Ce n’est pas le nationalisme, mais la lutte pour la révolution prolétarienne communiste qui permettra d’en finir avec les massacres qui n’ont cessé de ponctuer l’histoire du Moyen-Orient au cours des cent dernières années
(«programme communiste»; N° 108; Août 2025)
Avec la guerre de 1967, Israël, après avoir mis en déroute les armées arabes, avait pris possession non seulement du Golan syrien et du Sinaï égyptien, mais aussi de la Cisjordanie et de Gaza, où les Palestiniens avaient été confinés à la suite des vagues d’expropriations qui avaient commencé en 1948 avec la constitution d’Israël en tant qu’État indépendant ; et tout au long de la période allant jusqu’aux accords de Camp David de 1978 (par lesquels l’OLP a été contrainte de reconnaître Israël comme entité étatique), la lutte armée palestinienne, menée par les différentes formations de l’OLP dans le but d’établir l’État de Palestine en détruisant Israël, s’est achevée de la pire des manières : la Cisjordanie et Gaza sont devenues des cages dans lesquelles les Palestiniens qui n’avaient pas fui vers la Jordanie, le Liban, la Syrie ou l’Égypte étaient en fait emprisonnés, systématiquement réprimés, sous surveillance des forces militaires israéliennes et des forces de répression de l’OLP (qui deviendra plus tard l’Autorité Nationale Palestinienne) elles-mêmes, et généralement réduits à une survie plus que précaire. La guérilla des différentes formations de l’OLP, depuis sa création en 1964, s’est rapidement révélée totalement inefficace et illusoire par rapport à l’objectif poursuivi, et ce, non seulement en raison de la puissante machine de guerre israélienne, mais aussi en raison des actions répressives de tous les États arabes dans lesquels les Palestiniens avaient trouvé refuge (le Septembre noir en Jordanie et le massacre de Tall-el-Zaatar au Liban sont des emblèmes de la « solution finale » par laquelle chaque État arabe a tenté de « résoudre la question palestinienne »). La solidarité arabe intéressée des différents États du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ne s’est pas limitée à tenir éloignés le plus possible les Palestiniens de leurs territoires – tout en nourrissant hypocritement en premier lieu l’idée d’une « Grande Palestine », puis de « deux peuples, deux États » – mais a tendu par tous les moyens à rejeter les Palestiniens dans la gueule de son principal bourreau : Israël.
Dans l’aire moyen-orientale, telle une zone dévastée en permanence par les « séismes », alors que l’illusoire « unité arabe » s’était complètement effondrée et que le long cycle des luttes anticoloniales en Afrique et en Asie touchait à sa fin, se déclenchait la soi-disant « révolution islamique » de 1979 en Iran, qui a renversé le Shah – gendarme en second après Israël pour le compte de l’impérialisme occidental dans la vaste région du Moyen-Orient. Les événements iraniens sont alors apparus comme une violente secousse qui devait affaiblir les impérialismes occidentaux, et l’impérialisme américain en particulier, et rallumer le feu des révoltes arabes dans tout le Moyen-Orient sur la vague du fondamentalisme islamique qui liait tous les peuples de la région d’une manière ou d’une autre. Il est indéniable que la première puissance impérialiste mondiale a subi un coup dur dans sa course au contrôle total d’une région qui, gorgée de pétrole, constituait un point stratégique de première importance pour tout impérialisme. Au cours de ces décennies, l’impérialisme américain avait remplacé dans cette aire le classique colonialisme britannique et français, il avait écrasé les tentatives de pénétration de l’impérialisme russe et manœuvré le destin des peuples du Moyen-Orient, et bien sûr des Palestiniens, par le biais de dollars et d’armements destinés à Israël, ainsi que par des accords successifs avec l’Égypte et les puissances pétrolières, en particulier l’Arabie saoudite. Mais toutes ces négociations et ces accords faits, défaits, refaits, n’ont pas empêché les régimes des pays du Moyen-Orient de se battre les uns contre les autres pour s’emparer d’une nouvelle tranche de pouvoir par rapport à ce qu’ils avaient déjà obtenu, en utilisant, non seulement les alliances interarabes pour empêcher Israël d’étendre son territoire au-delà de la vallée du Jourdain et du Sinaï, mais aussi la lutte pour l’indépendance palestinienne (financée à dessein), d’une part, pour maintenir Israël occupé dans une guerre interne et, d’autre part, pour empêcher la lutte du prolétariat palestinien de sortir du terrain démocratique-bourgeois pour entrer sur le terrain de la véritable et brute lutte de classe. Ce qu’aucun État ni aucune puissance impérialiste ne souhaitait, c’était que le Moyen-Orient ne devienne le berceau de la lutte révolutionnaire de nature prolétarienne !
Les paysans palestiniens, violemment dépossédés de leurs terres, ont ainsi été transformés de force en prolétaires, en main-d’œuvre à la disposition de tous les capitalistes qui voulaient les exploiter, qu’ils soient israéliens, libanais, syriens, jordaniens, égyptiens ou palestiniens. Le capitalisme, ce monstrueux système économique et social d’exploitation du travail humain, bien qu’en retard par rapport à l’Europe et à de nombreuses autres régions du monde, était en train de s’enraciner dans les pays arabes avec toute la violence cynique dont il se montrait capable ; mais en se développant, il créait en même temps une masse de travailleurs salariés, de prolétaires, que les événements historiques avaient mis en situation de devoir se battre contre tout et contre tous seulement pour survivre jour après jour.
Après des décennies de massacres par les prétendus “pays frères” et d’oppression directe par la bourgeoisie israélienne, le sort du peuple palestinien et la lutte menée par sa bourgeoisie pour la “libération de la Palestine” ont atteint leur point le plus bas dans l’absolu : la possibilité de formation d’un État national palestinien, présentant les caractéristiques matérielles d’un État indépendant issu de la lutte bourgeoise, mais au moins national-révolutionnaire (continuité du territoire, gouvernement politique sous forme de république, ressources agricoles et industrielles de base, marché intérieur, etc.), était définitivement révolue. Les masses palestiniennes, véritables “étrangers dans leur patrie”, transformées dans leur écrasante majorité en prolétaires, en sans réserve, en salariés sans droits, ont été contraintes de migrer constamment de ce qui était autrefois leur terre à l’intérieur de territoires dont d’autres avaient pris possession. Leur lutte, leur résistance, pendant des décennies, engluée dans les intrigues d’une bourgeoisie palestinienne vendue à l’une ou l’autre puissance régionale ou internationale pourvu de préserver des privilèges de caste, a été mille fois trahie, sabotée, piégée et détournée, contribuant de manière décisive à la réalisation de l’objectif visé par tous les acteurs présents au Moyen-Orient (sionistes, impérialistes euro-américains et russes, potentats arabes), malgré les antagonismes dans leurs relations réciproques : désamorcer la potentielle lutte de classe du prolétariat palestinien – la seule qui aurait pu et, hypothétiquement pourrait encore, embraser tout le Moyen-Orient dans l’unique perspective de résoudre tous les problèmes qui se sont développés dans la région, concernant à la fois les questions “nationales” toujours non résolues (palestiniennes, yéménites, kurdes pour ne citer que les principales), ainsi que les relations de dépendance vis-à-vis des puissances impérialistes occidentales et orientales – en bloquant la perspective de la révolution prolétarienne, la révolution qui ne connaît pas de frontières et dont le véritable moteur n’est pas l’unité nationale, mais l’unification de classe dans la lutte anti-bourgeoise de tous les prolétaires de la région et du monde entier.
Aux massacres qui ont marqué l’histoire des masses palestiniennes depuis 1920, s’ajoute aujourd’hui l’énième carnage qu’Israël est en train de perpétrer à Gaza après l’attaque meurtrière menée par les miliciens du Hamas le 7 octobre dernier contre les kibboutzim israéliens à la frontière de Gaza (faisant plus de 1 400 morts, 3 000 blessés et 240 otages cachés dans les tunnels de Gaza). À l’heure où nous écrivons ces lignes, à Gaza, assiégée de toutes parts, on dénombre plus de 11 000 morts, des bombardements quotidiens et des hôpitaux détruits ; depuis plus de vingt jours, depuis le début des bombardements israéliens sur Gaza, la population civile n’a reçu ni nourriture, ni eau, ni médicaments, ni carburant, tandis que l’électricité a été volontairement coupée ; depuis deux semaines, Israël et l’Égypte arrêtent les camions d’aide qui se concentrent au point de passage de Rafah, et les Gazaouis du nord, systématiquement bombardés, sont contraints de se déplacer vers le sud, s’entassant dans ce qui est en train de devenir une immense fourmilière invivable.
Le Hamas, tout comme l’OLP d’Arafat et comme l’ANP d’Abou Mazen, est une organisation politique et armée bourgeoise qui utilise tous les moyens pour se tailler une part de pouvoir dans une région où la loi voyage à coup de fusils et de canons (et aujourd’hui aussi de missiles), en se drapant dans l’idéologie usée d’un nationalisme qui n’a plus historiquement aucune valeur révolutionnaire, mais qui fonctionne malheureusement encore comme une justification de son pouvoir et de sa guerre. D’autre part, on peut difficilement penser que le Hamas ne savait pas que son incursion meurtrière du 7 octobre recevrait une riposte sans précédent de la part d’Israël, massacrant une population civile qui n’a aucune échappatoire, ni au nord vers le Liban, ni au sud vers l’Égypte, et encore moins vers la pleine mer. Ainsi, le cannibalisme israélien va de pair avec le cannibalisme du Hamas.
Au nationalisme palestinien répond le nationalisme juif, au terrorisme du Hamas répond le terrorisme d’État d’Israël, étouffant ainsi l’idée même d’un soulèvement prolétarien à Gaza, comme ce fut le cas dans le ghetto de Varsovie en 1943. Le gouvernement israélien dirigé par Netanyahou a déclenché, après le 7 octobre, l’exécution de la menace attendue : l’élimination totale du Hamas !, sachant parfaitement que pour l’éliminer – ou du moins pour le rendre inoffensif pendant longtemps – il devra raser au sol Gaza, comme les nazis l’ont fait avec le ghetto de Varsovie ; à condition que les États-Unis permettent à Netanyahou de poursuivre un tel objectif. Le fait est que le « problème palestinien » ne se limite pas à Gaza, à la Cisjordanie ou à Jérusalem-Est, et qu’il ne concerne pas uniquement Israël. Il est devenu depuis longtemps un problème international, tant du point de vue bourgeois que du point de vue prolétarien. Ce sont les événements mêmes, liés aux révoltes palestiniennes et à leur répression, en Israël comme dans tous les autres États arabes, qui montrent comment, dans toute l’aire moyen-orientale, la “question palestinienne” n’est plus seulement une question “palestinienne”, mais une question internationale.
