L’intersectionnalité : un réformisme racialiste contre la lutte de classe 

(«programme communiste»; N° 108; Août 2025)

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La théorie de l’intersectionnalité a, depuis quelques décennies déjà, fait la fortune d’innombrables plumitifs, escrocs intellectuels et charlatans en tous genres, désireux de se faire une place parmi les contingents de la théorie sociale dont nous éclaboussent chaque jour l’université et les diverses institutions culturelles bourgeoises. Il va de soi que cette relativement récente trouvaille du modernisme académique devait nécessairement rejaillir sur certaines formations militantes féministes, anti-racistes ou autres avatars du démocratisme et de l’interclassisme dont notre courant a fait depuis longtemps sa principale bête noire et auxquels il a déjà administré quelques cognées.

De telles organisations, qui ne manquent décidément aucune occasion pour se parer des habits neufs de théories à la mode, ne pouvaient évidemment pas rester les bras ballants face à la théorie intersectionnelle : il fallait nécessairement qu’elles s’en saisissent en prétendant trouver là le nouveau souffle censé gonfler la voile de la critique et palier enfin au vulgaire réductionnisme de la conception marxiste dans lequel nous nous vautrons et dont nous tirons toute notre fierté (le “réductionnisme”, le “simplisme” : existe-t-il des mots davantage honnis par les tenants de l’interclassisme sophistiqué ?).

Auréolés de la panique morale que cette théorie a causé dans les rangs de la droite française la plus réactionnaire, qui n’a pas manqué de la présenter – y compris au travers de la bouche d’un récent ministre (1) – comme une invention américaine accusée de miner dangereusement un universalisme républicain prétendument irréprochable, les partisans de l’intersectionnalité, tant du côté de ses théoriciens que de ses militants proprement dits, ont pu se présenter comme porteurs d’un nouveau projet radical censé favoriser la fameuse “convergence des luttes” nécessaire à l’instauration d’une soi-disant plus grande “justice sociale”. Tout ce vacarme n’a également pas manqué de tomber dans l’oreille de prétendus marxistes avides de jouer les stratèges “contre-hégémoniques”, tout armés qu’ils sont désormais de leur toute nouvelle pseudo-science.

L’objectif de ce texte sera de présenter brièvement la théorie intersectionnelle, sa manière d’envisager la question sociale et la nature du remède politique qu’elle propose. Nous montrerons qu’elle constitue non seulement une diversion à la reprise du combat de classe indépendant du prolétariat dont nous défendons partout et aux yeux de tous la nécessité, mais que son orientation théorique et politique s’attaque en réalité à l’essentiel de ce que défend la conception communiste marxiste.

Si l’on met de côté le flou dont elle s’entoure bien volontiers et dont nous nous rendrons compte bien assez tôt, que désigne exactement la notion d’intersectionnalité ? Dans un texte-plaidoyer en faveur de son usage dans les sciences sociales, deux universitaires écrivent :

« Le concept d’intersectionnalité a été élaboré il y a plus de trois décennies par des théoriciennes féministes racisées pour désigner et appréhender les processus d’imbrication et de co-construction de différents rapports de pouvoir – en particulier, la classe, la race et le genre. » (2)

S’il revenait à la juriste afro-américaine Kimberlé Crenshaw d’avoir employé pour la première fois le terme dans un article juridique datant de 1989 (3), la conception intersectionnelle constituerait en réalité une reprise, quoique sous une forme présentée comme “scientifique” et disponible tant à l’usage des sciences sociales et qu’à celui des “gens ordinaires” (4), de conceptions provenant principalement de théoriciennes et de militantes féministes américaines des années 1970.

« L’intersectionnalité part donc d’un constat, d’une observation, historique et sociale. Kimberlé Crenshaw n’est pas la première à le dresser, loin de là. Dès les années 1970, des écrivaines, militantes, activistes noires américaines soulignent la situation de marginalité dans laquelle se trouvent les femmes noires aux États-Unis. » (5)

En tant qu’ancêtre de l’intersectionnalité, le féminisme noir (Black Feminism) se distinguerait du mouvement féministe en général par sa dénonciation de la situation “à la marge” dans laquelle seraient plongées les femmes noires, à la fois par rapport au mouvement des féministes blanches, plutôt petites-bourgeoises et aveugles et/ou indifférentes à la question de l’oppression raciale, mais encore par rapport au mouvement de libération noir en général, majoritairement masculin et reproduisant l’oppression sexuelle au sein des communautés et organisations noires.

