Histoire de la Gauche communiste
(«programme communiste»; N° 108; Août 2025)
La question du Front Unique (5)
Le Deuxième “Exécutif Elargi” (Moscou, 7-11 juin 1922)
(Les chapitres précédents de cette étude sont parus sur les n°102 et 103, 104 et 105 de cette revue)
Les “Exécutifs Elargis” (EE) étaient des sortes de mini Congrès convoqués pour traiter de problèmes particuliers et de questions politiques particulières. Le premier EE avait eu lieu en février 1922 ; la question de la nouvelle tactique du front unique avait été un des thèmes centraux. Le deuxième EE se tenait à quelques mois avant le IVe Congrès de l’Internationale Communiste. Il devait tirer notamment un bilan de la Conférence des trois Internationales qui était une expression majeure de la tactique du front unique. Ce rapprochement avec les Internationales réformistes avait été présenté comme une habile manœuvre pour démasquer ces derniers aux yeux des masses ; mais en réalité ce furent les réformistes qui profitèrent de la manœuvre. Ils utilisèrent cette initiative pour se réunifier, après avoir reçu implicitement de l’Internationale Communiste un brevet d’anticapitalisme qui leur était bien utile pour masquer leur rôle contre-révolutionnaire en faveur de l’ordre établi. Les derniers mois avaient vu l’apparition d’un nouveau mot d’ordre : le “gouvernement ouvrier”, inauguré par le parti allemand. Ce mot d’ordre était pour le moins lourd d’ambiguïté car il autorisait, comme la suite le montrera malheureusement, une interprétation non révolutionnaire mais pacifiste et parlementaire, c’est-à-dire complètement illusoire, de la prise du pouvoir. Les Thèses de Rome sur la tactique que venait d’adopter au mois de mars à son Congrès le PC d’Italie étaient à l’opposé de ces dérives. (Voir les n° 105, 104, 103 et 102 de notre revue pour les chapitres précédents de cette étude).
Plusieurs thèmes étaient à l’ordre du jour de ce deuxième “Exécutif Elargi” de l’Internationale Communiste : Information sur le procès des Socialistes révolutionnaires (1), Conférence de Berlin (réunion des trois Internationales) et le Front unique ; les problèmes du PC de Tchécoslovaquie, du PC de France, du PC de Norvège, du PC d’Italie, du PC d’Allemagne ; rapports avec les syndicats ; session de mars de l’Internationale des Jeunes ; préparation du IVe Congrès Mondial.
Nous avons parlé dans l’article précédent de la Conférence des trois Internationales début avril à Berlin, proposée par l’Internationale “deux et demi” et acceptée par l’Internationale Communiste au nom de la tactique du front unique sur le plan politique (2). Cette réunion était censée préparer la tenue d’un Congrès Ouvrier Mondial et un “comité des neuf” (3 par Internationale) avait été désigné à cet effet ; il avait été décidé que seraient organisées des grèves et des manifestations le même jour, au moment de l’ouverture de la Conférence internationale prévue à Gênes pour régler les problèmes économiques et financiers issus de la guerre ; 34 États ayant participé au conflit allaient y participer, à l’exception des États-Unis qui avaient refusé, mais la Russie soviétique était invitée pour la première fois : les États bourgeois reconnaissaient ainsi leur échec à renverser le régime par les armes et lui offraient en quelque sorte un “armistice” (3).
Mais rien de ce qui avait été décidé à Berlin ne se réalisa ; le comité des neuf ne dura qu’un mois, la journée internationale n’eut lieu qu’en Allemagne et sans la participation des “Socialistes majoritaires” SPD ; la perspective du Congrès Ouvrier Mondial s’évanouit aussitôt, les deux Internationales réformistes trouvant le prétexte que les communistes voulaient en réalité soutenir la diplomatie de la Russie ; en réalité elles n’avaient jamais eu l’intention de se lancer dans une quelconque lutte. Mais la Conférence de Berlin ouvrit la voie du rapprochement des Internationales 2 et 2 et demi qui fusionnèrent l’année suivante : la tactique du front unique politique avait abouti, non à démasquer, mais à renforcer les adversaires de l’émancipation prolétarienne... Dans son discours, Radek tenta de justifier la participation à la Conférence et les concessions faites par les communistes (notamment sur le procès des Socialistes Révolutionnaires), en expliquant : « Nous avons fait les concessions qu’on nous a demandées et nos opposants ont dû grossièrement détruire la Conférence avec des prétextes que maintenant personne ne pourra croire » (4).