Certes, l’absence d’un État palestinien indépendant, reconnu par les autres États – et dans lequel se déroule une vie sociale et politique qui ne soit pas régie par un harcèlement constant, par la torture, le racisme, la répression et l’absence de tout droit civil, pour les masses palestiniennes déshéritées et pour le prolétariat palestinien – pèse objectivement comme un bloc de pierre ; que le peuple palestinien aspire donc, comme dans d’autres pays civilisés, à ne pas vivre en tant que réfugié perpétuellement en marge d’une société qui le rejette, est tout à fait naturel. D’autre part, l’aspiration, totalement bourgeoise et démocratique, à un État indépendant n’est pas un fait isolé, elle fait partie de l’histoire de la classe bourgeoise qui, avec la révolution politique et le développement du capitalisme, a démantelé les formes sociales du féodalisme et du despotisme asiatique d’une manière certainement inégale dans les différentes régions du monde, mais de telle sorte qu’aujourd’hui aucun pays, même le plus arriéré économiquement et socialement, n’a la possibilité de réaliser sa propre histoire sans être fortement conditionné par le capitalisme mondial et, surtout après la deuxième guerre impérialiste mondiale, par les puissances impérialistes qui dominent le monde.
RETOURNONS À LÉNINE ET À LA “QUESTION DU DROIT DES NATIONS À DISPOSER D’ELLES-MÊMES”
Cette réalité incontestable conduit certaines formations politiques qui se disent communistes, révolutionnaires ou même liées à (ou héritières de) la Gauche Communiste d’Italie, à nier qu’il existe encore une “question nationale palestinienne” et à soutenir que pour les prolétaires palestiniens, comme pour toute population opprimée par d’autres peuples, ce problème n’est plus d’actualité et qu’ils doivent donc se tourner uniquement vers la révolution prolétarienne internationale à laquelle sont appelés tous les prolétaires, de quelque nationalité, de quelque pays qu’ils soient. Une vieille position proudhonienne que celle-ci, déjà combattue par Marx et plus tard par Lénine. En pratique, cela revient à dire que, pour les Palestiniens, le problème de la lutte contre l’oppression nationale qu’ils subissent n’existe pas, et pour les prolétaires israéliens (arabes et juifs), comme s’ils n’avaient pas pour tâche, tout d’abord, de lutter contre cette oppression exercée par leur bourgeoisie nationale. Il y a des nations dominantes et des nations opprimées, et ceci est, pour Lénine, un point central pour tout communiste car il « représente l’essence de l’impérialisme » ; cette division entre les nations est « incontestablement capitale du point de vue de la lutte révolutionnaire contre l’impérialisme. C’est de cette division que doit procéder notre définition du “droit des nations à disposer d’elles-mêmes”, une définition démocratique conséquente, révolutionnaire et conforme à la tâche générale de la lutte immédiate pour le socialisme. Agissant au nom de ce droit et en exigeant qu’il ne soit pas seulement reconnu du bout des lèvres, les social-démocrates [terme de 1915 qui équivaut aujourd’hui aux communistes révolutionnaires, NDLR] des nations oppressives doivent revendiquer la liberté de séparation au bénéfice des nations opprimées, car autrement la reconnaissance de l’égalité en droits des nations et de la solidarité internationale des ouvriers ne serait en réalité qu’un mot creux et une tartuferie. Quant aux social-démocrates [c’est-à-dire les communistes révolutionnaires] des nations opprimées, ils, poursuit Lénine, doivent défendre au premier chef l’unité et l’alliance des ouvriers des nations opprimées avec ceux des nations oppressives, sinon ces social-démocrates deviendront forcément les alliés de telle ou telle bourgeoisie nationale, toujours prête à trahir les intérêts du peuple et de la démocratie, toujours prête, pour sa part, à annexer et à opprimer d’autres nations. » (1) Rappelant les positions de Marx et Engels sur la “question irlandaise”, Lénine affirme que « l’internationalisme du prolétariat anglais aurait été une phrase hypocrite si lui-même n’avait pas réclamé la séparation de l’Irlande. » D’autre part, Lénine se référait également à la résolution du Congrès socialiste international de Londres en 1896 qui reconnaissait l’autodétermination des nations, résolution complétée par les indications tactiques que Lénine lui-même a précisées dans les textes consacrés à cette question entre 1914 et 1916. Nos innovateurs du marxisme diront : mais beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis les années 1860-1870 de Marx et Engels, et 1915 de Lénine ; nous sommes maintenant en pleine phase impérialiste dans laquelle la révolution bourgeoise démocratique n’est plus à l’ordre du jour ; par conséquent, ce qui était valable à l’époque est maintenant dépassé, n’est plus valable. Ils ont eu le courage de dire carrément que Marx, Engels, Lénine ne pouvaient pas prévoir que le capitalisme, dans sa phase impérialiste, rendrait toute question “nationale” totalement anachronique, anti-historique, dépassée, et que le prolétariat de n’importe quelle nation, qu’elle soit dominante ou opprimée, ne devait plus s’en occuper… Ils “oublient” notamment que Marx a toujours subordonné – mais jamais supprimé – la “question nationale” à la “question ouvrière ” à la question de la “révolution prolétarienne”, ce qui a toujours été le cas pour Lénine et la Gauche Communiste d’Italie.
Malgré les positions qui nient le droit à l’autodétermination parce que l’impérialisme conduirait les prolétaires de tous les pays, plus encore que dans les phases précédentes du développement capitaliste, à devoir lutter directement pour le socialisme, Lénine, après avoir affirmé que « L’impérialisme a fait que de nos jours [nous sommes en pleine guerre impérialiste mondiale, NDLR] l’oppression des nations par les grandes puissances est devenue un phénomène général », il affirme que « un socialiste [aujourd’hui nous disons un communiste révolutionnaire, NDLR] appartenant à une nation oppressive et qui ne mène pas, aussi bien en temps de paix qu’en temps de guerre, une propagande en faveur de la liberté de séparation des nations opprimées n’est ni un socialiste, ni un internationaliste, mais un chauvin ! » (2) Lénine insiste et souligne fortement la question de la liberté des nations opprimées de se séparer : « Cette revendication n’est pas indépendante de notre lutte révolutionnaire pour le socialisme ; au contraire, nous la formulons parce que cette lutte ne serait qu’un vain mot si on ne la rattachait pas étroitement à la prise de position révolutionnaire touchant toutes les questions démocratiques, y compris la question nationale. » Et, pour éviter toute équivoque, il répète : « Si nous réclamons la liberté d’autodétermination, c’est-à-dire l’indépendance, c’est-à-dire le droit de séparation pour les nations opprimées, ce n’est pas que nous visions au morcellement économique, ni que nous souhaitions la formation de petits États ; c’est au contraire parce que nous voulons de grands États, parce que nous sommes pour le rapprochement et même la fusion des nations, mais sur une base réellement démocratique, réellement internationaliste, qui est inconcevable sans la liberté de séparation. De même que Marx réclamait en 1869 la séparation de l’Irlande [de l’Angleterre], [...] dans l’intérêt de la lutte révolutionnaire du prolétariat anglais, nous estimons que le refus des socialistes de Russie d’exiger pour les nations le droit à l’autodétermination au sens que nous venons d’indiquer constitue une trahison pure et simple de la démocratie, de l’internationalisme et du socialisme. » (3)
Ainsi, pour Marx et Lénine, les intérêts de la lutte révolutionnaire du prolétariat ne peuvent pas ne pas inclure, dans le cas de l’oppression nationale, la lutte pour la liberté de séparation de la nation opprimée de la nation oppressive. Il est clairement dit qu’il s’agit d’une revendication politique immédiate et démocratique. Mais précisément parce que la lutte prolétarienne est contre toute oppression capitaliste, d’autant plus à l’époque impérialiste, et bien qu’à l’époque impérialiste les revendications démocratiques puissent être « réalisées », mais de manière incomplète (ce sont les mots de Lénine) et parfois de manière “pacifique” (comme par exemple la séparation de la Norvège et de la Suède en 1905, ou la séparation de la Slovaquie et de la République tchèque en 1993), il ne s’ensuit pas du tout que le communisme révolutionnaire doive renoncer à la lutte immédiate et décisive pour ces revendications ; le vrai problème est de les formuler « non pas en réformistes, mais en révolutionnaires ; non pas en restant dans le cadre de la légalité bourgeoise, mais en le brisant ; non pas en se contentant d’interventions parlementaires et de protestations verbales, mais en entraînant les masses à l’action, en élargissant et en attisant la lutte autour de chaque revendication démocratique, fondamentale [par exemple, du droit de grève au droit à l’autodétermination des nations opprimées, NDLR] jusqu’à l’assaut direct du prolétariat contre la bourgeoisie, c’est-à-dire jusqu’à la révolution socialiste qui exproprie la bourgeoisie. » En bref, le droit des nations opprimées à l’autodétermination n’est que « l’expression conséquente de la lutte contre toute oppression nationale » (4).
Pour que cette position ne rende pas les prolétaires, et les communistes, prisonniers de la logique de la politique nationaliste bourgeoise, les éloignant de leur tâche révolutionnaire historique, il faut soutenir, comme le dit Lénine, que « Le socialisme a pour but, non seulement de mettre fin au morcellement de l’humanité en petits États et à tout particularisme des nations, non seulement de rapprocher les nations, mais aussi de réaliser leur fusion.[…] De même que l’humanité ne peut aboutir à l’abolition des classes qu’en passant par la période de transition de la dictature de la classe opprimée, de même elle ne peut aboutir à la fusion inévitable des nations qu’en passant par la période de transition de la libération complète de toutes les nations opprimées, c’est-à-dire de la liberté pour elles de se séparer. » (5) Tous ceux qui ne sont pas d’accord avec ce qu’affirme Lénine sont libres d’abandonner Lénine, le marxisme et la Gauche Communiste d’Italie et de se jeter dans les bras de l’utopisme petit-bourgeois de “gauche”, qui, tout en brandissant le drapeau de la révolution mondiale de demain qui “unira” (on ne sait par quelles actions) les prolétaires de toutes les nations, opprimées et dominantes, abandonne les prolétaires d’aujourd’hui à la division entre ceux qui font partie des nations opprimées et ceux qui font partie des nations dominantes, en favorisant en fait l’oppression nationale.
La petite-bourgeoisie croit au capitalisme “pacifique”, à l’équilibre démocratique graduel entre toutes les classes sociales et, par conséquent, à une égalité éthérée des nations sans tenir compte de la réalité de la lutte des classes et de son exacerbation dans n’importe quel régime, même dans un régime démocratique. Sous l’impérialisme, l’oppression des petites nations devient un phénomène général, et s’accroît à mesure que se développent les antagonismes inter-impérialistes, tout en augmentant les facteurs d’affrontement et de guerre entre nations, entre États. L’union pacifique des nations – pour laquelle les principales puissances impérialistes ont formé en 1919 la Société des Nations, qui a échoué lamentablement avec le déclenchement de la deuxième guerre impérialiste mondiale, et qui est ensuite devenue l’Organisation des Nations Unies en héritant des mêmes objectifs trompeurs de paix mondiale – était et est restée l’illusion typique de la petite bourgeoisie, mais utile à l’idéologie bourgeoise qui veut faire passer le capitalisme pour un système fondamentalement « pacifique ». Une utopie petite-bourgeoise partagée par toutes les forces de l’opportunisme politique et syndical qui influencent négativement les masses prolétariennes du monde, à laquelle les communistes révolutionnaires doivent opposer, comme le dit Lénine, la réalité de la division du monde en nations dominantes et opprimées.
