématique de lutte contre la bourgeoisie ! Le Parti socialiste présente dans son processus révolutionnaire un caractère de grande simultanéité. La révolution bourgeoise elle-même commence à se produire d’abord dans une nation, puis elle a des répercussions dans d’autres ; au fur et à mesure que le processus historique se déroule, la phase de ces bouleversements sociaux devient contemporaine dans les différentes nations. La révolution de 1848 a eu un écho immédiat dans toute l’Europe. La propagande du Parti socialiste pour l’Internationale prolétarienne devient maintenant de plus en plus universelle, se répandant dans tout le monde habité malgré la disparité des conditions du milieu ; et si nous renoncions à cette simultanéité historique du processus révolutionnaire, nous aurions renoncé à la principale raison d’être de notre Parti.
« Mais je vous épargnerai les questions théoriques parce qu’il y en a d’autres qui s’en occuperont mieux que moi, et aussi parce que nous, qui soutenons l’intransigeance, nous sommes toujours, constamment, accusés d’être des théoriciens, de ne pas avoir les pieds sur terre. Eh bien, descendons sur terre, si vous voulez, et voyons quelles sont les conditions pratiques dans lesquelles se déroulera la politique finale d’accords avec la démocratie dans les communes du Mezzogiorno. Le rapport Lucci reflète particulièrement les conditions de vie à Naples, mais nous pouvons considérer que, pour la thèse soutenue à maintes reprises par Lucci et d’autres camarades de sa tendance, il s’étend également aux municipalités du reste du Mezzogiorno. Son argument principal est le suivant : il est nécessaire de résoudre certaines questions, considérées comme préalables au développement de la véritable lutte de classe sur le terrain politique. Eh bien, ceci n’est pas exact ; que sur le terrain économique de la lutte de classe le prolétariat méridional se trouve dans des conditions arriérées, nous pouvons, comme nous l’avons dit, l’expliquer, tout en notant l’étrangeté du fait que Lucci et ses amis sont des vétérans des illusions du syndicalisme révolutionnaire qu’ils voulaient transplanter précisément dans cet environnement qui devrait maintenant justifier, selon eux, la transigeance politique, alors que ce n’est pas l’organisation économique, mais le parti politique lui-même qui peut réagir sur les conditions du milieu et recueillir en lui l’énergie révolutionnaire du prolétariat.
« Cette parenthèse étant close, examinons quelles seraient les conclusions pratiques de cette transaction qu’il faudrait engager dans le Mezzogiorno. La résolution d’une question morale dans le Mezzogiorno, disent-ils, parce qu’il n’y existe pas ce minimum de moralité qui est quasiment la condition nécessaire de la vie sociale. C’est une erreur, car les épurations morales ne sont pas l’effet de la confusion, mais plutôt de la différenciation des classes et des partis. La moralité du Mezzogiorno nous ne pouvons la résoudre qu’en accélérant la délimitation de la position politique des partis qui sont les représentants des différentes classes. Nous n’arriverions jamais par un autre moyen. Nous renverserions notre propagande en tonnant contre la seule bourgeoisie voleuse et malhonnête, et en faisant oublier au prolétariat qu’il est chaque jour victime d’un autre vol bien plus grand que celui qui peut être commis dans les administrations locales, c’est-à-dire le vol continuel que la bourgeoisie exerce sur lui en exploitant son travail dans les champs et les entreprises.
« En menant cette propagande moraliste, en faisant trop de distinction entre le bourgeois voleur et le bourgeois honnête, nous renversons ce principe de propagande qui est à la base de notre prosélytisme et qu’aucune condition spéciale ne peut nous faire oublier ; quand la question morale est posée, elle absorbe toutes les autres : elle devient préjudiciable, elle nous conduit à la solidarité des honnêtes gens de tous les partis et de toutes les classes, ce qui détruit ou efface notre physionomie d’une manière vraiment indigne.
« Mais admettons aussi qu’il soit toujours possible de faire cette distinction entre la bourgeoisie voleuse et la bourgeoisie honnête du Mezzogiorno ; admettons aussi que cette distinction sépare d’un côté les cléricaux et de l’autre les soi-disant démocrates. C’est une grande illusion que l’on nourrit quand on croit que les majorités qui peuvent sortir des blocs puissent faire œuvre de moralisation ! Avec cette tactique, on ne fait que retarder indéfiniment l’affirmation véritablement politique du prolétariat, qui seule peut mettre fin à certains désordres d’ordre administratif. Parce que nous avons l’expérience des faits, messieurs de tendance réformiste, qui nous enseignent comment le prolétariat méridional dans les blocs, tant dans la ville de Naples que dans d’autres petites villes, a tour à tour fait le jeu des Noirs et des Rouges, des Rouges et des Noirs, qui, lorsqu’ils étaient dans l’opposition, étaient moralistes et dénonçaient les autres qui volaient. Mais lorsqu’ils ont gravi l’échelle tentante du pouvoir, ils sont devenus plus voleurs que les précédents ! Dans la ville de Naples, que le député Lucci cite comme la principale raison de son argumentation, la question morale a été soulevée en 1900 contre l’administration démocratique-maçonnique : l’action morale des socialistes a provoqué la dissolution et la chute de cette municipalité, la dissolution du parti libéral, la défaite de la franc-maçonnerie et, indirectement, le triomphe du parti catholique. Parce qu’aujourd’hui on dit que les catholiques sont au pouvoir depuis dix ans, nous sommes confrontés au fait que les catholiques sont des voleurs, des administrateurs malhonnêtes et incapables, et que les voleurs d’hier sont les moralistes d’aujourd’hui : voilà les coulisses du bloc napolitain ! Aujourd’hui, donc, le Parti socialiste de Naples devrait faire le jeu de ceux qu’il a autrefois combattus, en facilitant la montée de ce parti libéral organisé par la franc-maçonnerie qui porte visiblement les traces de l’héritage de Casale et Summonte, envoyer ces gens au pouvoir au nom de la morale, tournant ainsi dans un perpétuel cercle vicieux. Je pourrais citer des petites villes du Mezzogiorno où la manœuvre a été faite, je n’exagère pas, cinq fois ou plus au détriment d’hommes de droite ou de gauche, en vérifiant le fait que ceux qui étaient dans l’opposition portaient presque toujours un déguisement démocratique, surtout dans les petites villes, parce qu’on sait maintenant que le passage des conservateurs aux démocrates est si facile et simple que l’ascension au pouvoir et le désir de popularité suffisent à renverser la position de ces deux tendances.
« Mais, dit-on, il y a mille problèmes administratifs sur la table. La bourgeoisie du Sud est impuissante à résoudre un certain nombre de questions qui ont été résolues depuis longtemps par la bourgeoisie du Nord : toutes les questions dont on parlera dans la discussion sur le programme municipal qui succédera à celui-ci de la tactique, comme les écoles, les services publics, l’assistance publique, etc. Toutes ces questions communales, la bourgeoisie méridionale est tout à fait incapable de les résoudre, quel que soit le parti : les cléricaux et les démocrates sont précisément au même niveau en cela. L’administration cléricale-modérée de Naples, qui en a fait la démonstration, n’a pas donné de résultats pires que l’administration libérale-maçonnique. Alors, avec qui s’allier, pour hâter la résolution de ces problèmes administratifs ? Les solutions de ceux-ci peuvent-elles par hasard être identiques pour le prolétariat socialiste et pour le commerçant radical ? Non, je le nie.
« Ces problèmes ne sont pris en compte par la soi-disant démocratie du Mezzogiorno que pour servir de base à des combinaisons électorales ; mais la bourgeoisie, lorsqu’elle est arrivée au pouvoir avec notre aide, a ouvertement ignoré leur solution. Parce que le prolétariat du Midi ressent beaucoup moins que le prolétariat du Nord la nécessité de ces améliorations civiles de ses conditions ; il a des moments de révolte contre les mauvais administrateurs, mais ensuite il ne persévère pas et se désintéresse également de la solution des questions administratives, n’étant ni conscient ni organisé ; ce dont le parti arrivé au pouvoir profite et abandonne ensuite complètement son programme pompeux.
« Mais, quoi qu’il en soit, devons-nous adapter les directives de notre Parti à l’aménagement du cimetière et des toilettes publiques de Trifouillis-les-oies ? Notre objectif n’est pas un processus patient de reconstitution de l’organisme en décomposition de la société présente, c’est un processus de démolition de toute l’organisation sociale actuelle. Les blocs qui montrent qu’ils se concentrent autour de prétendues questions morales, pratiques ou même anticléricales, sont généralement, surtout de la part des partis démocratiques, constitués dans un seul but qui n’est ni moral, ni politique, ni administratif, non pas positif, mais négatif : faire tomber l’équipe municipale de Bidule pour la remplacer par celle de Machin : voilà le but, le caractère profond, essentiel, pour lequel on renonce à tous les principes afin de réussir la politique des blocs dans le sud de l’Italie. Si je pouvais vous faire une comparaison, je dirais que, de même que l’alliage de plusieurs métaux a très souvent une température de fusion inférieure à la température minimale de fusion des métaux de cet alliage, de même la température politique des blocs est inférieure à la température politique du parti le moins subversif qui en fait partie. Parce que lorsque les socialistes, les républicains, les radicaux ont renoncé à certains postulats de leur idéologie pour réussir sur le terrain électoral, alors ils renoncent également au soi-disant plus petit dénominateur commun démocratique et moral, et ils se lancent aussi à la quête des votes des malhonnêtes et des curés, parce qu’ils ne veulent que gagner les élections. Une preuve est l’argument avec lequel les blocs sont communément justifiés : si on ne fait pas le bloc, ce sont les cléricaux ou les voleurs qui vont gagner ; puis on perd la tête et, pour éviter la victoire de ses adversaires, on n’hésite pas à s’unir à n’importe qui, même à des éléments qui, comme à Naples, n’accordent aucune valeur ni à la morale ni aux capacités administratives.