Mais le problème n’était pas de démontrer sur le papier la bonne foi des communistes dans la recherche de l’unité d’action avec les “agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier” comme Lénine avait qualifié les réformistes, ni même de savoir si le prix à payer pour cette unité d’action était trop élevé (5) ; le problème était de savoir si cette unité d’action, ce front unique avec des adversaires de l’émancipation prolétarienne, était bénéfique et souhaitable pour le prolétariat. Pour démontrer la validité malgré tout de cette tactique Radek relata qu’en dépit de la rupture du comité des neuf, le gouvernement régional de Saxe, dirigé par les Socialistes majoritaires (SPD) et les Socialistes indépendants (USPD) demanda à une délégation communiste de faire une tournée dans plusieurs villes de la province ; il expliqua que le SPD et l’USPD voulaient ainsi renforcer leur position car leur gouvernement dépendait de l’appui du Parti communiste – ce dernier continuant à le soutenir au nom du front unique. Qui profitait véritablement de cette tactique ? L’année suivante lorsque la crise économique et politique en Allemagne atteignit son apogée, le Parti communiste franchit le pas et entra dans ce gouvernement. Mais quand le pouvoir central fit appel à l’armée pour le renverser, le PC fut immédiatement abandonné par ses alliés et, en dépit d’un appel à la grève générale, ses ministres furent destitués manu militari et un nouveau gouvernement SPD, sans les communistes, fut constitué conformément à l’ultimatum des militaires (6).
Dans ses conclusions, comme le fit Zinoviev un peu plus tard, Radek attribua une part de responsabilité de l’échec de la Conférence aux opposants au front unique qu’étaient les partis français et italien. Mais si effectivement le PC français refusa d’organiser des manifestations unitaires avec le PS (comme cela se réalisa en Allemagne entre le PC et les Indépendants), en Italie ce fut le PS qui refusa de le faire malgré les engagements pris à Berlin.
Nous dirons quelques mots sur la question norvégienne ; la section de l’Internationale Communiste avait été constituée par la grande majorité du Parti du Travail de Norvège (Norske Arbeiderparti), dont elle avait conservé le nom ; c’était l’un des plus importants partis du parlement norvégien et, en proportion de la population du pays (2,5 millions d’habitants environ), le plus grand parti de l’Internationale ! Le président de la Confédération syndicale, Ole Lian, qui était aussi un des dirigeants du parti, avait fait partie de la délégation gouvernementale norvégienne à la Conférence de Gênes et il avait pour cette raison été exclu de l’Internationale Communiste en mai 1922. En outre le parti venait de voter au parlement une loi sur l’arbitrage obligatoire restreignant le droit de grève (après que le pays ait connu une grève générale massive du 25 mai au 6 juin 1921).
Au cours de la discussion les représentants du parti expliquèrent que s’il ne l’avait pas fait, cela aurait entraîné la chute du gouvernement bourgeois de gauche et son remplacement par un gouvernement de droite encore plus anti-ouvrier : « s’il est permis de soutenir des gouvernements socialistes de droite en Saxe et en Suède, alors nous sommes justifiés de soutenir en Norvège un gouvernement qui mène une politique bourgeoise de gauche plus radicale que ce que ferait un gouvernement social-démocrate. Les travailleurs n’auraient pas compris si nous avions suivi une politique radicale qui aurait conduit à la chute immédiate du gouvernement » (7) : la tactique du front unique et du “gouvernement ouvrier” était ainsi invoquée pour justifier le soutien à un gouvernement bourgeois... La résolution votée sur la “question norvégienne” où cette politique était dénoncée comme une “erreur” et qui décidait la réintégration d’Ole Lian parce que la direction du parti, informée de sa participation à la délégation gouvernementale, n’y avait pas élevé d’objection, affirmait aussi : « il n’y a aucun doute que les perspectives sont excellentes en Norvège pour que la lutte de classe révolutionnaire du prolétariat remporte des succès grâce à cette politique [du front unique – NDLR]. » (8) Mais bien que ses délégués aient affirmé que le parti avait compris ses erreurs et qu’il allait revoir sa politique, l’année suivante il préféra rompre avec l’Internationale Communistes plutôt que rompre avec sa praxis et ses traditions opportunistes...
La séance sur le parti tchécoslovaque, récemment unifié par la fusion des anciens groupements par nationalité, porta sur les conflits internes au parti. La conclusion fut qu’ils n’avaient pas de fondements politiques. Cependant la délégation italienne soutint “l’opposition de gauche” qui affirmait que le parti ne faisait pas un travail communiste (9). Sur le parti allemand, il n’y a pas de compte-rendu du rapport présenté par ses représentants et seulement quelques mots sur les autres thèmes prévus.