La reconnaissance de cette division, du point de vue prolétarien et communiste, implique une attitude différente pour le prolétariat des nations dominantes et celui des nations opprimées : « Le prolétariat des nations oppressives ne peut se contenter de phrases générales, stéréotypées, rabâchées par tous les bourgeois pacifistes, contre les annexions et pour l’égalité en droits des nations en général. Il ne peut passer sous silence le problème, particulièrement “désagréable” pour la bourgeoisie impérialiste, des frontières des États fondés sur l’oppression nationale. Il ne peut pas ne pas lutter contre le maintien par la force des nations opprimées dans les frontières de ces États ; autrement dit, il doit lutter pour le droit d’autodétermination. Il doit revendiquer la liberté de séparation politique pour les colonies et les nations opprimées de “sa” nation. Sinon, [...] ni la solidarité de classe entre les ouvriers de la nation opprimée et de celle qui opprime ne sont possibles ». Dans le cas qui nous occupe, cela s’applique au prolétariat israélien. Les communistes révolutionnaires des nations opprimées, en revanche, « doivent s’attacher à promouvoir et à réaliser l’unité complète et absolue, y compris sur le plan de l’organisation, des ouvriers de la nation opprimée avec ceux de la nation oppressive. Sans cela, il est impossible de sauvegarder une politique indépendante du prolétariat et sa solidarité de classe avec le prolétariat des autres pays, devant les manœuvres de toutes sortes, les trahisons et les tripotages de la bourgeoisie. Car la bourgeoisie des nations opprimées convertit constamment les mots d’ordre de libération nationale en une mystification des ouvriers : en politique intérieure, elle exploite ces mots d’ordre pour conclure des accords réactionnaires avec la bourgeoisie des nations dominantes […] ; en politique extérieure, elle cherche à pactiser avec une des puissances impérialistes rivales pour réaliser ses buts de rapine » (6). La tâche des prolétaires des nations opprimées n’est certes pas simple, mais s’ils veulent que leur lutte contre l’oppression nationale soit couronnée de succès, ils doivent emprunter la voie indiquée par Lénine, faute de quoi ils seront constamment emprisonnés dans les griffes réactionnaires de leur propre bourgeoisie et de celles de la bourgeoisie dominante. Même la tâche des prolétaires des nations dominantes n’est pas facile en ce qui concerne la question des nations opprimées, car ils doivent surmonter les barrières idéologiques, politiques et sociales que les bourgeoisies dirigeantes entretiennent constamment en s’appuyant sur les privilèges économiques et les droits civils qui leur sont accordés (mais pas aux peuples et aux prolétaires des nations opprimées) et qui les privilégient par rapport aux prolétaires des nations plus faibles. Des tâches différentes, puisque les premiers, pendant un certain temps, doivent lutter aux côtés des bourgeoisies des nations opprimées elles-mêmes contre les bourgeoisies dominantes, et ensuite retourner leurs fusils contre leurs propres bourgeoisies nationales, et que les autres doivent lutter contre leurs propres bourgeoisies dominantes pour l’autodétermination des nations qu’elles oppriment, sachant qu’ils peuvent perdre les privilèges qui les distinguent des prolétaires des nations opprimées, mais, précisément parce qu’ils sont prolétaires, qu’ils peuvent compter sur l’unité de classe dans la perspective de la révolution prolétarienne internationale pour lutter contre toutes les oppressions bourgeoises. Un peuple qui opprime d’autres peuples ne peut être libre, disaient Marx et Engels, et Lénine le répétait. Un prolétariat qui, par son attitude passive, permet à sa propre bourgeoisie d’opprimer d’autres nations peut-il être libre ? Évidemment non, car sa propre bourgeoisie ne se contente pas d’opprimer d’autres nations, et d’autres prolétariats, mais continue d’opprimer et d’exploiter aussi son propre prolétariat autochtone, même si elle lui concède quelques miettes tirées de l’exploitation des autres nations ; miettes qu’elle est d’ailleurs prête à reprendre dans les phases de récession de sa propre économie ou lors de crises plus graves.
Mais Lénine ne se contente pas de souligner la nécessité de toujours considérer le point de vue entre nations dominantes et nations opprimées. Il nous donne à lire la réalité impérialiste en en tirant les leçons nécessaires pour la lutte révolutionnaire en toutes circonstances. Il écrit qu’« il faut distinguer trois principaux types de pays » (7) :
« Premièrement, les pays capitalistes avancés de l’Europe occidentale et les États-Unis. Les mouvements nationaux progressistes bourgeois y ont depuis longtemps pris fin. Chacune de ces “grandes” nations opprime d’autres nations dans les colonies et à l’intérieur de ses frontières. Les tâches du prolétariat des nations dominantes y sont précisément celles du prolétariat de l’Angleterre, au XIXe siècle, à l’égard de l’Irlande. » Depuis que l’impérialisme a fait de l’oppression des nations par les grandes puissances un phénomène général, ce problème n’a pas disparu de l’horizon de la lutte prolétarienne, il s’est même aggravé. En supposant, et sans le concéder, que toutes les colonies se soient “libérées” de l’oppression nationale exercée par les anciennes puissances colonialistes, quoi qu’il en soit l’oppression nationale au sein des pays capitalistes avancés demeure (les Palestiniens, les Kurdes, etc. sont là pour le démontrer). Les tâches du prolétariat des pays capitalistes avancés par rapport à ce problème n’ont donc pas changé.
« Deuxièmement, l’Est de l’Europe : l’Autriche, les Balkans et surtout la Russie. C’est au XXe siècle que s’y sont particulièrement développés les mouvements nationaux démocratiques bourgeois et que la lutte nationale y a pris un caractère particulièrement aigu. Dans ces pays, les tâches du prolétariat, tant pour achever la transformation démocratique bourgeoise que pour aider la révolution socialiste dans les autres pays, ne peuvent pas être menées à bien s’il n’y défend pas le droit des nations à disposer d’elles-mêmes. Particulièrement difficile et particulièrement importante y est la tâche consistant à fusionner la lutte de classe des ouvriers des nations oppressives et des ouvriers des nations opprimées. » La conclusion de la première guerre impérialiste mondiale a entraîné l’effondrement de l’Autriche des Habsbourg et la formation agitée d’une série de nations indépendantes dans toute l’Europe de l’Est (Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie, Roumanie, Ukraine, tandis que les divers peuples slaves du sud ont fusionné en Yougoslavie et que les Trois Vénéties ont été absorbées par l’Italie) ; en 1917, en pleine guerre mondiale, la révolution du prolétariat en Russie a donné le coup d’envoi au mouvement révolutionnaire européen et mondial dans lequel – comme le résume Lénine dans ce deuxième point – deux tâches historiques s’entremêlaient, la tâche démocratique bourgeoise et la tâche socialiste prolétarienne pour lesquelles Lénine avait magnifiquement esquissé la tactique communiste (dont l’objectif fondamental était la fusion de la lutte de classe des travailleurs des pays dominants et des travailleurs des pays opprimés), comme on peut le voir dans les citations que nous avons données.
« Troisièmement, les pays semi-coloniaux comme la Chine, la Perse, la Turquie, et toutes les colonies totalisent environ 1 000 millions d’habitants [à l’époque, la population mondiale était d’environ 2 milliards et demi, NDLR]. Là, les mouvements démocratiques bourgeois ou bien commencent à peine, ou bien sont loin d’être à leur terme. Les socialistes ne doivent pas seulement revendiquer la libération immédiate, sans condition et sans rachat, des colonies (et cette revendication, dans son expression politique, n’est pas autre chose que la reconnaissance du droit des nations à disposer d’elles-mêmes ; les socialistes doivent soutenir de la façon la plus résolue les éléments les plus révolutionnaires des mouvements démocratiques bourgeois de libération nationale de ces pays et aider à leur insurrection (ou, le cas échéant, à leur guerre révolutionnaire) contre les puissances impérialistes qui les oppriment. » [les caractères gras sont de nous] Preuve du rattachement au « fil du temps » de notre parti, cette position a également été résolument réaffirmée par nous dans les trente années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale en ce qui concerne les mouvements coloniaux, au point qu’elle a été l’une des raisons de l’affrontement et de la scission avec les camarades qui ont suivi plus tard le groupe de Damen (Battaglia comunista) (8). Il est évident que la victoire de la révolution bolchevique en octobre 1917, l’effort pour mettre fin à la guerre même au prix de la perte de territoires importants (voir le Traité de Brest-Litovsk, 1918), la fondation de l’Internationale Communiste (1919), le soutien actif à la lutte des peuples non blancs (voir le Congrès de Bakou, 1920) et la guerre civile contre les armées blanches qui a duré jusqu’en 1921, ont eu une influence significative sur les mouvements démocratiques bourgeois de libération nationale. Seulement l’alliance entre les forces impérialistes qui tentaient d’étouffer la révolution russe et, avec elle, la révolution dans le monde, ainsi que la contre-révolution stalinienne ont bloqué le mouvement révolutionnaire prolétarien en Europe, en Asie, aux Amériques et en Afrique, au point de le détourner complètement sur le terrain du nationalisme et de l’impérialisme bourgeois, même dans les pays oppresseurs. Le massacre des prolétaires et des communistes chinois qui se sont soulevés à Canton et à Shanghai en 1927, facilité par la politique contre-révolutionnaire stalinienne, a porté le coup de grâce aux possibilités que le mouvement révolutionnaire mondial avait dans le contexte historique ouvert avec la première guerre impérialiste mondiale et la révolution en Russie. Cela ne signifie pas que les indications politico-tactiques de Lénine soient devenues caduques.
Si l’objectif de Marx, sur la question irlandaise, était d’éduquer les travailleurs anglais à l’internationalisme prolétarien, le même objectif s’appliquait à Lénine et à la Gauche Communiste d’Italie. Il n’y a aucune raison historique pour que cette tactique doive être effacée des tâches qui incombent, en premier lieu, aux communistes révolutionnaires et, bien sûr, aux prolétaires les plus avancés et conscients de leurs intérêts de classe. Répétons-le : avec l’impérialisme, l’oppression des pays dominants sur les populations dominées s’est accrue, elle n’a pas diminué. Le fait que de nombreuses colonies qui existaient en 1920 n’existent plus – ou au mieux, qu’elles ont conquis leur indépendance politique et formé leurs propres États nationaux, mais du point de vue de la dépendance vis-à-vis du marché mondial dominé par les puissances impérialistes, celle-ci n’a pas diminué mais s’est énormément accrue – a montré que dans les pays semi-coloniaux et les colonies, les mouvements démocratiques bourgeois, même s’ils sont révolutionnaires (par rapport aux conditions politiques, économiques et sociales antérieures), le progrès bourgeois et le développement du capitalisme national n’ont pas fait disparaître les contradictions fondamentales du capitalisme : exploitation toujours plus intense du travail salarié, oppression systématique de la femme, oppression systématique des minorités nationales. L’aspect historiquement positif du progrès capitaliste dans de nombreuses régions du monde autrefois très arriérées est la transformation de vastes masses de paysans en prolétaires, renforçant également dans ces pays la principale contradiction sociale : l’antagonisme de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie, fournissant ainsi à l’avenir de la lutte des classes des bataillons prolétariens beaucoup plus nombreux et moins intoxiqués par le collaborationnisme opportuniste interclassiste que ne l’ont été et ne le sont encore aujourd’hui les prolétaires des vieux mais puissants pays impérialistes.