« Par conséquent, nous soutenons que si le Parti veut travailler à briser la structure bourgeoise qui, profitant de l’inconscience politique de la population méridionale, maintient l’exploitation de tout le prolétariat italien, le Parti socialiste doit établir une tactique unitaire et doit s’efforcer d’encadrer même les petites phalanges de l’armée socialiste du Midi dans les limites précises d’un programme de classe. Si la classe est en formation, ce n’est pas une bonne raison pour détruire le peu qui s’est déjà formé. Le rapporteur nous dit que les blocs ont été faits dans le nord de l’Italie au cours d’une période récente du Parti socialiste ; et que les socialistes du Midi demandent à réitérer l’expérience. Mais pourquoi voudriez-vous répéter une expérience qui a été désastreuse partout où elle a été faite ? La période des blocs n’a pas été une phase nécessaire au développement socialiste : c’était un mouvement de régression, un phénomène de dégénérescence, non de conquêtes prolétariennes. Le Parti socialiste l’a dépassé, et les leçons de cette expérience doivent être mis à contribution pour que les mêmes conséquences ne se répètent pas dans le sud de l’Italie. Ils seraient encore pires, parce que, là où nous avons des partis solides et délimités comme dans certaines régions du nord de l’Italie, le bloc présente moins de dangers, parce que l’ouvrier socialiste peut se ranger du côté du radical ou du républicain mais ne perd pas de vue la différence qui le sépare d’eux, ne compromet pas sa conscience politique ; mais là où le socialisme est en devenir, là où l’œuvre de prosélytisme est incomplète, si nous envoyons les ouvriers nouvellement arrivés dans le socialisme au contact avec une certaine démocratie, nous avons un effet beaucoup plus désastreux, car les ouvriers croiront que le socialisme, le radicalisme, la démocratie sont la même chose.
« En conclusion, nous ne contestons pas que les conditions particulières du Mezzogiorno le rendent différent du reste de l’Italie, de même que nous ne pouvons pas nier la profonde différence qui existe, par exemple, entre les conditions de la Lombardie et celles du Latium, du Piémont et de la Vénétie, qui sont tout aussi profondes et ressenties ; mais, sans contester toutes ces différences, nous disons que le Parti socialiste doit aborder la question municipale avec une orientation unitaire et une conscience politique : nous ne devons pas chercher à combler les manquements des administrations bourgeoises pourries, mais à faire des municipalités socialistes ordinaires une arme contre l’État capitaliste et bourgeois qui nous exploite.
« C’est la valeur que le socialisme doit attribuer à la conquête des communes : et d’autre part, même sur le terrain des problèmes pratiques, comme je crois l’avoir suffisamment démontré, n’oublions pas que la solution de ces problèmes n’est jamais atteinte par les blocs et reste presque toujours une pure étiquette électorale dans le Mezzogiorno. Nous donnons donc des dictats précis de conscience politique et de droiture électorale également dans les sections du Midi de l’Italie, en notant qu’il y a de nombreuses sections du Mezzogiorno qui sont venues ici pour soutenir la thèse intransigeante ; nous invitons ces camarades à mettre en pratique les méthodes de la lutte de classe, à aller réellement à la lutte contre toutes les Camorras et tous les partis, et surtout contre la plus grande Camorra de l’ordre capitaliste et bourgeois : nous aurons accompli une œuvre sacro-sainte, une œuvre socialiste dans l’intérêt du Nord et du Sud, des travailleurs de toutes les régions.
« J’invite donc le congrès, également au nom de mes amis intransigeants du Mezzogiorno, à voter sans hésiter pour la thèse intransigeante et à se rappeler qu’il est également illusoire de penser qu’il soit possible d’aborder les luttes municipales à côté d’une certaine démocratie et de maintenir ensuite son intransigeance politique. Non. C’est un grand mensonge. Lorsque des contacts ont été établis, lorsque des ponts artificiels d’intérêts communs ont été créés, ceux-ci ont des répercussions sur la lutte politique, ce qui compromettrait la position et la particularité de notre Parti, reconquises grâce à un effort de réaction courageuse à cette tendance transigeance que nous avons finalement étouffée. Et je suis sûr que le congrès couronnera l’œuvre de Reggio d’Émilie, et celle accomplie lors de la séance d’hier, en votant pour l’intransigeance absolue et pour la lutte de classe dans les élections locales ! ».
(Tiré de Compte-rendu sténographique, Rome, 1914, pp. 171-177, publié in Storia della Sinistra comunista, éditions il programma comunista, 1964, vol. I, pp. 218-224.)
Cette intervention, comme le démontrent toutes les luttes menées par la Gauche au sein du Parti Socialiste Italien, dans la fondation et la direction du Parti Communiste d’Italie et, par la suite, au sein de ce Parti et de l’Internationale Communiste, se réfère constamment aux positions intransigeantes que la théorie marxiste a définies de façon invariante ; intransigeance qui était aussi celle de Lénine, comme l’a amplement démontré le travail de restauration théorique et de bilan des contre-révolutions réalisé par la Gauche Communiste et notre Parti dès ses premiers pas après la Seconde Guerre mondiale.
Sur la première question, il est utile, pour comprendre la claire position marxiste soutenue par la Gauche, la Fraction intransigeante et la Fédération de la jeunesse, de citer quelques extraits d’un article de la Gauche intitulé L’unité prolétarienne (Avanti !, août 1913). En se référant au précédent Congrès de Reggio d’Émilie, et en critiquant de manière implacable la direction du Parti qui, au nom de l’habituelle “unité”, n’avait jamais rappelé à l’ordre le syndicat (CGL) rappelle que :
« Le vote à Reggio d’Émilie n’était pas le lynchage de quelques personnes, mais la critique d’une méthode encouragée et souhaitée par tous ceux qui ont donné au prolétariat une âme réformiste et purement égoïste... Que les socialistes encouragent le développement et la montée du mouvement de résistance, qui ne peut être florissant et robuste s’il ne rassemble pas dans ses cadres un nombre croissant de personnes organisées, personne n’en doute. Mais en promouvant le développement des organisations économiques, nous, socialistes, ne devons jamais les considérer comme des fins en soi, mais comme des moyens de propagande et de réalisation future du socialisme. C’est pourquoi notre point de vue ne peut pas coïncider avec celui des dirigeants et des organisateurs du mouvement ouvrier qui (y compris les syndicalistes, d’ailleurs) voient dans le syndicat le but ultime, ne se préoccupent que de son développement et donc aussi de sa préservation, et ne sont pas prêts à la compromettre dans des luttes qui dépassent les objectifs immédiats et catégoriels. » (10)
Sur la question de l’antimilitarisme, personne au congrès ne pressentait que quelques mois plus tard, la question ne serait pas seulement actuelle, mais carrément tragique. Dans l’assemblée de la faction intransigeante, tenue en marge du congrès, on lit dans la Storia della Sinistra comunista (pp. 68-69) que :
« Les jeunes de la Gauche soulignèrent que les deux rapporteurs avaient été malencontreusement choisis par la direction : le réformateur Treves (sans aucun doute intellectuellement qualifié) et le Napolitain Fasulo, un syndicaliste franc-maçon et bloccard qui, à la suite du vote sur les élections locales, allait quitter le Parti. C’était facile de le prévoir, mais il n’était pas si facile de savoir que d’adversaire déterminé de la guerre en Libye, il allait tomber dans le social-patriotisme. Ce n’est pas là quelque chose de très important ; ce qui est beaucoup plus grave, c’est que les protestations de la fraction furent laissées au soin de Mussolini, en qui les jeunes voyaient le guide suprême. On ne put pas arriver à une autre conclusion que de décider que le problème de la guerre et de la patrie serait traité lors du prochain congrès, pour lui donner une expression marxiste radicale comme cela avait été fait pour d’autres questions. […] Mais il n’y eut pas de congrès. Il y eut la guerre. »
L’ANTIMILITARISME DANS LE PREMIER AVANT-GUERRE
Dans un travail du Parti sur l’antimilitarisme révolutionnaire, on peut lire ce qui suit au chapitre intitulé Le PSI et l’antimilitarisme dans le premier avant-guerre (11), après avoir rappelé l’expérience de la révolution russe de 1905 et la critique de Lénine contre les courants anarchistes et syndicalistes révolutionnaires :
« En Italie comme dans d’autres pays et surtout en France, le mouvement ouvrier avait subi l’influence non négligeable de l’anarchisme d’abord, puis du syndicalisme révolutionnaire, qui ont inspiré pendant une longue période son activité antimilitariste, avec toutes les erreurs et les lacunes combattues […] par Lénine, Luxemburg, Liebknecht (12) et, en général, par la gauche marxiste internationale.