Les problèmes du PCF tinrent une place importante lors de cet EE, avec notamment plusieurs interventions de Trotsky. Le parti était dans un état de crise permanente, alimenté par l’incapacité de la direction à combattre les traditions politiques et organisationnelles héritées du vieux Parti socialiste ; cela se traduisait en particulier par l’absence d’orientation du travail syndical, ou le laxisme envers des éléments qui publiaient des organes de presse combattant les orientations de l’Internationale (10). Au cours des discussions, même si elle ne fut pas centrale, la question du front unique fut bien évidemment abordée, Trotsky reprochant aux représentants de la direction du parti d’avoir laissé diffuser de fausses interprétations de cette tactique. La résolution adoptée tirait une série de conclusions politiques et pratiques pour tenter de donner au parti une structure organisationnelle adéquate et préparer son futur Congrès (octobre 1922) (11). Bordiga était intervenu “activement” dans les débats surtout pour critiquer la faiblesse du travail syndical du parti, dont les militants agissaient de façon autonome dans les syndicats, souvent à la remorque des “syndicalistes révolutionnaires” ; il vota pour la résolution rédigée par Trotsky, avec la réserve qu’il était en désaccord avec le mot d’ordre du “gouvernement ouvrier”.
La “question italienne”
Les désaccords avec l’Internationale sur les orientations tactiques s’étaient envenimés au cours des derniers mois, surtout avec l’adoption fin mars par le PC d’Italie des Thèses de Rome sur la tactique. La délégation italienne (12) voulait dissiper les “malentendus” qui avaient cours à Moscou sur l’action du parti et ses objections au “front unique”. Pour préparer l’EE le PC d’Italie avait rédigé un rapport sur l’activité du parti (13). Bordiga y réfutait la légende selon laquelle le PC d’Italie aurait des tendances “putschistes” [à l’instar des partisans allemands de la “théorie de l’offensive” – NDLR] : c’était les nécessités vitales qui l’avaient conduit à constituer un “encadrement militaire” et à “mener des actions de guérillas contre les forces bourgeoises” ; cela n’avait rien à voir avec le “révolutionnarisme romantique de certains groupes extrémistes”. Si le PC d’Italie repoussait la formule de la “conquête de la majorité” du prolétariat, il était tout à fait en accord avec la tactique de la conquête des masses définie au IIIe Congrès de l’IC. D’ailleurs avant même celui-ci il avait lancé le premier une campagne pour le front unique prolétarien dans les luttes. La formation de l’ “Alliance du Travail” (AdT, principalement, entre le syndicat ferroviaire, l’Union Syndicale Italienne et la CGL) était un fruit de cette campagne et elle constituait un pas en avant par rapport à la situation antérieure de rivalités entre les syndicats. Le PC d’Italie avait refusé de participer à une réunion préparatoire des partis (ce qui lui était vivement reproché par l’Internationale – NDLR) pour des “raisons concrètes” et non par un refus de principe de contacts avec les dirigeants d’autres organisations : il y avait déjà eu de telles réunions dans le passé et il y en aura d’autres à l’avenir ; les socialistes (divisés en “maximalistes” et réformistes ouverts, dirigeaient le principal syndicat, la CGL) avaient accepté la formation de l’Alliance pour s’en servir dans leurs manœuvres en faveur d’un gouvernement avec les partis bourgeois de gauche. L’indépendance du PC d’Italie permettait de combattre ces manœuvres, sans rompre l’unité syndicale ; si la formation d’un gouvernement de gauche pouvait avoir un résultat positif pour faire disparaître les illusions existant sur les réformistes, c’est à condition d’avoir dénoncé et combattu cette perspective, et non de la soutenir. Le parti faisait campagne pour la formation de comités de base de l’AdT et il militait pour le déclenchement d’une grève générale pour la défense des intérêts immédiats des prolétaires, base pour la future lutte finale à laquelle il ne renonce jamais.