Pour cette raison, le féminisme noir serait le premier courant politique à exposer clairement la dimension spécifique de l’oppression subie par les femmes noires, et à avoir montré que cette oppression était façonnée à la fois par le sexisme propre à la communauté noire et par le racisme propre à la société dominée par les Blancs. En tant que cette discrimination ou oppression particulière se situerait à “l’intersection” de deux discriminations, les femmes noires ne pourraient logiquement pas recourir aux deux mouvement (le féminisme et l’anti-racisme) de façon simultanée afin de tenter de “résoudre” la double situation d’oppression raciste et sexiste dont elles feraient l’objet, du fait que les deux mouvements reproduiraient chacun de leur côté la discrimination opposée qui n’entrant pas directement dans leur champ de vision (le racisme pour le mouvement féministe, le sexisme pour l’anti-racisme noir). Parce que les organisations militantes féministes servent principalement les intérêts des femmes blanches plutôt petite-bourgeoises et que les organisations anti-racistes correspondent d’abord aux intérêt des hommes de couleur, les femmes noires ne pourraient s’identifier absolument à ces deux luttes incapables d’apporter une solution à leur situation de double peine. Le féminisme noir serait alors le résultat programmatique de la prise de conscience de la dimension imbriquées de deux discriminations articulées de manière spécifique. C’est ce qu’on peut lire dès le début de la “Déclaration” de l’organisation Combahee River Collective, fondé en 1977 à Boston et regroupant des militantes féministes noires et lesbiennes, dont bon nombre de théoriciens intersectionnels continuent de se réclamer :

« La définition la plus générale de notre politique actuelle peut se résumer comme suit : nous sommes activement engagées dans la lutte contre l’oppression raciste, sexuelle, hétérosexuelle et de classe et nous nous donnons pour tâche particulière de développer une analyse et une pratique intégrées, basées sur le fait que les principaux systèmes d’oppression sont imbriqués [interlocking]. La synthèse de ces oppressions crée les conditions dans lesquelles nous vivons. En tant que femmes Noires, nous voyons le féminisme Noir comme le mouvement politique logique pour combattre les oppressions multiples et simultanées qu’affronte l’ensemble des femmes de couleur. » (6)

On remarque donc que si de nombreux textes intersectionnels parlent parfois de “discriminations cumulées”, il est pourtant clair que le terme de “cumul” est mal choisi, puisque l’idée est précisément d’affirmer que cette situation d’oppression spécifique n’est en rien réductible à une addition d’oppressions particulières qui pourraient être traitées séparément. Ces femmes noires sont discriminées non pas en tant que femmes et en tant que noires, mais en tant que femmes noires, et c’est justement pour cette raison que leur féminisme est un féminisme spécifiquement noir. De la même manière, ces femmes noires subissent des oppressions non pas en tant qu’elles sont des lesbiennes, en plus du fait qu’elles soient des travailleuses pauvres, mais la discrimination qu’elles subissent du fait de leur orientation homosexuelle est en elle-même façonnée par le fait qu’elles sont extraites d’une communauté pauvre noire. De la sorte, l’oppression vécue par une femme lesbienne noire travailleuse pauvre ne peut être saisie qu’à partir de certaines coordonnées spécifiques qui lui donnent naissance : le fait que cette oppression particulière apparaisse toujours située de telle ou telle manière ne la rendrait donc pas identifiable à la forme de discrimination que subirait une lesbienne blanche, par exemple, et encore moins si celle-ci est une petite-bourgeoise (7).

Ce constat que les “oppressions” ou les “discriminations” sont “imbriquées” ou se “synthétisent” pour former une situation à chaque fois spécifiques à une catégorie sociale particulière est une idée reprise en tout point par la théorie intersectionnelle. Dans sa présentation de son article de 1989, “Démarginaliser l’intersection race/sexe : critique féministe de la doctrine anti-discriminatoire, de la théorie féministe et des politiques antiracistes”, Kimberlé Crenshaw affirme :

« Mon souhait ici est de partir de l’expérience des femmes noires et d’en faire valoir la multidimensionnalité. […] Ce point de départ mettra en évidence combien les conceptions dominantes de la discrimination nous conditionnent à penser la subordination selon un prisme factoriel singulier. […] En d’autres termes, dans les affaires de discrimination liée à la couleur de peau, seuls sont considérés les membres les plus privilégiés en termes de sexe ou de classe ; et dans les cas de discriminations liées au sexe, seules sont considérées les femmes plus privilégiées en termes de race ou de classe. […] Parce que l’expérience intersectionnelle déborde celle du seul racisme et du seul sexisme, toute analyse qui ne prend pas en compte cette intersectionnalité ignore la manière dont les femmes noires, en particulier, sont subordonnées. » (8)