« Le PSI, tout en réaffirmant dans tous ses congrès, dans le sillage de l’Internationale, les pierres angulaires de l’antimilitarisme révolutionnaire, n’a pas su, dans ses premières années, organiser une propagande et une action antimilitaristes efficaces. C’est avec la formation de la Fédération nationale de la jeunesse adhérant au Parti Socialiste Italien (1907) que l’antimilitarisme révolutionnaire prend l’importance qui lui revient au sein du mouvement ouvrier italien. Dès son premier congrès (Bologne, 25 septembre 1907), il occupe une place importante, ce qui ne s’était jamais produit dans les congrès des partis “adultes”. Au deuxième congrès, tenu l’année suivante, il est réaffirmé qu’ « un travail préparatoire du prolétariat est nécessaire pour qu’il soit prêt à empêcher la guerre par tous les moyens [...] conformément aux décisions du congrès de Stuttgart. » (13)
« Au moment de l’intervention impérialiste contre Tripoli (1911), le mouvement prolétarien et l’organisation de jeunesse du Parti prirent résolument position contre la guerre : il y eut de nombreuses manifestations contre la guerre et de durs affrontements de rue, en particulier en Émilie et en Romagne. Cependant, le Parti et les syndicats (presque entièrement aux mains des réformistes) ne réussirent pas, mais surtout ne voulurent pas, appeler à la grève générale contre la guerre, dont, quelques jours seulement avant le débarquement à Tripoli, le journal Lotta di classe de Forlì avait menacé : « La fureur héroïque des fauteurs de guerre professionnels est en train de s’évanouir. Le langage des nationalistes a baissé de ton. Le 20 septembre est passé sans que les troupes italiennes n’aient occupé Tripoli. La soi-disant opinion publique est-elle en train de reprendre ses esprits ? Apparemment, oui. En tout cas, l’opinion publique pro-tripolitaine n’est qu’une quantité insignifiante face aux millions de travailleurs italiens qui ne votent pas parce qu’ils ne sont pas électeurs, qui ne lisent pas parce qu’ils sont analphabètes, qui sont absents de la vie politique, mais qui sont instinctivement opposés aux entreprises coloniales africaines. Le massacre d’Abba Garima (14) est encore vif dans la mémoire de la population. Pour beaucoup, l’aventure de Tripoli devait être une “diversion” pour détourner l’attention du pays et l’empêcher de poser et de résoudre ses problèmes internes complexes et très graves. Pour l’instant, on ne va pas à Tripoli. Mais dans l’éventualité à moyen terme ou immédiate d’une occupation, le prolétariat italien doit se tenir prêt à mener une grève générale. » (15)
« Mais c’est après la guerre contre Tripoli que l’effort antimilitariste de la Gauche révolutionnaire du PSI s’est considérablement accrue. La guerre générale de plus en plus imminente obligeait les révolutionnaires à lutter avec plus de vigueur contre le militarisme et les formes résurgentes de nationalisme et à démasquer le fétiche de la “patrie”. La création du Sou du Soldat (16) est l’effort le plus évident dans ce sens. L’initiative, lancée organiquement par la Fédération de la jeunesse du PSI au début de l’année 1912, s’étendit rapidement à l’ensemble du pays. La brochure intitulée précisément Il Soldo al Soldato, publiée par les Jeunesses du PSI en 1913, définissait précisément ce que doit être l’action antimilitariste. La première partie expose les caractéristiques fondamentales du militarisme ; elle affirme que le militarisme est une émanation directe du capitalisme, visant à défendre tous ses intérêts, tant “intérieurs” qu’ “extérieurs”, et que la “défense de la patrie” proclamée n’est en fait que le paravent derrière lequel la bourgeoisie cache ses propres intérêts, à savoir « la défense violente du capital contre les aspirations des travailleurs, la nécessité de satisfaire l’avidité insensée des affairistes, des fournisseurs, des industriels. qui vivent autour du militarisme (et détournent ainsi l’argent extorqué des masses affamées d’autres fins plus civilisées), et surtout, la formation d’un système de défense des droits de l’homme, qui vivent du militarisme (et siphonnent ainsi l’argent arraché aux masses affamées pour d’autres fins plus civilisées), surtout, la formation chez les travailleurs de ce sentiment patriotique artificiel qui tend à les soustraire aux effets de la propagande révolutionnaire, et à leur faire oublier, en les jetant avec ivresse contre le soi-disant étranger, la lutte contre le véritable ennemi, proche, terrible, impitoyable, qui se niche à l’intérieur des frontières de la “patrie” et qui s’appelle “le patron”. »
« La deuxième partie analyse directement l’activité et la propagande antimilitaristes, ainsi que l’institution du Sou du Soldat qui doit servir avant tout à maintenir le lien entre le prolétaire sous l’uniforme (surtout si c’est un militant révolutionnaire) et le Parti de classe. La brochure se termine en rappelant que le Parti a l’obligation de faire de la propagande révolutionnaire partout où il y a des prolétaires : « Unissons-nous pour montrer à nos ennemis que le socialisme ne recule pas et ne cède pas, mais se relève plus fort et plus sûr de tous les écueils, et prouvons que dans cette société vile et en voie de dissolution, partout, même au cœur de ses dernières défenses, appelés par la sonnerie d’une nouvelle diane, de plus en plus nombreux et déterminés se dressent les rebelles ».
« Dans un article presque contemporain, Amadeo Bordiga rappelait aux députés socialistes que l’antimilitarisme doit être une déclaration de guerre, qu’il doit préparer le prolétariat à l’affrontement direct avec la bourgeoisie : «Nous demandons que le Parti prenne l’antimilitarisme au sérieux, nous ne voulons pas d’un pacifisme mou et christianisé, parsemé de phrases sur le “caractère sacré de la vie humain”, la “grandeur bien intentionnée des nations civilisées” et d’autres choses de ce genre. Il ne s’agit pas non plus d’un antimilitarisme patriotique de type garibaldien (qui a désormais célébré sa faillite dans le carnage des Balkans) avec le projet de nation armée qui l’accompagne. Nous appelons les députés socialistes à un programme d’antimilitarisme de classe qui soit l’expression de la ferme résolution du prolétariat de ne plus donner les armes et la force à ses exploiteurs, de ne plus être son propre meurtrier et le forgeron de ses propres chaînes. Un antimilitarisme civil qui n’est pas larmoyant, qui est une déclaration de guerre, la déclaration de guerre de classe à la bourgeoisie qui a poussé les ouvriers contre leurs frères, comme à Roccagorga (17) ou en Tripolitaine (18), l’expression de la volonté des ouvriers de ne plus se laisser massacrer dans l’intérêt des capitalistes. (19) »
« Cependant malgré l’action vigoureuse des marxistes dans le PSI le socialisme italien n’échappa pas à la catastrophe de la Deuxième Internationale. Le mieux auquel il put arriver fut la formule ambigüe et substantiellement impuissante : “Ni soutenir ni saboter” la guerre. »
Nous reproduisons ensuite ci-dessous les chapitres suivants de l’étude du Parti sur l’antimilitarisme révolutionnaire : La faillite de la IIe Internationale et Pour le défaitisme révolutionnaire (20).
« Le 4 août 1914 fut l’un des jours les plus noirs de l’histoire du mouvement prolétarien international : les parlementaires des Partis socialistes français et allemands votèrent les crédits de guerre pour leurs gouvernements respectifs. Les Partis socialistes les plus puissants se rangèrent du côté de la bourgeoisie, en soutenant la nécessité de la défense de la patrie, appelèrent les prolétaires à l’union sacrée, les incitant à se massacrer dans l’intérêt de leur ennemi direct : la bourgeoisie. Le socialisme international fut frappé d’un immense désarroi : en un seul jour, des années de propagande et d’action antimilitaristes furent réduites à néant, reniées des dizaines de résolutions adoptées lors des congrès de l’Internationale et des partis nationaux qui condamnaient avec la plus grande fermeté tout soutien à la guerre impérialiste et imposaient non seulement de s’efforcer de l’empêcher par tous les moyens, mais aussi d’ « utiliser la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste ». Dans ce désarroi général, les résistances furent peu nombreuses et étouffées au sein des partis français et allemand – Liebknecht lui-même, le grand révolutionnaire qui avait lutté toute sa vie contre le capitalisme et le militarisme, vota le 4 août, par respect malencontreux de la discipline, avec ceux qui, quelques années plus tard, allaient être ses bourreaux – et au niveau international la plupart des Partis sociaux-démocrates suivit leur exemple. Le déclenchement de la guerre signa la faillite définitive de la IIe Internationale.
« Il ne serait pas marxiste de chercher les raisons de cette catastrophe dans les fautes de certains dirigeants ou dans la trahison de quelques individus. Le 4 août avait en fait mûri depuis un bon moment : la longue période “idyllique” du capitalisme avait permis l’émergence au sein de l’Internationale de l’opportunisme, c’est-à-dire de courants petits-bourgeois et évolutionnistes qui voyaient la possibilité pour le capitalisme d’évoluer vers des formes sociales supérieures sans qu’il soit nécessaire que le prolétariat intervienne révolutionnairement pour renverser le pouvoir bourgeois. L’idée que le capitalisme pouvait se transformer par son propre mouvement en socialisme était donc désormais ancrée, pour des raisons objectives, dans la plupart des Partis socialistes.
« Il serait tout aussi anti-marxiste de prétendre que si les forces saines de la IIe Internationale avaient lutté avec une plus grande rigueur théorique contre le moindre soupçon d’opportunisme, la déviation opportuniste et l’échec de la IIe Internationale auraient été évités. Procéder ainsi, c’est-à-dire imputer la naissance et le développement de l’opportunisme à un manque de rigueur ou à des lacunes théoriques, revient à sous-estimer ou même à nier les véritables causes économiques et sociales de l’opportunisme, ne pas voir que les déformations théoriques sont induites par le développement dialectique de la société ; à tomber, en somme, dans la vieille erreur idéaliste. Cela ne signifie pas que le parti révolutionnaire doive négliger la rigueur théorique et programmatique, bien au contraire ; mais que l’opportunisme ne se laisse pas emprisonner par des formules ou des phrases, et qu’il est prêt à utiliser, dans son travail contre-révolutionnaire, tout ce dont il a besoin, allant même jusqu’à accepter – en paroles, bien sûr ! – des “principes” qui lui sont totalement étrangers, pour les rejeter à la première occasion ou, mieux encore, les transformer en icônes inoffensives. Le centrisme, avec son plus grand représentant, Kautsky, fit preuve d’une grande habileté dans ce domaine.