Sur la question du fascisme, « la propagande des socialistes se base sur le principe du refus de la résistance directe et armée en répandant l’illusion qu’il existe des moyens pacifiques et légaux pour affaiblir le fascisme. [...] Ce n’est qu’en soutenant la nécessité de l’action armée du prolétariat contre le fascisme et la réaction qu’on peut s’opposer à leur campagne collaborationniste. Ce mot d’ordre est intensément populaire, et comme l’indignation contre les fascistes croît de jour en jour, il faut l’organiser. Un mot d’ordre qui laisserait entrevoir aux masses la possibilité de conquérir le pouvoir autrement que par les armes ne ferait que favoriser le jeu des socialistes et des maximalistes, et dans un certain sens l’œuvre négative des anarchistes qui mènent une propagande contre une organisation des forces armées prolétariennes tendant vers la constitution d’un pouvoir politique de classe, contre le “militarisme rouge”. »
L’opposition au mot d’ordre du gouvernement ouvrier, innovation des derniers mois, comme à la conception du front unique politique qui avait cours, se basait notamment sur ce qu’avait écrit Radek dans sa lettre de critique des Thèses de Rome, au nom de l’Exécutif : il demandait au parti de faire campagne pour la dissolution du parlement et pour la constitution d’un “bloc” avec le Parti socialiste pour élaborer le programme d’un nouveau gouvernement ; cette tactique (déjà mise en œuvre par le PC allemand) était censée entraîner des “combats qui ne se développeront pas sur le seul terrain parlementaire” (14) ; cette tactique était en opposition à l’action du PC d’Italie telle que la décrivait Bordiga.
Le rapport continuait : « [...] ce que nous avons relaté est suffisant pour faire tomber les deux critiques [contre notre parti et sa tactique] étrangement contradictoires : la première que nous serions un parti qui se consacre à la spéculation théorique et pas à l’action pratique ; la seconde qu’il s’occuperait de travail syndical et pas de travail politique. Les luttes et les problèmes syndicaux en Italie sont aujourd’hui spécifiquement politiques et quand nous proposons des formules d’organisation et d’entente sur le terrain syndical, nous ne le faisons pas pour mettre de côté nos objectifs politiques, mais pour les atteindre précisément dans l’esprit de la tactique du front unique, c’est-à-dire en faisant notre politique contre celle des autres après les avoir poussés à mettre leurs forces sur un terrain commun avec les nôtres. [...] c’est raisonner sur des a priori que de voir une contradiction entre les deux pratiques du “front unique syndical” et du “front unique politique”. [...]
Nous croyons que les communistes font une action politique non en valorisant «les partis» mais en valorisant leur Parti qui est né précisément parce que seules ses directives peuvent être la base d’une politique de classe. Déplacer les forces des autres partis et chercher à influer sur leur action, est une tâche tactique du PC et de sa politique ; mais personne ne peut en conclure que ce soit une action politique de conclure un compromis avec les socialistes alors qu’il serait apolitique de les attaquer quotidiennement [...] ; il est faux de dire que l’action qui vise à arracher les masses à l’influence des réformistes n’est pas politique alors que seule serait politique la recherche de compromis avec eux. »
Les séances en petit comité de la commission italienne permirent d’établir un climat plus serein avec la direction de l’Internationale, notamment en réfutant les accusations d’indiscipline du PC d’Italie présentes dans le discours de Radek sur le bilan de la Conférence des trois Internationales (15). Zinoviev déclara que le “gouvernement ouvrier” n’était qu’un synonyme plus facile à être compris par les masses, de la dictature du prolétariat et qu’il n’était pas question d’y voir une manœuvre parlementaire, mais un appel à la lutte jusqu’au renversement de l’ordre bourgeois. La délégation italienne prit l’engagement que le parti agirait selon les décisions de l’Internationale, y compris en reprenant le mot d’ordre du gouvernement ouvrier, entendu dans ce sens. Elle accepta une “résolution confidentielle” (c’est-à-dire non destinée à être publiée sur la presse du parti) de Zinoviev, qui prescrivait au PC d’Italie d’agir selon les orientations prescrites. Lorsqu’elle fut présentée à la séance plénière de l’EE, elle suscita l’opposition des Allemands, mécontents des “concessions” faites aux Italiens (16).
Gouvernement ouvrier et grève générale
Le premier juillet, à l’occasion de la réunion du Conseil général de la CGL (17), fut lancé sur les journaux du parti un appel à la lutte pour un gouvernement ouvrier. Mais pour illustrer comment le PC d’Italie concevait la propagande sur ce mot d’ordre, nous pouvons nous reporter à un numéro d’Il Comunista, le quotidien central du parti, qui arborait le 18 juillet le titre suivant sur toute sa une :
« De la crise de l’État à la lutte pour le gouvernement ouvrier. Ouvriers, paysans, soldats, soyez prêts à prendre les armes ! »
L’article disait :
« Gouvernement ouvrier
Il y a un élément qui dans la très sombre situation politique actuelle, peut être enregistré avec satisfaction. Il s’agit de la capacité de résistance montré par les masses de la région de Novare et de Ligurie. Dans un endroit comme dans l’autre, l’offensive des fascistes n’a pu prendre tout le développement voulu par leurs chefs, parce que du côté du prolétariat s’est fait jour la possibilité de la constitution d’un solide front de défense.