Lénine affirmait que pour l’éducation révolutionnaire des masses, les « socialistes [c’est-à-dire les communistes révolutionnaires, NDLR] devront expliquer aux masses que les socialistes anglais qui ne demandent pas la liberté de séparation pour les colonies et pour l’Irlande ; les socialistes allemands qui ne demandent pas la liberté de séparation pour les colonies, pour les Alsaciens, pour les Danois, pour les Polonais, ne font pas de propagande révolutionnaire immédiate et d’action révolutionnaire de masse contre l’oppression nationale [...] ; les socialistes russes qui ne revendiquent pas la liberté de séparation pour la Finlande, la Pologne, l’Ukraine, etc., etc., que ces socialistes agissent en chauvins, en laquais des monarchies impérialistes et de la bourgeoisie impérialiste qui se sont couvertes de sang et de boue. » (9) Les événements historiques qui ont suivi la première guerre impérialiste mondiale, bien qu’ils aient apporté l’indépendance à de nombreux pays et colonies anciennement dominés, n’ont pas effacé l’oppression nationale exercée par les nations dominantes. Aux anciennes puissances coloniales, qui se sont ensuite transformées en puissances impérialistes, se sont adjoints d’autres pays qui, comme Israël, ont été spécifiquement créés pour servir de gendarmes régionaux pour le compte des impérialistes dominants.
L’oppression des peuples les plus faibles, qui s’est en général accrue avec l’impérialisme, a ainsi pris, dans certaines régions de la planète, le visage de la nation qui s’est substitué au rôle direct du colonialisme/impérialisme antérieur, permettant ainsi aux puissances impérialistes qui dominent réellement le monde, de jouer la carte diplomatique de la négociation entre deux peuples qui, sur un même territoire – comme justement les Palestiniens et les Israéliens –, se disputent l’indépendance réciproquement. L’ONU, dès 1947, a adopté la résolution pour la constitution de deux États pour les deux peuples dans le territoire appelé Palestine, et l’a présentée comme la solution au conflit judéo-palestinien pour laquelle elle a impliqué deux pays arabes, l’Égypte et la Jordanie (qui occupaient militairement les territoires habités par les Palestiniens). Pour qu’une telle résolution soit mise en œuvre, il aurait fallu que l’Égypte et la Jordanie contribuent de manière décisive à la création de l’État palestinien ; en réalité, ni eux ni Israël – qui est devenu en 1948 un État internationalement reconnu – n’ont souhaité la naissance de cet État, sabotant systématiquement toute initiative visant à en faire un fait accompli. Au fil des décennies, non seulement Israël, mais aussi tous les États arabes dans lesquels les Palestiniens se réfugiaient pour fuir les persécutions et les massacres, ont continué à saboter la naissance de cet État, transformant la population palestinienne en une masse de prolétaires à exploiter et, le cas échéant, en chair à canon. Tout cela en dit long sur les déclarations des puissances impérialistes qui, en plus de contrôler l’ONU, contrôlent directement et indirectement les forces politiques (et militaires) impliquées dans l’éternel conflit du Moyen-Orient. L’objectif des pays comme l’Égypte, la Jordanie, le Liban, la Syrie, c’est-à-dire des pays arabes les plus directement impliqués dans la lutte des Palestiniens contre l’oppression nationale, n’a jamais été de contribuer à la naissance d’un État palestinien indépendant, mais de “détruire” Israël, de prendre possession d’une partie du territoire de Palestine et de soumettre la population palestinienne qui de paysanne était en train de se transformer en prolétaire.
Détruire Israël ? Ils ont bien essayé quatre fois en 25 ans (en 1948-49, 1956, 1967 et 1973), soit directement, soit par le biais de la guérilla menée par l’OLP. Ils n’ont pas réussi, non seulement parce qu’ils se sont heurtés à un État moderne, militairement bien organisé et soutenu par les impérialismes occidentaux les plus puissants, en particulier les États-Unis, mais aussi parce que, tant dans les plans de l’impérialisme que dans ceux des États arabes déjà formés après la première, et surtout après la deuxième guerre impérialiste mondiale, la constitution d’un État palestinien n’était pas réellement envisagée. La petite histoire de “deux peuples, deux États”, qui revient sur le tapis encore en ces jours où Israël est en train de raser au sol une partie non négligeable de Gaza sous prétexte d’éliminer le terrorisme représenté par le Hamas, ils n’y ont jamais cru, eux, et personne n’y croit plus désormais. La bourgeoisie palestinienne qui, après l’OLP, s’est organisée dans l’ANP avec la bénédiction des puissances impérialistes, attend des États-Unis – les vrais maîtres d’Israël – et des pays arabes qui sont encore intéressés à la financer, la possibilité d’obtenir un privilège supplémentaire par rapport à la dérisoire “autonomie” qui lui a été accordée jusqu’à présent. Les prolétaires palestiniens ne peuvent attendre de cette bourgeoisie corrompue, qui se vend désormais facilement à l’un ou l’autre “acheteur”, autre chose que ce qui leur a été donné jusqu’à présent : l’illusion d’une pacification avec Israël grâce à l’intervention des grands impérialistes et, surtout, la réalité d’une oppression qui se décline sous toutes les formes les plus horribles qui soient.
C’est pourquoi la perspective que doivent adopter les prolétaires palestiniens – s’ils ne veulent pas continuer à être systématiquement massacrés soit par leur propre bourgeoisie, soit par une bourgeoisie étrangère, à commencer par la bourgeoisie israélienne – n’est pas celle du terrorisme nationaliste et de la guérilla, n’est pas celle de s’appuyer sur les rivaux temporaires d’Israël, tels que l’Arabie saoudite, la Turquie ou l’Iran, mais celle de la lutte de classe, terrain sur lequel attirer la solidarité des prolétaires arabes des autres pays du Moyen-Orient, en s’adressant au prolétariat israélien comme à des frères de classe et non comme à une population ennemie. C’est le prolétariat israélien, dans sa majorité ou dans sa partie décisive – vers lequel les communistes révolutionnaires doivent se tourner, comme l’indiquait Lénine, en luttant contre leur propre bourgeoisie pour la reconnaissance du droit des Palestiniens à l’autodétermination – qui devra répondre sur le terrain de la lutte de classe prolétarienne. De deux choses l’une : soit les prolétaires israéliens, à un moment donné du long conflit israélo-palestinien, rompront la collaboration avec leur propre bourgeoisie et se battront aux côtés des prolétaires palestiniens de la manière indiquée par Lénine, soit ils continueront à être complices de l’exploitation bestiale des prolétaires palestiniens et de l’oppression nationale du peuple palestinien exercées par leur propre bourgeoisie, se déclarant ainsi ennemis non seulement des prolétaires palestiniens, mais de la lutte prolétarienne en général, de la lutte prolétarienne et révolutionnaire pour l’émancipation générale du prolétariat mondial. Tant que les prolétaires israéliens n’auront pas rompu avec leur bourgeoisie, ils continueront à être esclaves des intérêts capitalistes, en temps de paix comme en temps de guerre, et à être transformés eux aussi en chair à canon dans le seul but de défendre les intérêts de la bourgeoisie israélienne.
“DEUX PEUPLES, DEUX ÉTATS” ?
Comme indiqué plus haut, la devise “deux peuples, deux États” a été renouvelée, en particulier par Israël, chaque fois que l’oppression des Palestiniens portait la tension entre les deux peuples au déclenchement de la guerre : cette revendication est apparue comme la “solution” aux tensions causées par la question nationale qui n’a jamais été résolue. Aujourd’hui encore, face à l’attaque terroriste du Hamas contre les kibboutzim israéliens, avec l’horreur de sa violence, de ses morts, de ses blessés, des otages emmenés à Gaza, et face à la réponse meurtrière d’Israël avec l’horreur de ses bombardements, le décuplement des massacres de civils, de vieillards, de femmes, d’enfants, il est de nouveau de bon ton de lancer cette devise. Qui la lance ? Les pacifistes, bien sûr, les opportunistes de toutes tendances politiques, les mêmes puissances impérialistes et les mêmes puissances régionales qui ont agi pendant toutes ces décennies pour que cette “solution politique” ne soit pas mise en œuvre. Toutes les bourgeoisies, qu’elles soient directement impliquées ou non dans le conflit israélo-arabe, attendent que l’intervention des grandes puissances impérialistes – États-Unis d’Amérique, Russie, Chine, Union européenne – donne le signal pour que les massacres cessent, pour que “finalement”, après tant de massacres, les populations palestinienne et israélienne trouvent un terrain d’entente et commencent à vivre en paix chacune dans son propre “État”. Par conséquent, Israël devrait accorder aux Palestiniens la liberté de décider eux-mêmes de leur indépendance, en traçant les frontières de leur État sur le territoire qui avait déjà été fixé par l’ONU en territoires séparés (Cisjordanie et Gaza) au cours des dernières décennies et qui a jusqu’à présent fait l’objet d’affrontements violents, d’une occupation militaire par l’armée israélienne et de spoliations de la part des colons israéliens ; un territoire sans continuité qui serait en fait constitué de deux enclaves distinctes à l’intérieur des frontières de l’État d’Israël. Dans la pratique, même si hypothétiquement la constitution formelle d’un État palestinien se réalisait, une grâce accordée par les puissances impérialistes et par Israël (mais on ne sait pas pour combien de temps), il s’agirait toujours d’un État dont l’économie continuerait à dépendre de la concession du passage de marchandises à travers les frontières israéliennes avec le Liban, la Syrie, la Jordanie et l’Égypte ; dont l’économie serait facilement asphyxiée par la concurrence non seulement d’Israël, mais aussi des autres États arabes de la région, habitués jusqu’à présent à traiter le prolétariat palestinien – qui forme l’écrasante majorité du peuple palestinien – comme une force de travail bon marché et comme de la chair à canon dans leurs guerres de survie, ainsi que l’ont montré le Liban, la Syrie et l’Irak, dont les États sont pourris jusqu’à la moelle et sont maintenus en place par les impérialistes euro-américains et russes qui se combattent par tous les moyens pour des raisons d’influence sur la région moyen-orientale qui est stratégiquement trop importante pour chacun d’entre eux.