« Un phénomène social tel que l’opportunisme, c’est-à-dire le passage pratique du côté de l’adversaire, ne peut être corrigé par des résolutions, il doit être combattu par tous les moyens et sur tous les terrains, même celui de la confrontation armée. « Existe-t-il des faits qui montrent comment les partis socialistes, avant la guerre actuelle et en prévision de celle-ci, ont envisagé leurs tâches et leur tactique ?, demandait Lénine. Il y en a incontestablement. Il y a la résolution du Congrès socialiste de Bâle [...] qui représente la somme totale des innombrables publications d’agitation et de propagande de tous les pays contre la guerre, qui représente l’énonciation la plus précise et la plus complète, la plus solennelle et la plus formelle des idées socialistes sur la guerre et de la tactique à l’égard de la guerre. On ne peut que qualifier de trahison le simple fait que pas une seule des autorités de l’Internationale d’hier et du social-chauvinisme d’aujourd’hui – ni Hyndman, ni Guesde, ni Kautsky, ni Plekhanov – n’ait le courage de rappeler cette résolution à ses lecteurs. Ou ils n’en parlent pas du tout, ou bien ils mentionnent (comme le fait Kautsky) les points mineurs, en laissant de côté tous les points essentiels. Les résolutions les plus “radicales”, ultra-révolutionnaires, et la négligence ou l’abandon les plus honteux de ces résolutions, sont une des manifestations les plus évidentes de la faillite de l’Internationale et, en même temps, une des preuves les plus évidentes du fait qu’aujourd’hui, seuls des gens dont l’incomparable naïveté confine à l’astucieux désir de perpétuer l’hypocrisie précédente, peuvent croire à la possibilité de “corriger” le socialisme et de “redresser la barre” par le seul biais de résolutions... Les Partis socialistes ne sont pas des cercles de discussion, mais des organisations du prolétariat militant, et lorsque quelques bataillons passent du côté de l’ennemi, il faut les appeler traîtres et les vilipender comme tels, sans se laisser “prendre” par des discours hypocrites, qui montreraient que “tout le monde” ne comprend pas l’impérialisme “de la même façon” ; que le chauvin Kautsky et le chauvin Cunow sont capables d’écrire des volumes sur le sujet ; que la question “n’a pas été suffisamment discutée” et autres choses du même genre. » (21)
« Face à la trahison des socialistes français, allemands, autrichiens, belges, russes, etc., culminant avec l’entrée de leur chefs parlementaires dans les gouvernements d’union sacrée, la tâche des rares socialistes restés sur des bases révolutionnaires était de dénoncer le caractère impérialiste de la guerre en cours, de démasquer définitivement l’opportunisme contre-révolutionnaire (et surtout ses formes centristes et pacifistes, plus dangereuses que celles ouvertement social-chauvines), de rassembler internationalement, sur la base de l’antimilitarisme et du défaitisme révolutionnaire, tous les militants d’avant-garde restés sur des bases de classe, afin de jeter les bases d’une nouvelle Internationale, totalement communiste et révolutionnaire. Il fallait donc rompre définitivement avec le corps pourri de la IIe Internationale et poursuivre la marche sur le fil rouge du parti révolutionnaire. Rompre avec l’ancienne Internationale ne signifiait cependant pas renier toute l’expérience du mouvement prolétarien mondial. Il ne s’agissait pas de “découvrir” de nouveaux principes, ni de “renouveler” et d’ “adapter” la doctrine révolutionnaire aux derniers événements, mais de reprendre et de réaffirmer les principes communistes qui, même dans la IIe Internationale, étaient toujours restés vivants grâce aux marxistes authentiques. Ainsi Zinoviev, en polémique avec la gauche néerlandaise, dans son article La Deuxième Internationale et le problème de la guerre. Renonçons-nous à notre héritage ? (1916), écrit : « En proclamant la nécessité de créer une IIIe Internationale, renonçons-nous absolument, entièrement, à l’héritage de la IIe Internationale ? La tâche des révolutionnaires marxistes consiste à montrer que, pendant les 25 ans d’existence de la IIe Internationale, deux tendances essentielles s’y sont combattues avec des alternatives de succès et de revers : le marxisme et l’opportunisme. Nous ne voulons pas effacer toute l’histoire de la IIe Internationale. Nous ne renions pas ce qu’il y avait en elle de marxiste. Les opportunistes et “le centre” pendant les dernières années d’existence de la IIe Internationale, ont obtenu la majorité sur les marxistes. Malgré cela, la tendance marxiste révolutionnaire a toujours existé dans la IIe Internationale. Pas une minute nous ne pensons à renier son héritage. » (22) Lutte donc contre l’opportunisme mais, en même temps, contre toutes les formes de syndicalisme révolutionnaire, d’infantilisme de gauche, d’intellectualisme petit-bourgeois et anarcoïde qui, tout en condamnant l’opportunisme, y retombe en fait en voulant le combattre par des “innovations” et des “révisions” théoriques.
« Quelques jours après le déclenchement de la guerre, alors que Plekhanov s’agitait à Paris pour appeler les prolétaires français à s’enrôler, Lénine présenta à quelques camarades bolcheviks réunis les 6-8 septembre à Berne une série de thèses sur la guerre et les tâches des révolutionnaires. Ces quelques points vont constituer la base de toute l’activité ultérieure de Lénine et des internationalistes de tous les pays (23). Le premier affirme le caractère bourgeois, dynastique et impérialiste de la guerre actuelle ; les trois suivants sont une condamnation sans appel des dirigeants sociaux-démocrates tombés dans les filets du social-chauvinisme ; la cinquième thèse souligne que tous les arguments avancés par les pays belligérants pour justifier leur participation à la guerre sont absolument faux et inacceptables pour des véritables socialistes ; la sixième thèse précise les tâches des révolutionnaires russes, et souligne que pour les classes exploitées de l’empire tsariste, le moindre mal serait la défaite totale de l’armée russe qui opprime les Polonais, les Ukrainiens et bien d’autres peuples de l’empire. Enfin, dans la dernière thèse, les résultats à obtenir par les socialistes de tous les pays sont énoncés : lutte à fond contre le centrisme pacifiste, le social-chauvinisme et les gouvernements bourgeois ; nécessité de propager partout, mais surtout dans l’armée, la révolution socialiste, puis d’organiser illégalement le prolétariat dans ce but ; nécessité de créer une nouvelle Internationale qui ait pour but la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile pour le renversement de la domination capitaliste.
« Ces thèses ne sont rien d’autre que la réaffirmation de l’antimilitarisme de classe, du défaitisme révolutionnaire. »
Face à la question des positions du socialisme vis-à-vis de la guerre, tout communiste révolutionnaire doit se rapporter à la brochure rédigée par Lénine durant l’été 1915 et distribuée aux délégués de la Conférence de Zimmerwald : Le socialisme et la guerre. Dans cette brochure, Lénine résume les thèses fondamentales du marxisme sur les différents types de guerre que la bourgeoisie peut mener au cours de son développement historique, et les conséquences tactiques que le parti révolutionnaire doit en déduire. Lénine traite la question depuis les guerres progressives de la période révolutionnaire de la bourgeoisie jusqu’aux guerres réactionnaires de sa période de conservation et de renforcement du pouvoir de classe, en passant par les guerres impérialistes, telles que la guerre de 1914-1918 ; il passe ensuite à une critique impitoyable du social-chauvinisme et du kautskisme – expressions de la faillite totale de la IIe Internationale – afin de remettre sur pied les positions marxistes correctes et de lancer le véritable et unique mot d’ordre que les socialistes devaient faire leur ; la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile en visant la conquête du pouvoir, la destruction de l’État bourgeois et l’instauration de la dictature du prolétariat.
Bien entendu, les chapitres consacrés à la lutte contre l’opportunisme (pas seulement contre le social-impérialisme ou le social-chauvinisme, mais aussi contre le pacifisme et sa tendance insidieuse à prôner le mot d’ordre “ni victoire, ni défaite”, un peu comme le “ni soutenir, ni saboter” du PSI) et, bien sûr, à la situation en Russie ne manquent pas. Elle se termine par des chapitres consacrés à la reconstitution de l’Internationale.
Il réaffirme donc, après avoir stigmatisé les Plekhanov du monde entier sur les fausses références à Marx et Engels quant à la position de soutien des socialistes aux guerres “progressistes” de la bourgeoisie – en oubliant allègrement les paroles du Manifeste de 1848 : les ouvriers n’ont pas de patrie – qu’à l’époque de la bourgeoisie réactionnaire, donc à l’époque de la guerre impérialiste, l’opportunisme, développé en social-chauvinisme, a un contenu idéologique bien précis :
« remplacement de la lutte des classes par leur collaboration, renonciation aux moyens révolutionnaires de lutte, soutien de “son” gouvernement en difficultés au lieu d’une utilisation de ces difficultés pour la révolution. » (24)
Quant aux tâches des marxistes, le clairvoyant Lénine les définit de cette façon :
« La guerre a, sans conteste, engendré une crise extraordinairement violente et aggravé, à l’extrême la misère des masses. Le caractère réactionnaire de cette guerre, le mensonge éhonté de la bourgeoisie de tous les pays, qui dissimule ses visées de brigandage sous le manteau de l’idéologie “nationale”, suscitent nécessairement, dans la situation révolutionnaire qui existe objectivement [souligné par nous – Ndlr] des tendances révolutionnaires au sein des masses. Notre devoir est d’aider à prendre conscience de ces tendances, de les approfondir et de leur donner corps. Seul le mot d’ordre de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile exprime correctement cette tâche, et toute lutte de classe conséquente pendant la guerre, toute tactique sérieusement appliquée d’ “actions de masse” y mène inévitablement. On ne peut savoir si c’est à l’occasion de la première ou d’une seconde guerre impérialiste des grandes puissances, si c’est pendant ou après cette guerre, qu’éclatera un puissant mouvement révolutionnaire. Mais, de toute façon, notre devoir impérieux est de travailler méthodiquement et sans relâche dans cette voie [souligné par nous – Ndlr]. » (25)
Dans ces quelques phrases est condensée une extraordinaire synthèse de l’évaluation marxiste de la situation historique et, au-delà de la possibilité effective pour les révolutionnaires de tirer parti dans tous les pays des situations difficiles dans lesquelles se trouvent les gouvernements bourgeois à cause de la crise de cette guerre, des tâches du parti de classe révolutionnaire. Le mot d’ordre : transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, n’est pas inventé sur le moment, il n’est pas le fruit d’une illusion utopique ou intellectuelle ; il est la conséquence cohérente de l’évaluation de la situation créée par la crise de guerre, situation dans laquelle les forces du prolétariat étaient déjà en mouvement depuis de nombreuses années sur le terrain immédiat, en s’appuyant sur des organisations syndicales de classe, et sur le terrain social et politique plus général, avec des partis ouvriers où existaient non seulement des tendances opportunistes mais aussi de fortes tendances révolutionnaires. La tradition de la lutte de classe n’était pas rompue malgré la faillite de la IIe Internationale et des grands partis qui y adhéraient ; l’état d’esprit des masses prolétariennes, malgré les coups portés par la réaction bourgeoise et l’œuvre du social-chauvinisme, se révélait encore combatif, capable de réagir contre la guerre et contre les puissances bourgeoises qui avaient conduit les grandes masses prolétariennes à se massacrer dans la guerre de rapine, et d’être influencées par les positions révolutionnaires.
Évaluation concrète de la situation concrète, loin de tout automatisme ou volontarisme. En effet, Lénine écrit qu’à ce moment de l’histoire, un an après le déclenchement de la guerre impérialiste, « On ne peut savoir si c’est à l’occasion de la première ou d’une seconde guerre impérialiste des grandes puissances, si c’est pendant ou après cette guerre, qu’éclatera un puissant mouvement révolutionnaire. » Plusieurs thèses marxistes sont contenues dans ce passage : l’inévitabilité de la guerre impérialiste sous le régime bourgeois ; l’aggravation inévitable de la crise sociale causée par la guerre impérialiste, à cause de laquelle un fort mouvement révolutionnaire peut se former ; la combinaison matérielle et objective des facteurs économico-sociaux et politiques dont la maturation est à la base de l’état d’esprit révolutionnaire des masses prolétariennes ; la possibilité de profiter des difficultés des pouvoirs bourgeois provoquées par la guerre pour lancer la lutte révolutionnaire pour la conquête du pouvoir (la guerre civile), ou à la suite de la guerre impérialiste suivante ; le devoir des marxistes, des communistes révolutionnaires, du parti de classe, de travailler pour la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, systématiquement et avec persévérance, donc au-delà de la possibilité réelle que la révolution (la guerre civile) puisse interrompre la guerre impérialiste actuelle en tournant la force des masses prolétariennes vers la guerre de classe.