Dans les deux cas il s’est vérifié ce qui s’est passé depuis quelques temps dans toutes les régions d’Italie lors de toutes les attaques fascistes. La résistance a été tardive et il a manqué la direction d’un organisme central qui lui donne le caractère d’une action générale.
Nous insistons pour exposer notre point de vue : l’attaque anti-prolétarienne des fascistes se déroule selon un plan d’ensemble, consciemment calculé et préparé pour obtenir un but. On doit le combattre en se plaçant sur le même terrain, c’est-à-dire sur le terrain de l’organisation d’actions de contre-offensive s’inscrivant dans un plan général de lutte prolétarienne. Chaque région, chaque ville chaque province conserve une certaine quantité d’énergies qui doivent être utilisées au maximum, et elles peuvent l’être lorsqu’elles sont jetées au moment opportun dans le brasier de la lutte armée.
Pour cela la première lutte à faire est celle qui conduit à l’unification de toutes les forces et de toutes les capacités directives existantes dans les rangs prolétariens. L’appel aux comités locaux de l’Alliance du Travail, l’appel à la constitution d’organismes inter-régionaux, les requêtes au comité central de l’Alliance doivent être insistants et continuels.
En l’absence d’une direction venant des organes centraux qui ont encore la responsabilité de diriger tout le mouvement prolétarien, partout où c’est possible, partout où la terrible école des faits fournit des enseignements cent fois plus précieux que toute polémique, que surgisse par en bas le front unique du prolétariat, le rendant apte à se lancer à tout moment dans l’action.
Les développements politiques de la crise, pas celle du gouvernement, qui pourrait aussi bien ne pas exister, mais celle de l’État italien qui devient chaque jour plus profonde, peuvent en arriver au point que l’action du prolétariat s’impose à tous comme la seule issue, y compris à ceux qui l’ont jusqu’à hier dédaignée et méprisée. Il faut être prêt pour ce moment par l’esprit et par les armes.
Par les armes parce qu’il s’agira de défendre la vie et la liberté de tous les prolétaires contre une attaque suprême et par l’esprit parce qu’il ne faudra pas que le sang des prolétaires, des paysans, des soldats, coule en vain.
Il peut se faire que certains pensent à ce moment se servir de la révolte des travailleurs pour se hisser au pouvoir et trouver des postes ministériels. Face à cette possibilité, la parole du Parti Communiste est plus claire que jamais.
Ouvriers, paysans, soldats soyez prêts à lutter jusqu’à l’extrême pour votre libération, mais rappelez-vous que votre sacrifice et votre sang doivent servir pour un but garantissant solidement l’avenir, non pour la social-démocratie équivoque et traîtresse qui demain vous tirera dessus, pour un gouvernement des ouvriers, des paysans et des soldats qui sera capable de mener jusqu’au bout la lutte armée contre la réaction.
En attendant que les développements de la situation politique entraînent l’entrée en lutte des grandes masses des travailleurs, les communistes savent quel est leur devoir ; ils doivent être une avant-garde audacieuse, et là où cela arrive une avant-garde désespérée. Leur œuvre d’encouragement, de renforcement et de soutien des masses ne doit pas cesser même un moment par les voies que nous avons déjà indiquées plus d’une fois.
Asséner les plus grands coups et causer les plus grands dommages possibles à l’armée ennemie et à son plan d’attaque, voilà le mot d’ordre.
Les camarades des zones où l’on combat savent le reprendre, ils savent le comprendre dans toute sa portée et l’appliquer avec courage, avec audace et avec le sacrifice de leurs personnes et de leurs intérêts individuels. »
Deux autres articles avaient pour titre : Le prolétariat ligure prêt à se battre dans la rue qui expliquait que les prolétaires de Gênes se préparaient à répondre aux directives de leur “comité d’action” ; et Héroïque résistance du prolétariat de la région de Novare.