Crenshaw part donc d’une série de situations judiciaires, dont la première met aux prises l’entreprise américaine General Motors et cinq plaignantes noires mises à la porte dans les années 1970. Dans une période marquée par des vagues de licenciements, General Motors renvoyait les employés qui avaient le moins d’ancienneté dans la boite, les cinq femmes ayant été employées après 1970. Crenshaw met en avant le fait que les cinq employées poursuivant General Motors pour “discrimination à l’ancienneté” choisirent de faire valoir leurs droits “non pas en tant que Noires, ou en tant que femmes, mais en qualité de femmes noires”, “en tant que catégorie spécifique à protéger contre la discrimination” (9). La décision de la cour, s’appuyant sur la jurisprudence en vigueur, rejeta la plainte des cinq femmes noires et donna raison à General Motors, en soutenant qu’il n’y avait pas lieu d’affirmer que les employées licenciées aient fait l’objet de la moindre discrimination raciale (même si General Motors refusait d’employer des travailleurs noirs… jusqu’en 1964) ou d’une discrimination sexuelle (du fait que des femmes étaient employées avant 1964, même si aucune d’entre elles n’étaient noires), tout en refusant de reconnaître la discrimination spécifiquement attachée à la catégorie de femme noire. Dès lors, affirme Crenshaw :

« Un tel refus aboutissait dès lors à réduire les concepts de discrimination sexuelle et discrimination raciale à l’expérience des femmes blanches d’une part, et des hommes noirs de l’autre. Dans ce contexte, les femmes noires ne sont protégées que pour autant que leurs expériences coïncident avec celle de l’un ou de l’autre groupe spécifiquement. Là où leurs expériences s’en distinguent, elles ne peuvent attendre que peu de protection de la loi, totalement aveugle aux questions d’intersectionnalité. » (10)

Tout comme la loi serait aveugle à ces situations de discriminations imbriquées (alors qu’elle serait censée y remédier, ou même les prévenir, selon Crenshaw !), les mouvements féministes et antiracistes participeraient du même genre d’occultation, en rabattant la situation des catégories les plus “dominées” sur la situation de groupes considérés comme “privilégiés”.

Là encore, la théorie intersectionnelle nous est présentée comme devant permettre de résoudre ce déficit d’attention à la situation spécifique des groupes les plus “défavorisés” ou “discriminés”, en tant qu’elle permettrait de localiser la manière dont les discriminations s’interpénètrent pour former des discriminations spécifiques à tel ou tel groupe, correspondant à chaque fois à des situations d’oppressions singulières et non-réductibles aux discriminations sexuelles, raciales ou de classe subies par les catégories jugées les mieux loties. Ce constat d’imbrication de différents rapports d’oppressions est présentée par les théoriciens intersectionnels comme l’“intuition centrale” sur laquelle repose toute leur conception :

« Cette définition opératoire restitue l’intuition centrale de l’intersectionnalité : dans une société donnée, à une époque donnée, les rapports de pouvoir de race, de classe et de genre (pour ne mentionner que ces exemples) ne sont pas des réalités séparées et mutuellement exclusives ; au contraire, ils s’appuient les uns sur les autres et fonctionnent conjointement ; et, bien qu’ils soient souvent invisibles, ces rapports de pouvoir imbriqués affectent tous les aspects du monde social. » (11)

Mais il est clair qu’un tel constat de l’existence de rapports d’oppressions s’imbriquant les uns les autres et se renforçant mutuellement n’a absolument rien de nouveau – et ce même si l’on fait abstraction des thèses afro-féministes antérieures dont l’intersectionnalité tire toute sa substance (12).