Si les bourgeoisies impérialistes n’ont aucun intérêt à accorder aux Palestiniens – directement ou par l’intermédiaire des autorités locales – la liberté de se constituer en république indépendante (si elles l’avaient voulu, elles en auraient facilité la formation comme elles l’ont fait pour les autres États), c’est encore moins le cas de la bourgeoisie israélienne et des bourgeoisies arabes qui, après des décennies d’affrontements et de guerres perdues avec Israël, se sont fait une raison, estimant qu’il est plus avantageux d’avoir de bonnes relations avec Tel-Aviv plutôt que de s’affronter militairement.
Dans ces conditions, avec un prolétariat palestinien qui s’est épuisé dans une lutte de résistance bourgeoise sans issue, avec un prolétariat israélien uni dans la défense de l’existence d’Israël, et avec les prolétariats des pays arabes fortement conditionnés par les luttes à caractère islamiques, il est en effet difficile d’imaginer qu’un mouvement prolétarien révolutionnaire puisse surgir de cette terre tourmentée qui serait également capable de prendre en charge les conquêtes démocratiques que les bourgeoisies respectives n’ont pas été en mesure de faire aboutir. Il semble donc que le mot d’ordre de liberté d’autodétermination des peuples soit historiquement dépassé pour toujours à cause de l’absence de la lutte prolétarienne qui aurait la force de le mettre en avant et de l’utiliser pour pouvoir ensuite l’écarter de ses objectifs révolutionnaires historiques après avoir prouvé que, pour l’avenir, le plus important et le plus fructueux dans l’affrontement avec la bourgeoisie est la lutte internationaliste, et non la lutte nationaliste.
Certes, si l’on considère comme établi que la dépression sociale et politique que traverse le prolétariat des pays qui dominent le monde depuis plus de quatre-vingts ans n’est pas près d’être surmontée, et que les défaites des prolétariats des pays dominés ont paralysé les mouvements révolutionnaires qui ont surgi dans les colonies et les pays opprimés, rendant ces prolétaires encore plus esclaves du capital et de leurs bourgeoisies respectives qu’ils ne l’étaient auparavant, alors la préparation révolutionnaire du prolétariat international envisagée par le marxisme doit être classée aux archives, en se fiant alors aux petits pas théorisés par le réformisme classique grâce auxquels, peu à peu, par petits bouts, on se fait l’illusion de pouvoir... changer le monde. En revanche, si l’on examine le cours historique du développement du capitalisme dans le monde et que l’on met en lumière les forces et les faiblesses de sa phase impérialiste – ce que l’on ne peut faire qu’en maniant le marxisme en tant que théorie de l’évolution de la société humaine, en tant que théorie de la lutte des classes qui a, historiquement, un débouché déterminé par l’ensemble de son cours antérieur – alors la foi des communistes révolutionnaires dans l’avènement futur du socialisme ne se fonde pas sur l’espoir que, par une combinaison astrale particulière, naîtra le grand leader qui fascinera les vastes masses prolétariennes du monde et les conduira vers “l’avenir radieux” ; ni sur l’idée que les très nombreuses masses prolétariennes existant dans le monde n’attendent rien d’autre qu’un “parti” qui illuminera leur conscience et les convaincra que leur voie n’est pas celle indiquée par les bourgeoisies et les forces opportunistes, mais celle indiquée par les communistes révolutionnaires ; et que, en particulier, les masses prolétariennes ne doivent penser qu’à leur révolution et ne pas gaspiller leur énergie, leur force et leur temps à s’occuper aussi des questions politiques immédiates – comme par exemple la question « nationale » qui, en l’occurrence, ne concerne d’ailleurs plus directement les peuples blancs chez qui s’est développé en premier lieu le capitalisme, mais les peuples non blancs, colonisés et opprimés par les peuples blancs – parce que ces questions seront automatiquement résolues par la révolution internationale elle-même…
Nous, dans les réunions du parti, à partir de 1951-1952, nous avons systématiquement abordé la grande question nationale et coloniale en nous référant aux Thèses du IIe Congrès de l’Internationale Communiste – thèses que nous n’avons jamais considérées comme dépassées – qui, elles-mêmes, étaient le fruit d’un travail théorique pour lequel Lénine avait consacré de nombreux écrits concernant justement l’autodétermination des peuples et le comportement que devaient avoir les prolétaires des pays colonisateurs et les prolétaires des pays colonisés par des peuples blancs. Le thème était et reste que nous ne pouvons pas considérer comme dépassée la question “nationale”, et donc l’autodétermination des peuples, même si elle n’est posée par la lutte contre l’oppression nationale que dans un cas sur mille. C’est pourquoi, en abordant la “question palestinienne” (mais aussi la “question kurde” et les autres), nous, en tant que communistes révolutionnaires conséquents, nous ne l’effacerons pas de notre propagande, en l’encadrant nécessairement dans la lutte générale contre le fractionnement des nations, mais au contraire pour leur fusion.
POUR L’UNITÉ ENTRE LES PROLÉTAIRES DES NATIONS DOMINANTES ET LES PROLÉTAIRES DES NATIONS OPPRIMÉES
Que la révolution prolétarienne, si elle est dirigée par le parti communiste révolutionnaire – comme elle l’a été en Russie par le parti bolchevique de Lénine – ouvre la voie à la solution de toutes les contradictions et de tous les problèmes que la société bourgeoise n’a pas résolus – mais qui, au contraire, les a aggravés au fil du temps – est une grande et magnifique affirmation, car grâce à elle, et la dictature du prolétariat à laquelle la révolution doit conduire, il sera possible de réaliser la tâche historique, qui incombe exclusivement à la classe prolétarienne mondiale, de surmonter toutes les contradictions de la société bourgeoise et du capitalisme, de mettre fin à toute exploitation de l’homme par l’homme, à toute oppression, et de conduire l’humanité vers la société de l’espèce, vers le communisme intégral.
Mais quels sont les vrais problèmes politiques des prolétaires qui subissent, en plus de l’oppression salariale, l’oppression nationale et raciale de la part des peuples des pays oppresseurs ? Comment en viendront-ils à la révolution contre leur propre bourgeoisie et contre la bourgeoisie du pays dominant ? Quels rapports de classe doivent-ils établir avec le prolétariat du peuple oppresseur ? Comment le prolétariat du peuple oppresseur peut-il montrer au prolétariat du peuple opprimé qu’il est un allié en qui il peut avoir confiance, et avec lequel il peut s’engager dans la même lutte d’émancipation ?
Puisque toute action politique des classes sociales est enracinée dans la réalité économique et sociale existante, et que l’action politique des classes inférieures est inévitablement influencée et conditionnée par la politique des classes dominantes, il est tout aussi inévitable que l’action politique des classes dominées – pour être efficace et correspondre à leurs intérêts de classes dominées – soit matériellement antagoniste aux intérêts des classes dominantes. Dans un monde où la classe bourgeoise domine, ses intérêts spécifiques, d’une part, se heurtent aux intérêts spécifiques des bourgeoisies étrangères (la lutte de concurrence et les guerres entre elles l’ont toujours démontré), et d’autre part, poussent chaque bourgeoisie à lutter contre ses propres classes subordonnées. Mais la lutte que les paysans pauvres, les prolétaires, les masses déshéritées mènent contre l’ordre établi pour échapper à la domination féroce qui met quotidiennement leur vie en danger, n’a aucune chance de succès, même partiel, si elle n’est pas menée sur le terrain de l’affrontement violent, sur le terrain de la lutte des classes. Comme l’a toujours soutenu le marxisme, la lutte des classes est une lutte politique, elle pousse les classes antagonistes à se battre sur le terrain où se joue le sort du pouvoir politique. Et sur ce terrain, la bourgeoisie d’un pays – comme l’a montré l’histoire de la lutte des classes, des révolutions et des contre-révolutions – dans sa lutte contre le soulèvement des masses déshéritées, et plus encore contre l’insurrection prolétarienne, non seulement utilise tous les moyens économiques, sociaux, religieux, politiques et militaires à sa disposition, mais peut compter sur l’alliance avec les bourgeoisies des autres pays chaque fois que l’incendie social qui s’est déclaré dans “son” pays est susceptible de s’étendre dans les autres pays. Pour le prolétariat, en un sens, il en va de même : la lutte qu’il mène dans un pays contre sa bourgeoisie nationale a une chance de succès à condition qu’elle soit épaulée par la lutte prolétarienne dans les autres pays, en particulier dans les pays capitalistes plus forts et qui utilisent leur force pour aider la (ou les) bourgeoisie(s) attaquée(s) par le prolétariat.
Un exemple pratique : le prolétariat palestinien – en supposant que les facteurs objectifs locaux et internationaux provoquent l’éclatement des contradictions accumulées en Israël et au Moyen-Orient, et que de cet éclatement naissent des étincelles de classe dans son mouvement de lutte qui conduiront même une petite minorité d’éléments prolétariens à la formation du parti communiste révolutionnaire –, comment doit-il agir pour que sa lutte emprunte la voie de la révolution ? Comment doit-il se positionner par rapport au prolétariat israélien qui fait partie du peuple qui l’opprime depuis des décennies, et qui, grâce à cette oppression, bénéficie en retour d’un traitement privilégié par rapport au prolétariat palestinien et au prolétariat arabo-israélien ? Il est évident que tant que les prolétaires des pays qui oppriment systématiquement les Palestiniens, en tant que Palestiniens et en tant que prolétaires – à commencer par les prolétaires d’Israël –, ne démontreront pas par des actes qu’ils luttent eux aussi contre l’oppression nationale anti-palestinienne, les prolétaires palestiniens ne pourront jamais considérer les prolétaires israéliens, et ceux des autres pays, comme leurs alliés ; ils les verront toujours comme des complices de leurs ennemis, en fait comme des ennemis au même titre que les dirigeants d’Israël et d’autres pays dominants. Le peuple israélien, depuis qu’Israël s’est constitué en État indépendant, a fondé sa “liberté”, sa “démocratie”, son “indépendance” sur l’oppression du peuple palestinien ; il a développé son économie sur cette oppression ; il a joué et joue le rôle de gendarme pour le compte de l’impérialisme américain et de ses alliés dans toute la région du Moyen-Orient, se montrant en mesure d’opprimer et de réprimer toute force qui s’oppose à son rôle de gendarme de l’impérialisme : c’est en fait l’un des principaux bastions de la réaction bourgeoise. Mais, comme le disait Marx, un peuple qui opprime d’autres peuples ne peut pas être libre ; c’est un peuple esclave du capitalisme, esclave d’un mode de production qui conditionne toute l’activité économique, politique et sociale au point de le transformer en un instrument de l’oppression capitaliste. La seule “liberté” dont jouissent les classes dominantes des peuples oppresseurs est la liberté d’exploiter les classes subordonnées, de les écraser et de les réprimer chaque fois qu’elles se rebellent contre l’état de choses existant, c’est la liberté d’opprimer, précisément, les peuples les plus faibles. Quelle “liberté” ont les classes subordonnées, les classes dominées, les peuples opprimés ? Aucune, si ce n’est celle conquise avant tout par la lutte de la classe prolétarienne dans la mesure où elle contraint les classes bourgeoises dirigeantes à céder sur certaines revendications démocratiques, dont l’autodétermination fait également partie. Les communistes révolutionnaires sont parfaitement conscients que ces revendications politiques ne sont pas un absolu, mais, comme le dit Lénine : « une parcelle de l’ensemble du mouvement démocratique (aujourd’hui : socialiste) mondial. Il est possible que, dans certains cas concrets, la parcelle soit en contradiction avec le tout : elle est alors à rejeter. » (10) Il s’agit d’évaluer ces « certains cas concrets », et là, seule la méthode marxiste, qui examine tous les aspects économiques, sociaux, politiques, historiques et des rapports de force des diverses situations, peut nous aider.