Après un affrontement avec des militants communistes qui avait fait un mort parmi les fascistes, ces derniers envahirent par milliers la ville, où ils commirent diverses exactions pour intimider la population. Pendant 2 semaines ils détruisirent de nombreux sièges d’organisations ouvrières et occupèrent une quarantaine de municipalités de gauche. En réponse, la grève générale fut décrétée le 19 juillet dans tout le Piémont et le mouvement commença à s’étendre à certaines localités de Lombardie. Les affrontements avec les fascistes se soldèrent par des morts et des blessés. En même temps qu’il faisait pression sur les directions syndicales pour le déclenchement d’une grève générale dans toute l’Italie, le PC d’Italie envoya des brigades de militants armés depuis Turin et Milan pour venir en aide aux prolétaires de la région (18) ; le but n’était pas tant de se lancer dans des actions de guérillas que d’aider à la défense des locaux ouvriers (chambres du travail, coopératives, etc.), des sièges des Partis Communistes ou Socialistes, etc., tandis que le PS restait passif, uniquement intéressé par les manœuvres parlementaires en cours.
La chute du gouvernement Facta le 20 juillet fut le prétexte utilisé par les dirigeants de l’Alliance du Travail pour décréter l’arrêt des grèves, qui se terminèrent le 21 malgré l’opposition des communistes, abandonnant à leur sort les prolétaires de Novare.
Quelque temps plus tard, les fascistes occupèrent Ravenne et des affrontements éclatèrent dans diverses localités de Romagne ; les Jeunes républicains combattirent aux côtés des communistes infligeant des pertes aux fascistes, jusqu’à ce que le Parti Républicain signe un accord avec ces derniers ; dans ce cas aussi l’Alliance du Travail se refusa à appeler à une grève générale en soutien aux prolétaires de la région.
Entre-temps s’était constitué un “comité technique” secret entre l’Alliance du Travail (représentée par un délégué du syndicat ferroviaire), le PC d’Italie, le PSI, les anarchistes et les Républicains (qui s’en retirèrent après les évènements de Ravenne) ; il était censé préparer l’organisation d’une riposte ouvrière, mais, selon le PC d’Italie, il ne servait en réalité qu’à empêcher l’action prolétarienne (19).
Dans le cadre des pourparlers pour la formation d’un nouveau gouvernement, les députés socialistes votèrent pour la participation à un gouvernement, quel qu’il soit. C’est alors que les dirigeants de l’AdT se résolurent enfin à décréter la grève générale le premier août, en formant un “comité d’action secret” pour la diriger. Mais l’absence de préparation, l’usure de certains secteurs ouvriers comme les métallurgistes dont la longue lutte avait été sabotée et laissée isolée par les directions syndicales, et le fait que la décision soit annoncée à l’improviste, tout cela fit qu’au départ la grève ne fut que partiellement suivie ; le deuxième jour le mouvement s’amplifia et se généralisa.
Mais dès la nouvelle de la grève, un nouveau gouvernement Facta était formé avec uniquement des partis de droite et les fascistes lui lançaient un ultimatum pour qu’il fasse cesser la grève dans les 48 heures sinon ils le feraient eux-mêmes. Le lendemain, les dirigeants syndicaux appelaient à reprendre le travail : pour eux la grève n’avait été conçue que comme un mouvement “légalitaire” qui devait faciliter la formation d’un gouvernement de gauche. Cette alternative n’ayant pas eu lieu, ils n’envisageaient d’autre perspective que d’arrêter la grève. Galvanisés par cette décision les fascistes, qui avaient attendu la fin officielle du mouvement, se lancèrent à l’assaut des bastions ouvriers encore en lutte, avec l’aide de la police et de l’armée comme à Bari, Parme, Ancône, Gênes ou Milan (20) ; ils se présentaient ainsi comme les véritables garants de la défense de l’ordre établi face aux menaces de subversion. Dans une déclaration du 6 août, après avoir stigmatisé le rôle des chefs syndicaux, le PC d’Italie affirmait :