Nous autres, matérialistes vulgaires, avons depuis longtemps pris note de cet état de fait : nous l’avons tiré non seulement de ce que nous donne à voir l’expérience quotidienne de la lutte de classe, mais encore de l’enseignement de nos propres textes classiques. Depuis les longues descriptions d’Engels sur la Situation de la classe laborieuse en Angleterre, le communisme marxiste sait que le prolétariat n’est pas une masse uniforme subissant une même domination unilatérale, mais que l’action du capital, soucieuse de la plus grande extraction possible de plus-value, mobilise au contraire toutes les différences de sexe, d’âge, de religion et de nationalité pour morceler, diviser, et jeter les uns contre les autres les membres de la classe. Si donc, sous l’aspect de l’extraction de la plus-value, et en tant qu’ils viennent fournir les quantités de travail abstrait et socialement égal qui viendront gonfler les comptes des entreprises capitalistes, les prolétaires constituent bien une même masse égale (la plus frêle des modistes, dit Marx, occupe la même position que le rugueux forgeron vis-à-vis du capital, à qui elle vient, en dépit de la taille de ses bras, apporter un même travail abstrait), ils sont pourtant, en ce qui concernent leur être individuel et en tant qu’ils sont des créatures de chair et d’os, évidemment traversées de part en part par d’innombrables divisions naturelles et historiques.

« Dans la foule bigarrée des travailleurs de toute profession, de tout âge et de tout sexe qui se pressent devant nous plus nombreux que les âmes des morts devant Ulysse aux enfers […] saisissons encore au passage deux figures dont le contraste frappant prouve que devant le capital tous les hommes sont égaux – une modiste et un forgeron. » (13)

Si l’on met de côté cet être de classe identique et invariant, résultat de l’égalisation des travaux particuliers dans la production de valeur, les pages du Capital sont remplies de longues évocations concernant l’exploitation sans merci non seulement des enfants, chair fraîche et jugée plus docile dont la force de travail “suffit juste”, mais encore des femmes, que l’exposition au travail expose à des symptômes tout particuliers compte tenu de leur sexe et de leur constitution biologique. De la même manière Engels, dans l’Origine de la famille, de la propriété et de l’État, à la suite de Flora Tristan (14), ose porter les termes de la lutte de classe jusque dans le foyer et la tranquillité tout apparente de la sphère domestique, en proclamant que “dans la famille, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du Prolétariat” (15).

Cependant, la différence fondamentale qui sépare d’une ligne infranchissable la conception marxiste radicale et la conception intersectionnelle est que, pour le communisme marxiste, la femme prolétaire est toujours envisagée comme une catégorie particulière du sujet plus large qu’est le prolétariat en général : quoiqu’elle soit un membre particulier de la classe, et marquée en conséquence par une condition spécifique qui l’expose à une situation de double exploitation (économique et domestique), la femme prolétaire partage les intérêts fondamentaux de la classe prolétarienne en général, parce que les conditions de sa libération, tant comme esclave salariée que comme esclave domestique, passe nécessairement par la destruction des fondements même de la société mercantile : le rapport d’exploitation, la séparation entre la sphère de la production sociale et la sphère de la production et de la reproduction domestique de la force de travail, la famille elle-même.

Nous autres marxistes savons bien que le rapport de classe est nécessairement articulé avec d’autres rapports sociaux et que ces rapports se déclinent à l’infini, parfois même au sein de la classe (différences existantes dans le taux d’exploitation, travail manuel/intellectuel, âge, sexe, religion, race, nationalité, etc.). Cette centralité de la classe, que nous défendrons contre tous, ne veut évidemment pas dire que la classe est le seul rapport social, mais signifie que la position de classe, les intérêts qui découlent de cette position et, en définitive, la capacité de ce prolétariat combien bigarré à se constituer en parti capable de mener la guerre de classe pour la défense de ses intérêts de classe sont les conditions nécessaires à la destruction des fondements de la société de classe elle-même, à l’abolition des conditions matérielles nécessaires à l’accumulation tautologique de valeur, à l’existence même de la propriété privée et de l’exploitation – et que, sans la destruction complète de ces conditions matérielles, les autres formes d’oppressions ne sauraient jamais disparaître totalement.

Toute notre conception repose par conséquent sur l’idée que le racisme, la xénophobie, les préjugés de race, de couleur, de religion, l’oppression sexuelle et toutes les autres formes de discrimination sont des produits spécifiques à la société de classe elle-même, des formes réifiées et réfléchies dans la conscience des hommes, de séparations qui constituent l’armature matérielle de la société de classe : séparation entre la sphère domestique et la sphère de la production sociale, concurrence organisée entre les travailleurs sur le marché de la force de travail pour leur propre subsistance au seul profit du capital, séparation des nations entre États impérialistes prédateurs avides de débouchés.