Pour revenir à la Conférence de Zimmerwald, dont nous avons déjà publié ailleurs le Projet de Résolution et le Projet de Manifeste proposés par Lénine qui ne furent pas adoptés par la Conférence composée en réalité d’une majorité de pacifistes, il faut souligner que cette réunion internationale des délégués venant des principaux Partis socialistes et sociaux-démocrates d’Europe, n’est pas allée au-delà de la dénonciation formelle de la guerre impérialiste et qu’elle n’a en réalité rompu seulement en paroles avec l’opportunisme et le social-chauvinisme. Il n’y eut aucune indication claire sur la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. Cela n’a rien d’étonnant puisque la plupart des délégués étaient d’“honnêtes” pacifistes ; autour de Lénine et des positions marxistes intransigeantes se forma un noyau d’internationalistes cohérents, “7 ou 8 personnes”, nous dit Zinoviev dans un article publié dans Contre le Courant (26) : ceux qui s’identifieront comme la Gauche de Zimmerwald. Il convient de citer des passages et la conclusion du projet de résolution de la Gauche de Zimmerwald, rédigé aussi par Lénine, car les fondements de la future Internationale Communiste y sont déjà posés :
« L’époque du capitalisme relativement pacifique est révolue sans retour. L’impérialisme apporte à la classe ouvrière une aggravation inouïe de la lutte des classes, de la misère, du chômage, du coût de la vie, de la domination des trusts, du militarisme, ainsi que la réaction politique qui relève la tête dans tous les pays, même les plus libres.
La signification réelle du mot d’ordre de la “défense de la patrie” dans la guerre actuelle, c’est la défense du “droit” pour “sa” bourgeoisie nationale d’opprimer d’autres nations, c’est la politique ouvrière national-libérale, c’est l’alliance d’une infime partie d’ouvriers privilégiés avec «leur» bourgeoisie nationale contre la masse des prolétaires et des exploités. […]. Le désir de paix qui grandit dans les masses laborieuses traduit leur déception, la faillite du mensonge bourgeois sur la défense de la patrie, le début de l’éveil de la conscience révolutionnaire des masses. En utilisant cet état d’esprit pour leur agitation révolutionnaire, sans se laisser arrêter par l’idée de la défaite de «leur» patrie, les socialistes ne tromperont pas le peuple par l’espoir illusoire d’une paix prochaine et de quelque durée, démocratique et excluant l’oppression des nations, par l’espoir du désarmement, etc., sans un renversement révolutionnaire des gouvernements actuels. Seule la révolution sociale du prolétariat ouvre le chemin à la paix et à la liberté des nations.
La guerre impérialiste inaugure l’ère de la révolution sociale. Toutes les conditions objectives de l’époque actuelle mettent à l’ordre du jour la lutte révolutionnaire de masse du prolétariat. Les socialistes ont pour devoir, sans renoncer à aucun des moyens de lutte légale de la classe ouvrière, de les subordonner tous à cette tâche pressante et essentielle, de développer la conscience révolutionnaire des ouvriers, de les unir dans la lutte révolutionnaire internationale, de soutenir et de faire progresser toute action révolutionnaire, de chercher à transformer la guerre impérialiste entre les peuples en une guerre civile des classes opprimées contre leurs oppresseurs, en une guerre pour l’expropriation de la classe des capitalistes, pour la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, pour la réalisation du socialisme. » (27)
Nous compléterons le schéma commencé dans ce chapitre, en examinant la lutte contre le désarmement, les positions de la gauche allemande face à la guerre, et enfin les positions de la gauche marxiste en Italie devant la guerre mondiale et la révolution russe.
LA QUESTION DU DÉSARMEMENT
À une époque où les masses prolétariennes, en Allemagne, en France, en Italie, en Russie même, avaient fait preuve d’une grande combativité et d’une attitude générale de classe dans leurs luttes tant sur le terrain immédiat de la défense économique que sur le terrain politique, inspirées par la perspective de la lutte socialiste révolutionnaire contre le capitalisme et la classe bourgeoise dominante, il y avait parmi les tâches principales des Partis socialistes la propagande socialiste insistante et, dans la mesure du possible, capillaire, pour développer la conscience révolutionnaire parmi le prolétariat ; cette conscience seul le parti révolutionnaire de classe, intransigeamment marxiste, la possède et peut l’importer dans les masses prolétariennes. Sur la base de leur expérience directe dans la lutte des classes, ces masses peuvent se révéler disposées à accepter les indications du parti révolutionnaire, à suivre ses orientations et ses conseils, à développer pendant et à travers la lutte la conscience révolutionnaire qui leur permet de comprendre que la voie indiquée par le parti de classe – élargir la lutte révolutionnaire à l’échelle internationale et tendre à transformer la guerre impérialiste en guerre civile contre les oppresseurs, de conquérir le pouvoir politique et d’instaurer la dictature du prolétariat à l’échelle de la planète – est la seule voie pour mettre fin à la guerre et arriver à l’émancipation de toute forme d’oppression et d’exploitation.
Il n’en reste pas moins que face à la guerre impérialiste, la lutte contre les déviations opportunistes se durcissait nécessairement. Les courants du marxisme révolutionnaire, représentés à l’époque par Lénine et Zinoviev, par la gauche internationaliste allemande dirigée par Luxemburg et Liebknecht, et par le courant de gauche du Parti Socialiste Italien, dont dérivera la Gauche Communiste qui sera à l’origine du Parti Communiste d’Italie, ont dû mener une bataille extrême contre les courants opportunistes non seulement de Bernstein et des sociaux-démocrates, mais aussi de Kautsky et des pacifistes. Le déclenchement de la guerre impérialiste et son développement, face auxquels le prolétariat européen et international s’était soudain trouvé privé de la direction sûre d’une Internationale qui, quelques mois seulement auparavant le déclenchement du conflit mondial, jurait sur les positions de l’antimilitarisme révolutionnaire appelant le prolétariat de tous les pays à la lutte révolutionnaire contre le pouvoir en cas de guerre, avait profondément ébranlé les masses prolétariennes et les Partis socialistes. La voie était grande ouverte non seulement aux positions de collaboration ouverte avec la bourgeoisie pour la défense de la « patrie en danger », mais aussi aux positions pacifistes qui prônaient le désarmement.
Nous reprenons ci-dessous des extraits de l’étude sur l’antimilitarisme révolutionnaire (28) :
« La poursuite de l’effroyable massacre poussa de nombreux socialistes à adopter des positions de plus en plus pacifistes. La Jugend-Internationale – l’organisation internationale de la jeunesse – qui, sous la direction de Liebknecht, avait adopté une position véritablement socialiste non seulement avant mais aussi pendant la guerre, en vint en 1916 à parler de plus en plus souvent du désarmement comme du seul moyen d’arrêter la guerre et d’en empêcher d’autres à l’avenir. Dans Le Socialisme et la guerre, Lénine avait déjà montré que les socialistes ne pouvaient pas être contre la guerre dans l’absolu. C’est une chose de lutter contre la guerre de rapine impérialiste, c’en est une autre bien différente de soutenir toujours et partout un pacifisme verbal et petit-bourgeois. Prétendre que des mesures telles que le désarmement peuvent servir à abolir les guerres dans le cadre du mode de production capitaliste, c’est oublier l’essence même du capitalisme ; mais surtout, c’est oublier que c’est le prolétariat dirigé par son parti qui devra mener la guerre la plus importante de l’histoire, la guerre contre la bourgeoisie pour renverser sa domination politique et ouvrir la voie au communisme.