« Le Parti Communiste réaffirme que la tactique à appliquer en permanence par le prolétariat dans la période et la situation présente est coup pour coup, violence contre violence. Il revendique fièrement sa lutte au milieu des masses qui ont si magnifiquement combattu malgré leur infériorité marquée face à un ennemi plus fort et mieux équipé. Le Parti Communiste donne une nouvelle fois à ses membres le mot d’ordre, d’ailleurs superflu, de soutenir par leur action le combat défensif sacré des travailleurs, en leur fournissant les éléments de stratégie et de tactique qui leur manquent encore, et en fraternisant avec les prolétaires de tous les partis. Mais le Parti Communiste ne peut pas ne pas lancer aussi un nouvel appel aux autres organisations qui ont une influence sur une grande partie de la masse prolétarienne et qui devraient comprendre qu’il faut désormais abandonner toute vision pacifiste et légalitaire. Il ne sera pas dit que les travailleurs des centres encore en lutte et les victimes des représailles contre les grévistes de ces derniers jours seront abandonnés aux coups de l’ennemi dans une position d’infériorité évidente et que celui-ci pourra frapper impunément les journaux prolétariens, aujourd’hui que la grande masse a été retirée de la lutte. [...] Le drapeau rouge de la lutte de classe n’a pas été et ne sera jamais abaissé ! Travailleurs d’Italie, debout encore et toujours pour une guerre sans quartier contre la réaction et le régime bourgeois ! Vive le communisme ! » (21)
Une vague de répression suivit les attaques fascistes, d’abord dans les services publics (Poste, Chemins de fer) puis dans les entreprises privées. L’échec de la grève générale, dû non à un manque de combativité des masses, mais au sabotage des dirigeants, entraîna un affaiblissement général du mouvement prolétarien. Le Syndicat ferroviaire fut le premier à rompre avec l’AdT (alors même que des milliers de cheminots étaient en butte à la répression), il fut suivi par les libertaires de l’USI, tandis que la CGL annonçait la rupture de son pacte avec le PS. Le PC d’Italie proposa début septembre une réunion aux gauches syndicales ; elle déboucha sur la constitution d’un comité indépendant des structures officielles mais qui ne put se maintenir dans la situation de recul des luttes et d’accentuation de la répression patronale et fasciste.
(À suivre)
(1) 47 membres du Parti socialiste révolutionnaire de droite furent jugés pour leurs actions contre le pouvoir soviétique (assassinat de divers dirigeants bolcheviques, tentative d’assassinat de Lénine...). Les médias bourgeois occidentaux, relayés par les journaux socialistes, lancèrent une campagne de soutien aux accusés tandis que le pouvoir soviétique voulait en faire le procès du soutien des impérialismes à la contre-révolution. Lors de la Conférence de Berlin la délégation communiste accepta que les accusés soient défendus par des personnalités de la Deuxième Internationale et que la peine de mort ne soit pas appliquée.
(2) Voir programme Communiste n° 104. L’Internationale deux et demi regroupait des partis qui avaient rompu avec la Deuxième Internationale discréditée aux yeux des larges masses prolétariennes en raison de son alignement avec la bourgeoisie pendant la guerre, mais qui refusaient de rejoindre la Troisième Internationale communiste : le Parti Social-Démocrate Autrichien, le Parti Social-Démocrate Indépendant Allemand (USPD), les Mencheviks russes, le PS français et le PS suisse. Ils avaient en réalité les mêmes positions et ils jouaient le même rôle antirévolutionnaire que les partis de la Deuxième Internationale.
(3) Expression utilisée par le PC d’Italie. On peut ainsi lire dans la revue du parti : « Les camarades russes ont bien fait d’accepter l’armistice. [...] Tant que le capitalisme, bien que frappé à mort, continue à exister ; tant qu’il continue à détenir dans le monde entier, à l’exception de la Russie, la propriété des moyens de production, les communistes russes sont contraints de traiter avec lui pour obtenir les moyens de production dont ils ont besoin pour rétablir l’économie russe.
[...] La Russie soviétiste devra payer l’armistice par des sacrifices plus ou moins grands en consentant au capitalisme mondial une sphère d’exploitation plus ou moins étendue y compris en Russie. Soit. Le capitalisme n’aura cependant pas fait une bonne affaire politique. Il aura dû admettre non seulement l’existence, mais le renforcement de l’État des ouvriers et des paysans, espoir aujourd’hui, demain centre d’action du prolétariat mondial en lutte contre ses oppresseurs. A l’heure actuelle le prolétariat, à cause de la trahison et de l’œuvre d’affaiblissement moral accomplie par les social-traîtres, n’est pas encore capable de venir directement à l’aide des camarades russes.
Mais partout où existent des travailleurs conscients, ils peuvent et doivent faire ce qui est possible pour soutenir les camarades qui à Gênes lutte ouvertement sur le dangereux terrain du tapis vert contre le capitalisme impérialiste [...] ». cf. La Conférence de Gênes et les devoirs du prolétariat, Rassegna Comunista, n° 19, 15 avril 1922, in Storia della sinistra comunista, Milan, 2017, vol. V, pp. 291-292.
(4) cf. The Communist Movement at a crossroad. Plenums of the Communist International’s Executive Committee 1922-1923, Haymarket Books, Chicago, 2019, p. 279.