Renouant avec Marx et Engels, Lénine a repris la question de l’autodétermination des peuples, en donnant au parti bolchevique et aux communistes de tous les autres pays une directive politico-tactique qui, comme nous l’avons répété, n’a pas perdu de sa valeur puisque, avec le développement de l’impérialisme, l’oppression nationale exercée par les pays les plus forts sur les peuples et les pays les plus faibles n’a pas disparu, mais s’est aggravée. Dans les années de la Première Guerre mondiale et de la révolution prolétarienne qui a remporté la victoire en Russie, la question “nationale” était encore très présente et historiquement décisive dans la plupart des régions du monde dominées par le colonialisme européen. Il en a été de même dans les années de la Deuxième Guerre impérialiste mondiale et de l’après-guerre, comme l’ont montré les luttes de “libération” contre les puissances coloniales européennes, en particulier en Asie et en Afrique. Le grand projet révolutionnaire de Lénine et de l’Internationale Communiste, qui voyait une connexion extrêmement positive entre la révolution prolétarienne en Europe et en Amérique – c’est-à-dire dans les pays impérialistes les plus développés – et la lutte des peuples coloniaux pour l’indépendance politique contre ces mêmes pays impérialistes, qui étaient aussi les principales puissances coloniales, a marqué l’aube de la révolution mondiale guidée par le prolétariat sur tous les continents. Que la contre-révolution ait vaincu le mouvement prolétarien révolutionnaire et le parti communiste qui était à sa tête est un fait incontestable ; cela n’enlève rien au fait que dans les leçons à tirer de la contre-révolution, on ne peut effacer l’existence de l’oppression nationale que de nombreux peuples, et donc de nombreux prolétariats, subissent sous le talon de fer des puissances impérialistes et de leurs ramifications régionales.
Pour nous, il est indéniable qu’aujourd’hui, avec le développement du capitalisme dans de nombreuses régions du monde qui étaient totalement sous-développées il y a quatre-vingts ans, et avec la formation de nombreux États au moins formellement “indépendants”, la question “ouvrière”, la question “prolétarienne”, prend le pas sur toute autre question sociale. Et il est indéniable, précisément parce que le développement du capitalisme a entraîné la formation de masses prolétariennes beaucoup plus importantes que par le passé, que la question de la “révolution prolétarienne” est devenue plus actuelle dans de nombreux pays qui, historiquement, avaient encore le problème de la mise en œuvre de la révolution bourgeoise sur le plan économique et politique. Cependant, les conflits inter-bourgeois et inter-impérialistes se sont étendus à un plus grand nombre de pays, même en termes de force militaire, comme l’ont montré en tout cas les guerres locales, régionales et territoriales au cours des quatre-vingts dernières années. Inévitablement, les conflits inter-bourgeois affectent également les différentes méthodes d’oppression, exacerbant tous les types d’oppression, y compris l’oppression nationale et raciale. Il est donc absurde que ceux qui se proclament communistes, révolutionnaires de surcroît, prétendent que la “question nationale” n’est pas un problème dont les communistes doivent se préoccuper aujourd’hui, alors qu’il est évident, même pour un aveugle, que les Palestiniens, les Kurdes, les Yéménites, les Ouïgours et une centaine d’autres populations sont systématiquement écrasés sous l’oppression nationale.
Les prolétaires palestiniens, kurdes, yéménites, ouïgours et autres populations opprimées ont également la tâche historique de lutter pour la révolution prolétarienne communiste, parce qu’ils souffrent des mêmes conditions, en tant que travailleurs salariés sous l’exploitation capitaliste, et même plus encore que les prolétaires des pays oppresseurs, et aussi parce que la lutte entre les classes qui s’est développée au cours des deux derniers siècles dans les pays les plus avancés sur le plan capitaliste est la même que celle qui s’est développée et qui se développe aussi dans ces pays. Mais l’oppression spécifiquement nationale qu’ils subissent domine inévitablement leur vie quotidienne et conditionne leur lutte d’opposition car cette oppression touche aussi matériellement toutes les autres couches sociales de leur nationalité, bourgeoises et petites-bourgeoises, urbaines et rurales ; et c’est cette division spécifique qui unit objectivement dans l’immédiat prolétaires et bourgeois de la population opprimée.
La lutte des prolétaires palestiniens, ou ceux d’autres nationalités, contre l’oppression nationale pouvait (et pourrait) avoir une perspective historiquement plus valide et décisive en luttant, certes, sur un terrain immédiatement national-révolutionnaire, mais inséré dans la perspective de la révolution prolétarienne, une perspective qui a toujours exigé une organisation politique et pratique complètement indépendante de toute autre force sociale parce que, comme Lénine le soutenait, leur tâche ne s’achève pas dans la lutte contre la bourgeoisie étrangère pour l’indépendance nationale, mais se poursuit dans la lutte contre leur propre bourgeoisie qui – arrivée éventuellement au pouvoir dans le nouvel État indépendant grâce à la victoire de la lutte nationale-révolutionnaire – exploitera elle-même et réprimera directement les masses prolétariennes et paysannes pauvres, prenant la place de la bourgeoisie étrangère chassée du pays. La révolution russe de 1917 l’a prouvé de manière irréfutable, de même que, plus tard, les révolutions chinoise, algérienne, cubaine, congolaise, etc. L’alliance entre le prolétariat et la bourgeoisie de la nationalité opprimée avait sa raison d’être dans la mesure où cette bourgeoisie luttait sur le terrain national-révolutionnaire contre l’oppression exercée par la bourgeoisie étrangère ; mais elle n’avait plus aucune raison de se prolonger lorsque les événements de cette lutte montraient par les faits que la tâche première de cette bourgeoisie était d’écraser le prolétariat et la paysannerie pauvre, dans des conditions d’exploitation pires, si possible, que les conditions antérieures. Et il ne fait aucun doute que, depuis un certain temps, les luttes menées par la bourgeoisie palestinienne ou kurde, ou celles de toute autre nation opprimée, n’ont plus les caractéristiques des luttes nationales-révolutionnaires comme celles de l’Algérie ou du Vietnam ; cela n’exclut pas que l’oppression nationale exercée par les bourgeoisies des pays dominants se poursuive également à leur égard, et que, dans une future situation de crise générale de l’impérialisme, dans certaines régions où l’oppression nationale pèse depuis de nombreuses décennies sur des populations qui continuent à se rebeller contre elle, des conditions sociales réapparaissent dans lesquelles non seulement le prolétariat, mais aussi certaines fractions bourgeoises seront poussés sur le terrain de la lutte nationale-révolutionnaire.
La situation que l’Allemagne a connue en 1850, la Russie en 1917, la Chine en 1927 puis à nouveau en 1949, et les pays coloniaux dans les années 1950-1970, pourrait se reproduire, certes avec des aspects particuliers différents, mais en confrontant les communistes révolutionnaires et les prolétaires principalement aux mêmes problèmes de fond : si le monde est divisé en nations dominantes et dominées – et avec le développement de l’impérialisme, cette division s’est aggravée, rendant de plus en plus intolérables toutes sortes d’oppressions sociales, y compris l’oppression “nationale” – quelles sont les tâches du prolétariat des pays dominants et quelles sont les tâches du prolétariat des pays dominés ? Comment le prolétariat des pays dominants pourra-t-il démontrer aux prolétaires des pays dominés qu’il n’est pas complice de l’oppression nationale exercée par sa propre bourgeoisie impérialiste, si ce n’est en luttant contre elle pour qu’elle reconnaisse avant tout le droit à la séparation de la nation opprimée ? Reprenons le cas de la lutte pour l’augmentation du salaire et celle pour son abolition : il y a eu et il y a des communistes qui sont convaincus que les prolétaires ne doivent pas lutter pour une revendication immédiate comme l’augmentation du salaire parce que cela cautionnerait le régime capitaliste d’oppression salariale, alors qu’ils devraient lutter directement et uniquement pour la revendication ultime, c’est-à-dire pour l’abolition du salaire, ce qui signifie lutter directement et uniquement pour le socialisme. Ces “communistes” oublient l’un des enseignements marxistes fondamentaux de la lutte prolétarienne pour la défense immédiate des conditions d’existence : le résultat le plus important de cette lutte n’est pas l’augmentation du salaire en soi, ou toute autre revendication immédiate, que la bourgeoisie peut toujours reprendre, mais la solidarité de classe générée par cette lutte lorsqu’elle est menée avec des moyens et des méthodes classistes, donc la conscience de faire partie d’une classe qui a le potentiel et la force de se fixer des objectifs plus élevés face à une classe dominante qui impose sa domination sociale par la violence de la répression pour la défense d’intérêts antagoniques à ceux des prolétaires : la conscience, précisément, de l’antagonisme de classe, sur laquelle le parti de classe s’appuie pour éduquer le prolétariat à lutter non seulement pour les revendications immédiates, non seulement contre la concurrence entre les prolétaires, mais pour des objectifs politiques plus élevés, jusqu’à la conquête révolutionnaire du pouvoir politique central. Sans ces étapes matériellement obligatoires, dictées par les rapports de force existants entre la classe dominante bourgeoise et la classe prolétarienne, le prolétariat sera toujours prisonnier non seulement de l’idéologie bourgeoise, mais aussi des méthodes et des moyens politiques et sociaux que la bourgeoisie adopte et fait adopter, de sorte que les prolétaires abandonnent la perspective classiste et révolutionnaire, ou ne soient même pas près de l’envisager, et embrassent la perspective démocratique et réformiste, parce qu’elle se situe dans le cadre de la domination de classe de la bourgeoisie dominante.
POUR L’INTERNATIONALISME PROLÉTARIEN
Le développement du capitalisme après la Première Guerre impérialiste mondiale et, surtout, après la Deuxième Guerre impérialiste mondiale, a permis à de nombreux pays, autrefois très arriérés, de dépasser la phase où la révolution bourgeoise était à l’ordre du jour sur le plan économique et politique et où les bourgeoisies respectives avaient pour rôle de diriger les masses prolétariennes et paysannes dans cette révolution. Mais dans de très nombreux cas, les bourgeoisies des petites nations, des nationalités opprimées ont été achetées par les bourgeoisies des grandes nations dominantes, ou se sont louées à eux, devenant en fait une force d’oppression et de répression supplémentaire de leur prolétariat, confirmant ainsi la perspective de Lénine selon laquelle le prolétariat doit avoir sa propre organisation de classe et sa propre perspective politique de classe, complètement indépendante de toute autre force sociale, interne et externe, et la suivre au coude à coude, dans la même lutte émancipatrice, uniquement avec les prolétariats de tous les autres pays. Une perspective pour laquelle était née l’Internationale Communiste, détruite ensuite par la contre-révolution stalinienne.