« Des socialistes ne peuvent se déclarer adversaires de n’importe quelle guerre sans cesser d’être des socialistes. Il ne faut pas se laisser aveugler par la guerre impérialiste actuelle. A l’époque de l’impérialisme, les guerres de ce genre entre les “grandes” puissances sont les plus typiques ; mais cela n’exclut pas la possibilité de guerres démocratiques et d’insurrections de la part de nations opprimées, par exemple, qui tenteraient de secouer le joug de leurs oppresseurs. Des guerres civiles du prolétariat contre la bourgeoisie et pour le socialisme sont inévitables. Des guerres du socialisme victorieux dans un pays contre d’autres pays, bourgeois ou réactionnaires, sont possibles. [c’est ce qui se passera quelques mois plus tard, après la révolution d’octobre 1917 – Ndlr]
« Le désarmement est l’idéal du socialisme. Dans la société socialiste, il n’y aura plus de guerres ; par conséquent, le désarmement sera réalisé. Mais c’est ne pas être un socialiste que d’espérer la réalisation du socialisme en dehors de la révolution sociale et de la dictature du prolétariat. La dictature est un pouvoir d’État qui s’appuie directement sur la violence. La violence, au XXe siècle, comme du reste en général à l’époque de la civilisation, ce n’est pas le poing fermé ni la trique, mais l’armée. Inscrire le ‘désarmement’ au programme, c’est donc dire d’une façon générale : nous sommes contre l’emploi des armes. Il n’y a pas plus de marxisme là-dedans que si nous disions : nous sommes contre l’emploi de la violence ! » (29)
« Lénine souligne que c’est précisément la bourgeoisie qui a été dialectiquement contrainte d’armer le prolétariat – tout comme elle est contrainte de faire du prolétariat son propre fossoyeur – et que c’est la tâche du parti révolutionnaire d’agir pour la constitution de la milice prolétarienne, réitérant ainsi le concept fondamental de l’insurrection comme “art” : « C’est l’affaire de la bourgeoisie de développer les trusts, de rabattre vers les fabriques les enfants et les femmes, de les y martyriser, de les pervertir, de les vouer au pire dénuement. Nous ne “revendiquons” pas ce genre de développement, nous ne le “soutenons” pas, nous luttons contre lui. Mais comment luttons-nous ? Nous savons que les trusts et le travail des femmes dans les fabriques marquent un progrès. Nous ne voulons pas revenir en arrière, à l’artisanat, au capitalisme prémonopoliste, au travail des femmes à domicile. En avant, à travers les trusts, etc., et au-delà vers le socialisme ! Ce raisonnement, qui tient compte du progrès objectif, est applicable, en opérant les changements nécessaires, à la militarisation actuelle du peuple. Actuellement, la bourgeoisie impérialiste militarise non seulement l’ensemble du peuple, mais même la jeunesse. Demain, elle entreprendra peut-être de militariser les femmes. Nous devons dire à ce propos : tant mieux ! Qu’on se hâte ! Plus vite cela se fera, et plus sera proche l’insurrection armée contre le capitalisme, vers le socialisme ! » (30)
« Mais ce n’est pas tout. Lénine va plus loin : le prolétariat, même après avoir gagné dans un pays capitaliste (et les révolutionnaires n’ont jamais défendu la simultanéité de la révolution prolétarienne dans tous les pays), a le devoir non seulement de ne pas désarmer, mais de faire la guerre aux pays qui sont encore bourgeois. Un concept très présent dans les écrits de Lénine à l’époque, comme par exemple dans sa Lettre d’adieu aux ouvriers suisses, contemporaine des plus célèbres Lettres de loin de mars/avril 1917, dans laquelle, faisant l’hypothèse de la prise du pouvoir en Russie par la révolution prolétarienne et envisageant ses toutes premières mesures politiques à l’égard de la guerre, il affirmait :
« 1) Nous proposerions aussitôt la paix à tous les peuples belligérants ; 2) nous publierions nos conditions de paix, qui consistent dans la libération immédiate de toutes les colonies et de tous les peuples opprimés ou lésés dans leurs droits ; 3) nous commencerions sans tarder et nous achèverions l’émancipation des peuples opprimés par les Grands-Russes ; 4) nous ne nous dissimulons pas un instant que ces conditions seraient inacceptables non seulement pour la bourgeoisie monarchique d’Allemagne, mais aussi pour la bourgeoisie républicaine de ce pays, et non seulement pour l’Allemagne, mais aussi pour les gouvernements capitalistes de France et d’Angleterre. » (31)
« Et Lénine continue dans sa vibrante revendication d’une attitude révolutionnaire cohérente :
« Nous aurions à soutenir une guerre révolutionnaire contre la bourgeoisie allemande. […] Cette guerre nous la ferions. Nous ne sommes pas des pacifistes. Nous sommes les ennemis des guerres impérialistes pour le partage du butin entre capitalistes, mais nous avons toujours déclaré qu’il serait absurde pour le prolétariat révolutionnaire de répudier les guerres révolutionnaires qui peuvent se révéler indispensables dans l’intérêt du socialisme. »
« Dans son texte sur le désarmement il affirme :
« La victoire du socialisme dans un seul pays n’exclut nullement, d’emblée, toutes les guerres en général. Au contraire, elle les suppose. Le développement du capitalisme se fait d’une façon extrêmement inégale dans les différents pays. Il ne saurait d’ailleurs en être autrement sous le régime de la production marchande. D’où cette conclusion inéluctable, le socialisme ne peut triompher simultanément dans tous les pays. Il triomphera d’abord dans un seul ou dans plusieurs pays, tandis que les autres resteront pendant un certain temps des pays bourgeois ou prébourgeois. Cela donnera nécessairement lieu à des frictions, et incitera en outre directement la bourgeoisie des autres pays à écraser le prolétariat victorieux de l’État socialiste. Dès lors, la guerre de notre part serait légitime et juste. Ce serait une guerre pour le socialisme, pour l’émancipation des autres peuples du joug de la bourgeoisie […] C’est seulement après que nous aurons renversé, définitivement vaincu et exproprié la bourgeoisie dans le monde entier, et non pas simplement dans un seul pays, que les guerres deviendront impossibles. » (32)
« Puissante gifle, non seulement pour les renégats de l’époque, mais aussi pour les partisans ultérieurs de la “coexistence pacifique” et de l’ “émulation”.»
LA POLÉMIQUE CONTRE LES POSITIONS DÉFENDUES DANS LA “BROCHURE DE JUNIUS”
S’agissant de la position de guerre anti-impérialiste et des tendances opportunistes, on ne peut manquer d’aborder les positions de la gauche internationaliste allemande par la bouche de ses plus grands représentants, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, qui au sein du Parti socialiste allemand – le Parti le plus important et le plus influent de la IIe Internationale – ont mené une lutte acharnée contre l’opportunisme, sans oublier que Rosa Luxemburg a été la première à signaler les positions opportunistes de Kautsky et à les combattre. Malgré la lutte contre l’opportunisme, la gauche allemande adopta des positions incorrectes et commit des erreurs théoriques qui, sans annuler sa lutte pour l’antimilitarisme révolutionnaire, en diminuèrent en fait la portée réelle.
Et cela était dû à un ensemble de conditions objectives que Lénine mit en évidence : « la gangrène opportuniste – non seulement sous sa forme la plus ouvertement social-chauvine, mais aussi sous sa forme plus pestilentielle “centriste” et “de gauche” – entourait de toutes parts les révolutionnaires qui, en raison du développement propre au mouvement ouvrier allemand, manquaient d’une “organisation illégale étroitement unie, suivant systématiquement une voie bien à elle et éduquant les masses dans l’esprit des nouvelles tâches : une telle organisation serait obligée de définir nettement son attitude à l’égard de l’opportunisme”. » (33) Et, allant un peu plus loin dans sa critique de la position juste mais insuffisante de Junius, et donc susceptible de tomber dans l’opportunisme, Lénine précise : « Junius indique très justement, ici même, qu’on ne peut pas “fabriquer” la révolution. La révolution était à l’ordre du jour en 1914-1916, elle était contenue dans la guerre, elle naissait de la guerre. C’est ce qu’il fallait “proclamer” au nom de la classe révolutionnaire en précisant jusqu’au bout, sans crainte, son programme, à savoir : le socialisme, lequel est impossible en temps de guerre sans guerre civile contre la bourgeoisie archi-réactionnaire, criminelle, qui voue le peuple à des calamités sans nom. Il fallait méditer des actions systématiques, coordonnées, pratiques, absolument réalisables quelle que fût la vitesse de développement de la crise révolutionnaire, des actions allant dans le sens de la révolution mûrissante. Ces actions sont indiquées dans la résolution de notre Parti : 1) vote contre les crédits ; 2) rupture de la “paix civile” ; 3) création d’une organisation illégale ; 4) fraternisation des soldats ; 5) soutien de toutes les actions révolutionnaires des masses. Le succès de toutes ces mesures mène inéluctablement à la guerre civile. » (34)
Mais revenons au texte du parti de 1978 sur les positions de la gauche internationaliste allemande dans la brochure Junius, certainement parmi les plus fermes et les plus cohérentes sur la question de la guerre impérialiste :
« La Brochure de Junius est sans aucun doute le texte le plus complet de la gauche allemande sur la guerre. Rédigée en avril 1915 par Luxemburg (alors détenue à la prison des femmes de Berlin), elle n’a été publiée illégalement qu’en janvier 1916. La première partie contient une analyse magistrale de la guerre en cours et de son caractère totalement impérialiste et montre, sur la base des rapports inter-impérialistes d’avant 1914, comment la guerre a été préparée de longue date, tant sur le plan diplomatique que sur le plan militaire : préparation non pas due à la volonté plus ou moins criminelle des chefs d’État, mais déterminée par le développement même du capitalisme, qui tend inévitablement à s’étendre, créant ainsi en son sein des contradictions irrémédiables, qui ne peuvent être résolues que temporairement par la guerre : celle-ci est donc constamment présente au sein du mode de production capitaliste, même dans les périodes de développement “pacifique”.
« Mais ce fait, affirme Luxemburg, avait été constamment mis en évidence par les partis sociaux-démocrates de la IIe Internationale, qui avaient dénoncé la politique militariste et impérialiste des puissances européennes comme une menace objective pour la paix. « Lorsque les bataillons allemands entrèrent en Belgique, lorsque le Reichstag fut mis devant le fait accompli de la guerre et de l’état de siège, il ne s’agit pas d’un coup de tonnerre, d’une situation inédite, d’un événement qui, dans ses connexions politiques, pouvait surprendre le groupe parlementaire social-démocrate. La guerre mondiale, qui a officiellement commencé le 4 août, est celle pour laquelle la politique impérialiste germanique et internationale a travaillé sans relâche pendant des décennies, celle dont la social-démocratie allemande a prophétisé l’approche presque chaque année pendant une décennie, avec la même inlassabilité, celui-là même que les parlementaires, les journaux et les brochures sociaux-démocrates avaient qualifié mille fois de crime impérialiste commis à la légère, qui n’avait rien à voir avec la civilisation ou les intérêts nationaux, qui était en fait exactement le contraire des deux. » (35)
« Toutes les justifications et arguments « marxistes » des majoritaires sont démolis les uns après les autres : la condamnation des social-chauvins patriotes par Luxemburg est, comme celle de Lénine, sans appel. Ainsi, aux points 11 et 12 des principes directeurs sur les tâches de la social-démocratie :
« 11. La guerre a fait éclater la IIe Internationale. Sa faillite s’est avérée par son incapacité à lutter efficacement pendant la guerre contre la dispersion nationale et à adopter une tactique et une action communes pour le prolétariat de tous les pays.