Cette conception est niée en tout point par l’intersectionnalité. Sous prétexte que le rapport de classe ne saurait être tenu pour le seul rapport social, les diverses formes réifiées d’oppressions, nécessairement multiformes et potentiellement infinies que les marxistes font découler de l’existence de l’antagonisme de classe, accèdent, dans la théorie intersectionnelle, à leur plus totale autonomie. Parce que les diverses oppressions se trouvent coupées de leur racine, et de la raison qui explique la permanence de leur reproduction, la question même de leur origine, et, par conséquent, les conditions de leur disparition, ne se trouvent jamais posées dans la théorie intersectionnelle. Chez celle-ci, cette sainte trinité contemporaine de la race, du sexe et de la classe semble comme tombée du ciel et on ne s’étonne même pas qu’il puisse exister des rapports d’oppressions entre les communautés de couleur, entre les sexes et les classes (que la théorie intersectionnelle ne définit jamais que par la distinction platement sociologique entre riches et pauvres). Dans une telle conception, les catégories ou facteurs innombrables à partir desquels se déterminent les rapports oppressifs sont purement et simplement juxtaposés les uns à côté des autres, sans qu’aucun d’entre eux n’ait – du moins à première vue – une position déterminante par rapport aux autres. Cette mise sur le même plan de toutes les catégories et de toutes les oppressions (racistes, sexistes, validistes, classistes, etc.) se voit bien entendue justifiée au nom d’une prise en compte de la plus grande diversité des situations et d’un souci de plus grande complexité d’analyse :

« L’intersectionnalité invite à un décentrement du regard, et à une prise en compte des diversités. À une représentation prédéfinie des catégories socio-culturelles, elle préfère l’observation des réalités, et la prise en compte des situations au croisement de divers facteurs – de classe, de genre, de couleur, d’origine ethno-raciale, de religion, d’âge, d’aptitudes, de santé, la liste est longue. » (16)

C’est peu dire que la liste est longue : elle est infinie. Cet éclectisme sans principe, devant servir à faire la “cartographie” (selon un terme installé par Crenshaw dans son deuxième article de 1991 (17) et repris par ses disciples) des différents rapports d’oppressions dont chaque segment de la population est susceptible de faire l’objet à tel ou tel moment de sa vie et à peu près sur n’importe quel sujet fait évidemment les choux gras de toute la glose universitaire avide de “chantiers permanents” à explorer à longueur d’articles académiques et de colloques.

« Si l’intersectionnalité est une carte de navigation de la complexité, précisément celle de l’architecture du pouvoir dans un espace-temps donné, elle doit en être une qui reste continuellement provisoire, en chantier permanent, jamais transformé en carte définitive mais nécessairement ajustée en fonction des spécificités historiques contextuelles et des enjeux émergents. C’est cette ouverture à l’ajustement et aux formations à venir, qui est aussi une position d’humilité intellectuelle, que signifie justement cet “etc.” tant raillé par certains. Un “etc.” qui refuse de clore l’énumération des catégories opératrices du pouvoir – la race, la classe, le genre, la sexualité, l’âge, le handicap, etc. » (18)

Parce qu’elle peut s’atteler à l’envi à croiser ce qu’elle appelle les “rapports de pouvoirs” (19) multiples (ou “multidimensionnels”, comme disent les pédants), la théorie intersectionnelle aboutit en définitive en un véritable culte de la diversité pour la diversité, au nom d’un plus grand respect porté à la situation des marges. À en relire Sirma Bilge et Patricia Hill Collins, deux professeures de sociologie théoriciennes de l’intersectionnalité et autrices d’un ouvrage introductif sur cette notion, cette religion de la différence atteint des niveaux proprement stupéfiants :

« À la suite de cela, nous avons engagé une conversation qui s’est poursuivie lors d’une visite au Musée de l’art brut, lieu modeste mais remarquable où sont exposées les œuvres de personnes considérées comme des outsiders, tel.le.s les patient.e.s interné.e.s en hôpital psychiatrique. C’est au cours de cette visite que nous avons constaté nos idées communes, au sujet du congrès mais aussi de l’intersectionnalité. Nous avons découvert que Sirma fait de la peinture, que Patricia pratique la danse et que les arts imprègnent notre sensibilité intersectionnelle. Nous ne le savions pas encore, mais le travail commun sur ce livre avait déjà commencé. » (20)