En tant que communistes révolutionnaires, nous défendons l’internationalisme prolétarien, nous propageons l’internationalisme prolétarien et nous devons, par notre programme, notre politique et notre tactique, donner à l’internationalisme prolétarien une démonstration pratique, en particulier en ce qui concerne les prolétaires des nations dominées, des nations opprimées. En tant que communistes révolutionnaires, nous sommes contre l’oppression des petites nations par les grandes bourgeoisies impérialistes et, en même temps, contre l’étroitesse des petites nations, leur isolement, leur particularisme ; nous luttons pour que chaque intérêt particulier, y compris l’intérêt national, soit subordonné à l’intérêt général du mouvement prolétarien mondial, auquel les prolétaires des pays impérialistes sont tenus d’apporter la plus grande contribution, précisément parce qu’ils font partie des nations qui dominent le monde.
Ces concepts sont clairement exprimés par Lénine, qui ne manque pas de souligner que : « L’important n’est pas de savoir si c’est un cinquantième ou un centième des petites nations qui se sera affranchi avant la révolution socialiste ; ce qui importe, c’est qu’à l’époque impérialiste, et par suite de causes objectives, le prolétariat s’est divisé en deux camps internationaux, dont l’un est corrompu par les miettes qui tombent de la table de la bourgeoisie des grandes puissances – en raison, notamment, de la double et triple exploitation des petites nations – tandis que l’autre ne peut s’affranchir lui-même sans affranchir les petites nations, sans éduquer les masses dans un esprit anti-chauvin, c’est-à-dire anti-annexionniste, c’est-à-dire favorable à l’“autodétermination” ». Et voici sa critique cinglante des communistes révolutionnaires internationalistes en paroles, mais complices de l’impérialisme et de sa politique d’oppression des petites nations dans les faits : « L’éducation internationaliste des ouvriers des pays oppresseurs doit nécessairement consister, en tout premier lieu, à prêcher et à défendre le principe de la liberté de séparation des pays opprimés. Sinon, pas d’internationalisme. Nous avons le droit et le devoir de traiter d’impérialiste et de gredin tout social-démocrate [tout communiste, NDLR] d’une nation oppressive qui ne fait pas cette propagande. Cette revendication doit être posée d’une façon absolue, sans aucune réserve, quand bien même l’éventualité de la séparation ne devrait se présenter et être “réalisable”, avant l’avènement du socialisme, que dans un cas sur mille » (11). Et nous insistons trois fois : Cette revendication doit être posée d’une façon absolue, sans aucune réserve, quand bien même l’éventualité de la séparation ne devrait se présenter et être « réalisable », avant l’avènement du socialisme, que dans un cas sur mille !!! Lénine parle de l’avènement du socialisme, qui, comme nous le savons, concerne le mouvement prolétarien international, la révolution mondiale, tous les pays du monde, et d’un objectif qui n’a encore été atteint nulle part ; il parle de la liberté de séparation des pays opprimés comme d’une revendication inconditionnelle, une revendication à soutenir même si elle n’était réalisable que dans un cas sur mille ! Évidemment, et Lénine continue à mettre en garde chaque communiste, parce que le soutien du mot d’ordre de la liberté de séparation, de l’autodétermination d’un peuple opprimé, doit toujours être subordonné à la lutte générale du prolétariat pour le socialisme, et doit en tout cas être calibré en fonction d’une évaluation de la situation historique des conditions particulières du ou des pays opprimés dans lesquels l’indépendance et la liberté de séparation sont revendiquées, et si cet objectif peut ou non être atteint par des guerres ou des révolutions. Par conséquent, au-delà des particularités de telle ou telle petite nation, ce qui doit guider l’attitude des communistes révolutionnaires, du parti de classe, dans cette question, c’est précisément l’internationalisme, donc la lutte qui unifie les prolétaires des nations opprimantes et des nations opprimées, une lutte – comme nous l’avons déjà mentionné – par laquelle le prolétariat de la nation opprimante doit montrer dans les faits qu’il n’est pas un membre actif de l’oppression nationale, ou indifférent à cette oppression exercée par sa bourgeoisie sur les peuples les plus faibles.
LES TÂCHES DES PROLÉTAIRES DES PAYS IMPÉRIALISTES
Bien que la grande phase des luttes anticoloniales des trois premières décennies après la Deuxième Guerre mondiale soit terminée, les questions « nationales » dans de nombreuses régions du monde sont encore bien présentes et constituent certainement un obstacle à l’affirmation de la perspective prolétarienne classiste. La force idéologique et politique de la bourgeoisie – condensée dans la revendication de l’indépendance nationale et de la démocratie à travers laquelle toutes les couches du peuple sont illusionnées en croyant avoir la possibilité d’exprimer leurs exigences et de les satisfaire en les soutenant à travers les différentes institutions démocratiques – s’appuie sur la force économique du capitalisme national et international. Mais sous l’impérialisme capitaliste, la démocratie libérale a complètement perdu sa valeur politique ; cependant, en s’appuyant sur la puissance économique et militaire des puissances impérialistes du monde, elle maintient encore son influence idéologique en faisant croire aux masses prolétariennes non seulement des pays impérialistes, mais aussi des pays opprimés, qu’elle peut éliminer ou atténuer sensiblement les diverses formes d’oppression sociale grâce, précisément, à la négociation, au marchandage, au “dialogue” civilisé et pacifique avec lesquels il serait possible, selon la bourgeoisie, de surmonter les antagonismes les plus aigus et de mettre un terme aux guerres. Depuis plus de cent ans, l’histoire des affrontements entre bourgeoisies s’est déroulée à travers des guerres commerciales, de fortes oppositions politiques et des conflits militaires entre elles, pesant avant tout sur les conditions d’existence des masses prolétariennes, qui tendent à empirer de plus en plus, démontrant qu’aucun dialogue entre les classes ne “résout” les contradictions sociales et qu’aucun dialogue entre États n’annule ou ne réduit substantiellement les frictions et les antagonismes que le développement même du capitalisme génère continuellement.
C’est une raison de plus, et non des moindres, pour que les prolétariats des pays impérialistes – qui, bon gré mal gré, profitent, ne serait-ce que des miettes, de l’oppression de plus en plus aveugle et violente exercée par leurs propres bourgeoisies impérialistes sur des pays plus faibles – doivent montrer aux prolétaires de ces pays et des nationalités opprimées qu’ils sont du côté des opprimés, en luttant pour mettre fin aux formes d’oppression de leurs propres bourgeoisies impérialistes, en commençant par les plus intolérables comme l’oppression nationale, qui est, avec l’oppression religieuse et celle exercée contre la femme, l’une des plus profondément enracinées dans la longue histoire des sociétés divisées en classes.
Par conséquent, soutenir que la classe ouvrière ne doit plus s’occuper aujourd’hui de la question “nationale” – et donc de politique immédiate – revient à ce que Marx affirmait en 1870, dans une lettre adressée à Paul et Laura Lafargue : c’est-à-dire nier devoir s’occuper de la question des salaires, à la manière des anciens socialistes, sous prétexte que « vous voulez abolir le travail salarié. Lutter contre le capitaliste pour le relèvement du salaire signifierait admettre le salariat ! » Ce qui n’est pas compris ici, c’est que « tout mouvement de classe en tant que tel est toujours et a toujours été nécessairement un mouvement politique .» (12) Traiter de politique, pour les communistes, pour les marxistes, c’est considérer la réalité dialectique dans toute question concernant la société, qui est une réalité contradictoire qui se développe, comme le rappelle Lénine, par bonds, de manière catastrophique, révolutionnaire, donc non linéaire, non graduelle, non rectiligne. Tout comme dans la lutte économique de défense immédiate, le prolétariat ne développe pas son mouvement graduellement, linéairement, dans la lutte sur le plan politique général de classe, il fait de même, mais dans la mesure où, dans l’affrontement avec la bourgeoisie et grâce à l’intervention et l’influence décisive du parti de classe dans son mouvement, il acquiert la perspective de la rupture sociale et révolutionnaire comme la seule et unique perspective de développement historique ; ainsi, dans la lutte sur le plan politique immédiat, pour des revendications politiques qui ne sont pas absolument incompatibles avec le système politique bourgeois – du droit de s’organiser en syndicats, en partis politiques, de se réunir et de manifester, de faire grève, d’avoir accès à la presse, au droit à l’autodétermination des peuples et à leur séparation en États indépendants (droits qui, dans certaines conjonctures historiques, peuvent même être conquis sans affrontements violents entre les classes) –, le prolétariat a tout intérêt à éliminer du terrain de sa lutte classiste tous les obstacles idéologiques et politiques que la bourgeoisie construit à dessein pour détourner, affaiblir, paralyser et anéantir son mouvement de classe. Et il ne fait aucun doute que la question “nationale”, précisément en raison de l’oppression spécifique que continuent d’exercer les bourgeoisies les plus puissantes, constitue aujourd’hui encore un énorme obstacle à la reprise et au développement de la lutte de classe du prolétariat, tant dans les pays capitalistes les plus faibles que dans les pays impérialistes.
Le saut de la lutte immédiate, économique et politique au niveau de l’entreprise et de la nation, à la lutte politique de classe, donc générale et au niveau supranational et mondial, ne se fait qu’en correspondance avec une profonde rupture sociale qui peut être assurée non seulement par la lutte de défense économique menée avec les moyens et les méthodes de la lutte de classe (donc incompatible avec la paix sociale et la collaboration interclassiste), mais encore par le développement de la lutte politique visant à l’unification de la classe prolétarienne au-delà non seulement des catégories, des secteurs, des sexes et des âges, mais aussi des nationalités et des frontières dans lesquelles chaque État bourgeois s’efforce d’emprisonner ses prolétaires. Lutter contre l’oppression nationale des pays dominants signifie également lutter dans la perspective de l’unification des prolétaires de chaque pays contre la domination de chaque bourgeoisie en particulier et de l’ensemble des bourgeoisies unies dans la lutte contre les prolétaires du monde entier.
L’objectif révolutionnaire historique du prolétariat n’est pas de remplacer l’État bourgeois, après l’avoir renversé, par un autre État de classe ; il est au contraire d’éliminer de la surface de la terre toute division sociale en classes, donc tout État, toute force armée érigée pour défendre la classe dominante, tout privilège de classe, toute oppression. Mais pour y parvenir, non pas dans son seul pays, ce qui n’est pas historiquement possible, mais à l’échelle internationale, le prolétariat doit mener la lutte révolutionnaire pendant une période assez longue, uni aux prolétariats des autres pays – dominants et opprimés – pour imposer sa propre domination de classe, sa dictature de classe, pour pouvoir intervenir avec toute une série de mesures politiques, économiques et sociales visant à la transformation totale de l’ensemble de la société humaine en combattant de manière décisive la résistance que les classes bourgeoises et petites-bourgeoises opposeront inévitablement et violemment à leur disparition.