« 12. Compte tenu de la trahison des représentations officielles des partis socialistes des pays belligérants envers les objectifs et les intérêts de la classe ouvrière, compte tenu du fait qu’ils ont abandonné les positions de l’Internationale pour rallier celles de la politique bourgeoise-impérialiste, il est d’une nécessité vitale pour le socialisme de créer une nouvelle Internationale ouvrière qui se charge de diriger et de coordonner la lutte de classe révolutionnaire menée contre l’impérialisme dans tous les pays. » (36)
« Lorsque Lénine prit connaissance de la brochure, il l’accueillit avec enthousiasme, mais il en releva aussi les insuffisances et les erreurs. Bien entendu, le ton qu’il employa n’était pas celui d’un communiste s’adressant aux social-chauvins, aux opportunistes, aux contre-révolutionnaires en général ; c’était le ton d’un communiste s’adressant à un autre communiste pour tenter de corriger ses “dérapages”. La première critique porte sur l’affirmation que «À l’époque [l’ère] de cet impérialisme déchaîné, il ne peut plus y avoir de guerres nationales. Les intérêts nationaux ne sont qu’une mystification qui a pour but de mettre les masses populaires laborieuses au service de leur ennemi mortel : l’impérialisme. » (37)
« Ici aussi, comme, quelques années plus tôt dans L’Accumulation du capital Luxemburg sous-estime les poussées anti-impérialistes des populations du monde colonial, dans une tentative de démolir les élucubrations des opportunistes sur la possibilité d’un développement pacifique des puissances impérialistes. Lénine critique sévèrement cette position – qui, d’ailleurs, n’était pas seulement celle de Junius, mais était soutenue non seulement par Radek et Pannekoek, mais aussi par certains bolcheviks comme Boukharine et Piatakov –; il rappelle qu’en principe, des guerres nationales ne peuvent être exclues même au cœur du capitalisme, c’est-à-dire en Europe (une telle éventualité aurait très probablement un effet négatif sur le mouvement prolétarien, en ce sens qu’elle entraînerait un retard dans le processus historique, bien qu’un effet positif dans le sens d’une accélération de la désintégration des puissances impérialistes elles-mêmes ne puisse être exclu a priori) ; et surtout, il souligne le caractère inévitable des guerres nationales dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, en mettant en évidence le devoir du parti révolutionnaire de les soutenir en tant que facteurs de progrès, et de les lier directement à la lutte révolutionnaire du prolétariat des métropoles dans la perspective de la stratégie planétaire du parti unique visant au renversement du capitalisme.
«Si nous nous sommes arrêtés assez longuement sur l’inexactitude de la thèse suivant laquelle “il ne peut plus y avoir de guerres nationales”, ce n’est pas seulement parce qu’elle est manifestement erronée du point de vue théorique. Il serait évidemment bien triste que les hommes “de gauche” se montrent peu soucieux de la théorie du marxisme au moment où la fondation de la IIIe Internationale n’est possible que sur la base d’un marxisme non avili. Mais cette erreur est également très nuisible sur le plan politique et pratique : on en déduit l’absurde propagande du “désarmement”, puisqu’il ne peut plus y avoir, dit-on, que des guerres réactionnaires ; on en déduit une indifférence encore plus absurde et franchement réactionnaire envers les mouvements nationaux. Et cette indifférence devient du chauvinisme quand les membres des “grandes” nations européennes, c’est-à-dire des nations qui oppriment une foule de petits peuples et de peuples coloniaux, déclarent sur un ton faussement savant : “Il ne peut plus y avoir de guerres nationales” ! Les guerres nationales contre les puissances impérialistes ne sont pas seulement possibles et probables, elles sont inévitables et progressives, révolutionnaires, encore que, naturellement, leur succès requière ou bien la coordination des efforts d’un nombre considérable d’habitants des pays opprimés (des centaines de millions dans l’exemple que nous avons cité, celui de l’Inde et de la Chine), ou bien une conjoncture internationale particulièrement favorable (par exemple, que l’intervention des puissances impérialistes soit paralysée par leur affaiblissement, par une guerre entre elles, par leur antagonisme, etc.), ou bien qu’intervienne un soulèvement simultané du prolétariat d’une des grandes puissances contre la bourgeoisie (cette éventualité, la dernière dans notre énumération, vient en fait au premier rang, c’est-à-dire qu’elle est la plus désirable et la plus avantageuse pour la victoire du prolétariat). » (38)
« Cette indifférence à la question coloniale conduit inévitablement à des conclusions paradoxales : à la guerre impérialiste, les révolutionnaires allemands doivent, selon Junius, opposer un « véritable programme national » qui revendique non seulement l’armement populaire, mais aussi l’organisation démocratique de la défense de la patrie. Le programme national, refusé aux pays coloniaux où il a une réelle valeur révolutionnaire, est au contraire revendiqué pour la vieille Europe capitaliste, où il ne peut avoir qu’une signification contre-révolutionnaire : « L’autre erreur de jugement de Junius concerne la défense de la patrie. C’est la question politique capitale au cours d’une guerre impérialiste. Et Junius nous a confirmés dans la conviction que notre Parti a donné la seule réponse juste : le prolétariat est contre la défense de la patrie dans cette guerre impérialiste étant donné son caractère esclavagiste, réactionnaire et de rapine, étant donné la possibilité et la nécessité de lui opposer la guerre civile pour le socialisme (et de tout faire pour la transformer en guerre civile). Junius, lui, a mis excellemment en lumière le caractère impérialiste de la guerre actuelle, ce qui la distingue d’une guerre nationale, mais en même temps il est tombé dans une erreur fort étrange, en voulant à tout prix accommoder un programme national à la guerre actuelle qui n’est pas nationale […] À la guerre du capitalisme hautement développé, ne peuvent objectivement être opposées, du point de vue du progrès, du point de vue de la classe d’avant-garde, que la guerre contre la bourgeoisie, c’est-à-dire avant tout la guerre civile du prolétariat contre la bourgeoisie pour la conquête du pouvoir, guerre sans laquelle tout progrès sérieux est impossible, et ensuite, mais seulement dans certaines conditions particulières, la guerre éventuelle pour la défense de l’État socialiste contre les États bourgeois. » (39)
« La dernière erreur de la brochure de Junius – que Lénine analyse en premier – la plus étroitement liée à la question qui nous occupe ici, concerne l’action politique contre les traîtres, les social-chauvins, les pacifistes, les opportunistes en général, pour la reconstruction de l’Internationale. « Le principal de ces défauts, [...], c’est le silence de l’auteur sur le lien qui existe entre le social-chauvinisme (il n’emploie ni ce terme, ni l’expression moins précise de social-patriotisme) et l’opportunisme. Il parle très justement de la “capitulation” et de la faillite du parti social-démocrate d’Allemagne, de la “trahison” de ses “chefs officiels”, mais il ne va pas plus loin. […] Il n’est pas question de l’opportunisme ni du kautskisme, pas plus dans la brochure de Junius que dans les thèses ! C’est une faute théorique, car il est impossible d’expliquer la “trahison” sans la mettre en rapport avec l’opportunisme en tant que tendance ayant derrière elle une longue histoire, l’histoire de toute la IIe Internationale. C’est une faute politique pratique, car il est impossible de comprendre “la crise de la social-démocratie” et d’en triompher, sans élucider le sens et le rôle de ces deux tendances : l’une franchement opportuniste (Legien, David, etc.), l’autre, hypocritement opportuniste (Kautsky et Cie). […] Le plus grand défaut de tout le marxisme révolutionnaire allemand, c’est l’absence d’une organisation illégale étroitement unie, suivant systématiquement une voie bien à elle et éduquant les masses dans l’esprit des nouvelles tâches ; une telle organisation serait obligée de définir nettement son attitude à l’égard de l’opportunisme comme du kautskisme. » (40)
« L’erreur de Luxemburg – et celle de « tout le marxisme révolutionnaire en Allemagne », comme dit Lénine – a ses racines dans la conception particulière du Parti que la grande révolutionnaire polonaise défendait depuis 1903. Dans son discours au 2e Congrès du POSDR, tout en soutenant les bolcheviks contre les mencheviks dans la revendication du rôle dirigeant du prolétariat et donc de son parti dans la révolution démocratique bourgeoise, elle s’était pourtant rangée contre eux sur la question du parti. En effet, alors que les bolcheviks revendiquaient pour le prolétariat non seulement la préparation politique à l’insurrection armée, mais aussi sa préparation “technique”, Luxemburg soutenait que l’aspect technique ne relevait pas de la compétence du parti, mais qu’il serait traité et résolu par les masses elles-mêmes au moment de la révolution : toute préparation “technique” à l’insurrection par le parti entraînerait la transformation de l’organisation de classe en un mouvement purement blanquiste.
« On peut ainsi lire dans son article Questions d’organisation de la social-démocratie russe : « Radicalement différentes sont les conditions de l’activité de la social-démocratie. Elle surgit historiquement de la lutte de classes élémentaire. Et elle se meut dans cette contradiction dialectique que ce n’est qu’au cours de la lutte que l’armée du prolétariat se recrute et qu’elle prend conscience des buts de cette lutte. L’organisation, les progrès de la conscience et le combat ne sont pas des phases particulières, séparées dans le temps et mécaniquement, comme dans le mouvement blanquiste, mais au contraire des aspects divers d’un seul et même processus. D’une part, en dehors des principes généraux de la lutte, il n’existe pas de tactique déjà élaborée dans tous ses détails qu’un comité central pourrait enseigner à ses troupes comme dans une caserne. D’autre part, les péripéties de la lutte, au cours de laquelle se crée l’organisation, déterminent des fluctuations incessantes dans la sphère d’influence du Parti socialiste. » (41)
« Et c’est précisément sur la base de cette conception idéaliste que l’on peut comprendre l’attitude de la gauche allemande pendant la guerre : En attendant que les “masses” rompent avec l’opportunisme et régénèrent le parti révolutionnaire, les Spartacistes n’ont pas pris l’initiative de rompre même sur le plan organisationnel avec les social-chauvins, mais ils ont attendu que ces derniers les chassent du SPD ; de même, ils n’ont pas refusé d’adhérer à l’USPD (Parti socialiste indépendant), scission centriste du SPD, qui était d’obédience kautskiste et qui ne les a accueillis que pour avoir une “couverture” à gauche parmi les “masses”. Et lorsqu’ils formèrent le Parti Communiste, il était trop tard : le retard du facteur subjectif sur le mouvement instinctif – formidable mais inévitablement chaotique – du prolétariat allemand était désormais impossible à rattraper (42).
« Cette conception du parti, non comme facteur subjectif de l’insurrection et de la révolution prolétariennes, mais comme processus, comme parti qui suit les masses et qui attend de la classe dans son ensemble l’impulsion pour toutes ses initiatives, diminuait inévitablement aussi, comme nous l’avons déjà dit, la signification réelle de la lutte gigantesque et constante pour l’antimilitarisme révolutionnaire menée par la Gauche internationaliste allemande avec Luxemburg et Liebknecht au premier rang. »
(1) Storia della Sinistra Comunista, vol. 1 (1964). Nous écrivons “notre” Histoire de la Gauche Communiste, non pas parce qu’elle a été écrite physiquement par l’un d’entre nous, mais parce qu’il s’agit d’un ouvrage du Parti. Amadeo Bordiga a été dans une très large mesure l’auteur du contenu du premier volume dont nous tirons les chapitres concernant le PSI et les positions de la Gauche face à la Première Guerre mondiale.