(5) Titre d’un article de Lénine : voir programme communiste n° 104.
(6) cf. programme communiste n° 103.
(7) cf. The Communist Movement..., ibidem, pp. 323-324.
(8) Ibidem, p. 360.
(9) cf. Lettre de Bordiga du 13 juin 1922 au Comité exécutif du PC d’Italie.
(10) Henri Fabre éditait son propre quotidien, Le journal du Peuple, Pierre Brizon publiait un hebdomadaire, La Vague, tandis que Daniel Renoult, membre du « Comité directeur » du Parti, dirigeait le quotidien du soir L’Internationale. Ces publications ouvraient leurs colonnes aux courants hostiles aux décisions de l’Internationale.
(11) Voir la résolution à : https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1922/06/lt19220600.htm
(12) La délégation italienne se composait de Bordiga, Gramsci, Ambrogi, avec Graziadei qui représentait la petite minorité de droite du Parti. Gramsci participa aux commissions sur les questions tchécoslovaque et syndicale et fut délégué au procès de Socialistes Révolutionnaires (qui se tenait en même temps que l’EE), mais ne put y assister pour cause de maladie. Comme nous l’avons déjà signalé, il n’existe pas de compte-rendu des travaux des commissions.
(13) cf. Rapporti sulla tattica del partito e il fronte unico, il programma comunista n° 18-19, 1980. https://pcint.org/40_pdf/250_Il-PC/1974-1983/1980/1980-ilpc-18.pdf
(14) Voir programme communiste n° 105.
(15) Radek avait déclaré dans son discours : « nous devons constater que nous avons combattu pour le front unique du prolétariat sans que le front des communistes soit unitaire. Nous aurions pu procéder de façon assez différente si nos ennemis n’avaient pas eu la possibilité de nous opposer l’attitude des camarades français et, en partie, du parti italien. Le devoir de l’Exécutif est aujourd’hui de dire que nous ne pouvons plus nous contenter d’une discipline formelle, qu’il faut une discipline interne qui permette de réaliser ce qui a été décidé », cf. Amadeo Bordiga, Scritti 1911-1926, vol. 7, Fondazione Amadeo Bordiga, Formia, 2017, p. XXXVI. La délégation italienne avait voulu éviter que les discussions aient lieu lors des séances plénières de l’EE car elle ne voulait pas que le PC d’Italie se retrouve sur le même plan des opposants au front unique que le PCF.
(16) Nous publions plus loin cette résolution.
(17) Ce Conseil enregistra la poursuite de la progression de l’influence communiste, qui restait cependant encore minoritaire. Le résultat officiel des votes donnait 537 000 voix à la direction (liée au courant « collaborationniste » du PS), 284 000 aux communistes, 250 000 aux « maximalistes » (courant majoritaire du PS). Dans le rapport au secrétariat de l’IC du 23 juillet, Bordiga écrit que les bonzes avaient volé au moins 150 000 voix aux communistes, au point qu’à un certain moment « nous étions décidé à envoyer les brigades communistes envahir la salle et faire sauter le congrès. »
(18) cf. Le rapport de Bordiga au secrétariat du Comintern, 23 juillet 1922, Storia della sinistra..., op. cit., pp. 349-343. Les détachements armés du PC d’Italie ne disposaient que d’armes légères alors que les fascistes pouvaient compter sur l’appui des forces de police et de l’armée si la résistance prolétarienne était trop forte. Le rapport disait à ce sujet : « nous avons pris soin de ne pas nous engager dans des luttes sans débouché et sans issue en faisant un usage attentif de nos forces, nous avons cependant effectué des actions contre les fascistes surtout à Novare en envoyant des forces depuis Milan et Turin qui ont rempli de manière satisfaisante leurs tâches. Maintenant, après la fin de la grève, la lutte continue contre les fascistes qui cherchent à détruire les communes et les municipalités socialistes et communistes pour réduire cette province qui est au centre de la zone la plus industrielle de l’Italie dans les conditions des provinces agricoles de Rovigo, Ferrare, etc. Notre mot d’ordre est de suspendre toute attaque ouverte de nos cadres quand il n’y a pas d’action ni de mouvement des grandes masses, en continuant cependant les actions de représailles et les attaques par surprise. »
(19) cf. Le rapport..., op.cit.
(20) cf. Le Parti Communiste d’Italie face à l’offensive fasciste, 3e partie, programme communiste n° 47.
(21) Aux travailleurs italiens !, Manifeste, Il Comunista, 6 août 1922, cf. Storia... op.cit., pp. 194-195.
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