La thèse marxiste affirme que la préparation révolutionnaire, la direction de la révolution et l’exercice de la dictature du prolétariat doivent se faire sous la direction du parti de classe, le parti communiste révolutionnaire, le plus haut organe révolutionnaire historiquement préposé à ces tâches. Et fait partie de cette préparation révolutionnaire l’application d’une tactique politique qui considère les questions sociales non résolues par la bourgeoisie – comme, par exemple, la question nationale pour les peuples opprimés – comme des questions pertinentes pour la lutte révolutionnaire du prolétariat à laquelle il faut donner des orientations qui favorisent l’unité des prolétaires des nations dominantes et des nations opprimées.
Le parti de classe – et l’histoire des luttes de classe, des révolutions et des contre-révolutions le prouve – ne possède pas de baguette magique qui lui permettrait de soulever le prolétariat d’un pays particulier ou de tous les pays dans un seul mouvement révolutionnaire mondial ; le parti de classe du prolétariat n’est pas un apprenti sorcier comme l’a été la bourgeoisie en ce qui concerne le développement incontrôlé des forces productives dans son système économique. Il devra diriger la lutte anticapitaliste et anti-bourgeoise dans tous les domaines et sur toutes les questions sociales que la société bourgeoise n’a pas résolues, qu’elle ne pouvait et ne pourra résoudre compte tenu des contradictions congénitales de son système économique et social.
Et s’il s’avérait nécessaire, dans l’intérêt de la dictature prolétarienne conquise dans un pays donné –comme ce fut le cas en Russie pendant les années de la révolution bolchevique dirigée par Lénine , de prouver aux prolétaires des nations opprimées, encore influencées par leurs bourgeoisies respectives, que l’autodétermination des peuples n’est pas une promesse bidon, mais une promesse que la dictature prolétarienne (à la différence de la dictature bourgeoise) tiendra concrètement : que la séparation nationale ne sera pas entravée. Il n’en reste pas moins que, parallèlement à cette promesse, les communistes révolutionnaires de ce pays, n’ont jamais cessé de promouvoir parmi les masses prolétariennes la nécessité de leur préparation politique et de leur organisation indépendante de toute autre force sociale ; qu’ils auraient continué à lutter aux côtés du prolétariat contre la bourgeoisie dans le même but que les prolétaires des autres pays : renverser le pouvoir bourgeois, même s’il venait d’être établi avec leur propre contribution, et établir leur propre dictature de classe aux côtés de la dictature prolétarienne qui peut éventuellement déjà exister dans d’autres pays. L’exemple a été donné par la “révolution double” en Russie durant la période du “double pouvoir” : d’un côté, le gouvernement de Kerensky et ses partisans (bourgeoisie russe, Européens, gardes blancs et opportunistes) et de l’autre, les soviets d’ouvriers, de soldats et de paysans pauvres sous la direction du parti bolchevique, rivalisant pour la victoire sur le tsarisme ; le gouvernement bourgeois de Kerensky s’était arrêté à l’étape nationale bourgeoise, bien sûr, et avait poursuivi la guerre impérialiste commencée par le tsarisme ; le prolétariat, dirigé par les bolcheviks, était prêt à aller beaucoup plus loin dans la révolution et à lutter contre le gouvernement bourgeois pour instaurer sa propre dictature de classe, mettre fin à la guerre impérialiste et œuvrer en faveur de la révolution prolétarienne internationale. Aujourd’hui encore, bien que la question de la “révolution double” ne soit plus à l’ordre du jour dans les mêmes termes qu’après les Première et Deuxième Guerres impérialistes, il est important de ne pas cacher le fait que les prolétaires des nations opprimées subissent toujours un très fort conditionnement idéologique et politique de la part de leurs propres classes bourgeoises et ont tendance à considérer aussi les prolétaires des pays oppresseurs comme leurs ennemis. Tant que cette situation ne sera pas clarifiée, tant que les prolétaires du pays oppresseur ne rompront pas radicalement avec leur bourgeoisie en se rendant indépendants d’elle sur le plan organisationnel et politique, il sera pratiquement impossible aux prolétaires des nationalités opprimées de réussir là où les prolétaires des pays oppresseurs ont échoué.
Et c’est là que réside la grave responsabilité des prolétaires des pays impérialistes, des pays oppresseurs. Tant qu’ils n’auront pas rompu nettement avec la collaboration de classe avec leurs bourgeoisies, ils continueront à apparaître, et à être, les complices de l’oppression, et donc des massacres ordonnés par ces bourgeoisies dans le seul but d’imposer leur domination à la fois sur les masses des nations opprimées et sur les masses prolétariennes indigènes. C’est pourquoi, pour la bourgeoisie israélienne et les bourgeoisies arabes qui partagent avec elle la crainte de l’éclatement d’une lutte de classe qui pourrait avoir le prolétariat palestinien comme principal protagoniste, les prolétaires palestiniens sont la cible privilégiée de toutes les oppressions, de tous les massacres. Ce n’est pas le Hamas que la bourgeoisie israélienne, par la bouche de Netanyahou, veut réellement éliminer : elle a utilisé le Hamas contre l’ANP dans les années précédentes et le fera encore à l’avenir, même s’il change de sigle, parce que son but est de diviser les prolétaires palestiniens, de les dresser les uns contre les autres, de monter les prolétaires palestiniens contre les autres prolétaires arabes et, surtout, de les tenir éloignés de la possibilité – qui semble aujourd’hui à vrai dire lointaine – de contaminer par leur lutte le prolétariat israélien, le prolétariat arabo-israélien en particulier, en augmentant ainsi le potentiel de la lutte des classes et en contaminant également les prolétaires des autres États arabes.
Aujourd’hui, nous ne pouvons pas savoir dans quel(s) pays les conditions objectives et subjectives seront mûres pour que la révolution prolétarienne non seulement éclate, mais aille jusqu’au bout victorieusement. Mais les communistes révolutionnaires, dans la reconstitution vitale du parti de classe sans lequel aucun mouvement prolétarien révolutionnaire n’aura d’avenir, ne peuvent et ne doivent échapper à aucune question politique que la société bourgeoise pose sur le terrain social des rapports de production et de force capitalistes. Et comme le montrent les guerres et les affrontements armés qui ont ponctué les cent dernières années, opposant les grands pays impérialistes à la multitude des petits pays opprimés de ce monde capitaliste, la question “nationale” reste une question politique à laquelle on ne peut pas donner une réponse du type : l’impérialisme a vaincu, donc nous ne devons plus nous occuper de questions politiques immédiates comme celles-ci ; occupons-nous de la grande question politique de la révolution prolétarienne mondiale…
Le parti de classe est la conscience historique de la lutte de classe du prolétariat international, c’est l’organe-guide qui unit dialectiquement la conscience de classe et la volonté révolutionnaire sans laquelle le prolétariat de n’importe quel pays du monde, même en luttant avec acharnement contre les classes dominantes qui l’oppriment, tant sur le plan économique immédiat que sur le plan politico-militaire plus large, ne parviendra jamais à se transformer de classe pour le capital en une classe pour soi, en une classe révolutionnaire. Sur le chemin tourmenté et accidenté de la révolution prolétarienne mondiale, les problèmes économiques, sociaux et politiques immédiats ne disparaissent pas, mais s’imposent avec un poids et une force toujours plus grands, tendant à paralyser et à briser la lutte prolétarienne dès sa base matérielle : la lutte de résistance à la pression capitaliste, la lutte de défense économique immédiate qui, si elle est menée avec des moyens et des méthodes classistes, représente la base même de la potentielle lutte politique révolutionnaire. C’est sur le terrain de la lutte de défense immédiate, économique et politique, que le prolétariat mesure sa force, sa solidarité de classe, et s’organise indépendamment de la bourgeoisie et de toute autre force de conservation sociale (en premier lieu les forces opportunistes) ; que le prolétariat, d’une part, teste sa capacité d’endurance dans l’affrontement avec la bourgeoisie dominante par-delà les batailles perdues, d’autre part, qu’il ait la possibilité de connaître le parti de classe, ses indications, son programme, sa volonté de développer la lutte de classe sur le terrain immédiat et d’unifier les prolétaires en combattant la concurrence entre eux, son dévouement à la cause historique de la classe prolétarienne sans jamais abandonner les objectifs finaux de la lutte prolétarienne, tout en luttant aux côtés des prolétaires dans la lutte quotidienne de résistance au capitalisme. Malheur au parti de classe qui embrasse l’idée de faciliter sa tâche révolutionnaire en omettant la longue phase des batailles sur le terrain immédiat qui n’ont pas seulement un caractère économique et syndical mais aussi politique, comme dans la question de l’oppression nationale et d’un internationalisme qui, s’il ne veut pas rester un vain mot, doit se concrétiser dans des actions et des orientations pour lesquelles il ne faut pas inventer une nouvelle politique, une nouvelle tactique : il suffit de suivre Marx, Engels, Lénine et, ajouterions-nous, Bordiga comme exemple d’intransigeance théorique dont émanent des indications politiques et tactiques confirmant le marxisme, en luttant contre toute actualisation, toute innovation, toute adaptation aux situations particulières…
(il comunista, n° 179, septembre-novembre 2023)
(1) cf. Lénine, Le prolétariat révolutionnaire et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, octobre 1915. Œuvres complètes, Éditions Sociales et Éditions du Progrès, 1976, tome 21, pp. 425 et 426.
(2) Ibidem, pp. 427 et 429.
(3) Ibidem, p. 430.
(4) cf. Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes (Thèses), janvier-février 1916. Œuvres complètes, Éditions Sociales et Éditions du Progrès, 1977, tome 22, pp. 158 et 159. https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/01/19160100.htm
(5) Ibidem, p. 159.
(6) Ibidem, pp. 160 et 161.
(7) Ibidem, pp. 163 et 164.
(8) Il existe de nombreux textes du parti consacrés à la question nationale et coloniale, mais nous voudrions signaler ici, en particulier, les Fattori di razza e nazione nella teoria marxista, de 1953 (dans il programma comunista, du n° 16 au n° 20 de 1953 ; puis en volume, Iskra Edizioni, Milan, 1976). Édition française : Facteurs de race et de nation dans la théorie marxiste, Éditions Prométhée, Paris, novembre 1979 ; et Le lotte di classi e di Strati nel mondo dei popoli non bianchi, storico campo vitale per la critica rivoluzionaria marxista (La lutte des classes et des couches sociales dans le monde des peuples non blancs, champ historique vital pour la critique révolutionnaire marxiste), 1958 (dans il programma comunista, n° 3 à n° 6, 1958 ; puis dans la réimpression il comunista, juillet 1985).
(9) cf. Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes (Thèses), op. cit., tome 22, p. 167.
(10) cf. Lénine, Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, juillet 1916, op. cit., tome 22, p. 367. https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/07/19160700.htm
(11) Ibidem, pp. 369 et 373.
(12) cf. Marx à Paul et Laura Lafargue à Paris, Londres, le 19 avril 1870. Éditions Sociales, Paris, 1984, Correspondance, tome X, p. 364.
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