(2) Lénine écrit à ce sujet : « Le Manifeste sur la guerre, adopté à l’unanimité à Bâle en 1912, vise justement la guerre qui a éclaté en 1914 entre l’Angleterre et l’Allemagne avec leurs alliés actuels. Le manifeste déclare nettement que nul intérêt du peuple ne peut justifier une telle guerre, menée pour “le profit des capitalistes ou l’orgueil des dynasties”, sur la base de la politique impérialiste, spoliatrice, des grandes puissances. Le manifeste déclare expressément que la guerre est un danger “pour les gouvernements” (tous sans exception), met en évidence la crainte que la “révolution prolétarienne” leur inspire, rappelle de la manière la plus explicite l’exemple de la Commune de 1871 et celui d’octobre-décembre 1905, c’est-à-dire l’exemple de la révolution et de la guerre civile. Par conséquent, le Manifeste de Bâle indique, précisément pour la guerre actuelle, la tactique de la lutte révolutionnaire des ouvriers à l’échelle internationale contre leurs gouvernements, la tactique de la révolution prolétarienne. Le Manifeste de Bâle reprend les termes de la résolution de Stuttgart disant qu’au cas où la guerre éclaterait, les socialistes devraient exploiter “la crise économique et politique” créée par la guerre pour «précipiter la chute de la domination capitaliste» c’est-à-dire mettre à profit les difficultés suscitées aux gouvernements par la guerre, ainsi que la colère des masses, en vue de la révolution socialiste. » cf. Le socialisme et la guerre, Œuvres, tome 21, 1915, p. 318, https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1915/08/vil19150800.htm
(3) Le socialisme et la guerre, op.cit., p. 309.
(4) Il s’agit de la guerre de 1870 qui se termina par la défaite française et le déclenchement de la Commune de Paris contre laquelle se coalisèrent les armées bourgeoises française et allemande, bien qu’ennemies.
(5) Beaucoup d’historiens ont retenu cette année comme le symbole du début de l’impérialisme moderne : en 1876 la reine Victoria se fait proclamer « Impératrice des Indes » ; la Grande Bretagne venait par ailleurs de devenir le principal actionnaire du Canal de Suez, point stratégique de la route vers l’Inde.
(6) cf. Lénine, Wilhelm Kolb et Georges Plekhanov, 29 février 1916, Œuvres, tome 22, p. 153.
(7) Nous suivons ici le chapitre 11, partie I, du premier volume de la Storia della Sinistra comunista (Gli intrasigenti prevalgono).
(8) Arturo Labriola, socialiste depuis 1895, soutint le « syndicalisme révolutionnaire » après avoir rencontré en France Georges Sorel. Du syndicalisme révolutionnaire, il passa au chauvinisme en soutenant l’intervention en Libye en 1911, puis l’entrée en guerre de l’Italie en 1915. Après la révolution de février, il fit une tournée en Russie pour inciter à la poursuite de la guerre. Il fut ministre du travail dans le dernier gouvernement Giolitti (1920-1921). Après la venue au pouvoir de Mussolini, il partit en exil en France. Mais il approuva la guerre de l’Italie contre l’Ethiopie (1935) et se rapprocha alors du fascisme, ce qui lui valut d’être exclu de la direction du PSI et du Grand Orient d’Italie (organisation des francs-maçons). Après la guerre il fut élu sénateur (1948).
Lénine écrivait à son sujet en 1915 : « Le chauvin italien Arthur Labriola, qui se distingue de son ancien adversaire G. Plekhanov, uniquement en ce qu’il a révélé son social-chauvinisme un peu plus tôt, et qu’il est parvenu à ce social-chauvinisme en passant par un semi-anarchisme petit-bourgeois et non par l’opportunisme petit-bourgeois, – cet Arthur Labriola écrivait ce qui suit dans son livre sur la guerre de Tripolitaine (1912) : “…Il est clair que nous luttons non seulement contre les Turcs…, mais aussi contre les intrigues, les menaces, l’argent et les troupes de l’Europ ploutocratique, qui ne peut tolérer que les petites nations osent faire le moindre geste ou dire le moindre mot susceptible de compromettre son ‘hégémonie’ de fer” (p. 22). Et le chef des nationalistes italiens, Corradini, déclarait : “De même que le socialisme fut le moyen de libérer le prolétariat du joug de la bourgeoisie, de même le nationalisme sera pour nous, Italiens, le moyen de nous délivrer des Français, des Allemands, des Anglais, des Américains du Nord et du Sud, qui représentent une bourgeoisie à notre égard.” »
Et Lénine commente immédiatement après : « Tout pays possédant plus de colonies, de capitaux et de troupes que le “nôtre” “nous” prive de certains privilèges, d’un certain profit ou surprofit. De même que, parmi les capitalistes, le surprofit va à celui qui possède des machines supérieures à la moyenne ou jouit d’un certain monopole, de même, parmi les États, le surprofit est réservé à celui qui se trouve mieux placé dans le domaine économique. C’est l’affaire de la bourgeoisie que de lutter pour les privilèges et avantages de son propre capital national, et de mystifier le peuple ou le commun du peuple (avec l’aide de Labriola et de Plekhanov), en présentant la lutte impérialiste pour le “droit” au pillage d’autrui comme une guerre de libération nationale. » cf. Lénine, Impérialisme et socialisme en Italie, Œuvres, tome 21, p. 372.
(9) cf. Le congrès des socialistes italiens, Œuvres, tome 18, p 171.
(10) cf. Storia della Sinistra comunista, vol.1, p. 68.
(11) cf. Il Programma comunista, n° 4, 18 février 1978.
(12) K. Liebknecht, Militarisme et antimilitarisme, 1907, in Militarisme, guerre, révolution, Ed. Maspero, 1970.
(13) cf. Storia della Sinistra comunista, vol.1, p. 59 et suivantes.
(14) La bataille de Abba Garina en mars 1896 fut une lourde défaite pour l’armée italienne qui eut plus de 7 000 morts et 1 500 blessés tandis qu’il y eut entre 4 000 et 7 000 morts et 8 000 à 10 000 blessés du côté éthiopien.
(15) Storia della Sinistra comunista, vol. 1 bis, p. 27.
(16) Il soldo al soldato, brochure antimilitariste de la Fédération italienne des Jeunesses socialistes, écrite par Amadeo Bordiga en 1913.
(17) Le 5 janvier 1913 lors d’une manifestation de petits paysans du bourg de Roccagorga, les carabiniers tirèrent sur les manifestants qui voulaient s’emparer du drapeau tricolore de la mairie, faisant 7 morts et 23 blessés (sans compter ceux qui ne voulurent pas aller à l’hôpital). Giolitti, chef du gouvernement ; télégraphia au préfet pour qu’il y ait une « répression exemplaire » de « la révolte de Riccagorga contre la force publique ».
(18) Référence à l’intervention italienne en Libye.
(19) cf. A Bordiga, L’Inquizisione militare, L’Avanguardia, 2 mars 1913.
(20) cf. Il Programma Comunista n° 5, 4 mars 1978.
(21) cf. Lénine, La faillite de la deuxième internationale, Œuvres, tome 21, https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1915/05/19150500b.htm
(22) cf. Contre le Courant, reprint Maspero 1970, tome I, p. 245.
(23) cf. Les tâches de la social-démocratie révolutionnaire dans la guerre européenne, Œuvres, tome 21. https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1915/08/vil19150800.htm
(24) cf. Lénine, Le Socialisme et la guerre, Œuvres, tome 21, p. 321, https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1915/08/vil19150800.htm
(25) Ibidem, p. 324.
(26) cf. Zinoviev, La première conférence internationale, 11 octobre 1915, Contre le Courant, tome II, p. 16.
(27) cf. Lénine, Projet de résolution de la gauche de Zimmerwald, Œuvres, tome 21, 1915, p. 358-360, https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1915/08/vil19150820.htm
(28) cf. Il programma comunista n° 7, 1er avril 1978.
(29) cf. Lénine, A propos du mot d’ordre du désarmement, Œuvres, tome 23, octobre 1916, p. 105, https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/10/vil19161000.htm
(30) Ibidem, p. 108.
(31) Lénine, Lettre d’adieu aux ouvriers suisse, Œuvres, mars 1917, tome 23, pp. 399-400 https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170408.htm
(32) cf. Le programme militaire de la révolution prolétarienne, Œuvres, septembre 1916, tome 23, pp. 86-87. https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/09/pmrp.htm
(33) Lénine À propos de la brochure de Junius, Œuvres, tome 22, 1916, p. 330. https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/07/vil191607001.htm
(34) Ibidem, p. 341.
(35) cf. Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie, 1915. https://www.marxists.org/francais/luxembur/junius/index.html
(36) cf. Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie. Appendice. Thèses sur les tâches de la social-démocratie. https://www.marxists.org/ francais/luxemburg/junius/rljif.html
(37) cf. Rosa Luxemburg. https://www.marxists.org/francais/luxembur/junius/rljif.html
(38) cf. Lénine, À propos de la brochure de Junius, Œuvres, tome 22, 1916, pp. 335-336.
(39) Ibidem, pp. 337 et 340.
(40) Ibidem, pp. 329-330.
(41) Rosa Luxembourg, Questions d’organisation de la social-démocratie russe, 1904. https://www.marxists.org/francais/luxembur/c_et_d/c_et_d_1.htm
La réponse de Lénine à cet article se trouve dans l’article Un pas en avant, deux pas en arrière, 1904. https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1904/05/vil19040500.htm
Lénine envoya cette réponse à Kautsky pour qu’il la publie sur l’organe théorique de la social-démocratie allemande Die Neue Zeit où avait paru l’article de Luxemburg, mais Kautsky refusa.
(42) Voir La tragédie du prolétariat allemand dans le premier après-guerre, brochure Le prolétaire, n° 32, février 2009, sur notre site https://www.pcint.org/40_pdf/18_publication-pdf/FR/32_tragedie-2009-w.pdf
Parti Communiste International
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