Mais cet éclectisme a évidemment des conséquences plus profondes que la simple logorrhée académique ou la non moins pathétique célébration de soi. Car du fait de cette mise sur le même plan de tous les facteurs d’oppression et de discrimination, où tous sont proclamés comme également vecteurs de rapports de pouvoir, la classe devient un simple rapport d’oppression parmi d’autres, et ne fait que s’ajouter à d’autres “discriminations” tout aussi dignes d’intérêt, sinon plus. En tant qu’elle étend l’analyse des rapports de pouvoir à tous les aspects de la vie sociale, en refusant de trancher explicitement sur le caractère déterminant du rapport de classe, la théorie intersectionnelle s’inscrit pleinement dans la tradition de la théorie postmoderne (21). Car, si comme le voudrait la conception postmoderne, le pouvoir est partout, si ce dernier se loge dans l’intégralité des rapports intersubjectifs, cela signifie il n’est plus nulle part, puisque le moindre rapport social est toujours susceptible de réintroduire ou de reproduire de telles rapports de domination ou d’oppression. Le résultat le plus immédiat de cette dilution du rapport fondamental d’exploitation dans l’océan infini de rapports présentés comme multidimensionnels et traversant chaque aspect de la vie sociale est bien évidemment la négation du programme révolutionnaire communiste : si les rapports de pouvoir sont partout, il n’y a plus de pouvoir à abattre, ou du moins, ce pouvoir ne réside plus dans les rapports d’exploitation identifiés aux intérêts de la classe dominante, pas plus que dans l’immense force de l’État, mais dans l’ensemble des rapports entre communautés et individus atomisés. Ce qui est nié purement et simplement par la théorie intersectionnelle, c’est donc le face à face entre le prolétariat et ses oppresseurs, l’antagonisme irréductible entre les intérêts des deux classes fondamentales du mode de production capitaliste. L’intersectionnalité proclame haut et fort son refus de considérer la classe comme le rapport prédominant, et, par-là, sa négation du prolétariat comme classe révolutionnaire. En lieu et place de la révolution prolétarienne, le programme politique de la théorie intersectionnelle ne peut consister qu’en de vagues alliances interclassiste sans but précis, sinon la recherche d’une plus grande “égalité” entre groupes “minoritaires”.

« L’approche intersectionnelle refuse de prioriser politiquement la classe. Et c’est précisément sur ce point que notre désaccord se noue avec les tenant.es d’une hiérarchie des luttes où la question de la classe sociale prévaudrait sur d’autres expériences minoritaires. L’intersectionnalité exige de penser aux possibilités et aux formes d’alliances entre groupes soumis à des rapports de pouvoir. Loin de faire prévaloir la race sur la classe, l’approche intersectionnelle offre plutôt une complexification de l’analyse des régimes d’oppression et donne, sur le plan pratique, la possibilité de construire, avec un souci d’égalité et de réciprocité, des causes communes. » (22)

Mais qu’est-ce que signifie ce refus de “prioriser politiquement la classe” sinon d’encourager ouvertement la collaboration de classe la plus honteuse, le ralliement de segments entiers du prolétariat à des communautés constitués d’individus partageant des “discriminations” communes (par exemple la couleur de peau, le sexe, l’orientation sexuelle) mais aux intérêts matériels absolument contraires aux siens ? Que signifie cette “complexification de l’analyse des régimes d’oppression” sinon le souci de dissoudre les combats spécifiquement prolétariens dans des combats qui ne sont pas les leurs au nom d’une prétendue oppression plus large qui primerait sur les rapports de classe ?

Les partisans de l’intersectionnalité ont beau prétendre que leur conception n’exclue pas l’analyse de classe, le fait est que la classe, lorsqu’elle intervient dans leur analyse, n’intervient que comme supplément de discrimination, discrimination particulière venant s’ajouter à d’autres afin de contribuer à “marginaliser” encore plus une catégorie déjà mise à l’écart de différentes manières (par exemple, la “précarité” s’ajoute au fait d’être une femme lesbienne noire, ou d’être un homme immigré et handicapé). La classe, comme “condition minoritaire”, est donc rabattue sur la simple condition précaire, et l’oppression de classe, le rapport d’exploitation que les marxistes considèrent comme la source de l’accumulation et de la reproduction du capital, devient une simple discrimination parmi d’autres… qu’il faudrait par conséquent combattre en tant que discrimination !

Il est à cet égard frappant que dans les deux articles de 1989 et 1981 de Crenshaw, le terme même de classe n’intervienne jamais dans les titres : seuls sont pris en compte le croisement du genre et de la race. Cela est tout à fait cohérent puisque le but avoué de Crenshaw dès son article de 1989 est de parvenir à localiser, on l’a dit, le “point aveugle” des mouvements anti-racistes en général et du mouvement de libération noir en particulier, soit la situation spécifique d’oppression des femmes noires. L’idée au cœur de l’élaboration de la théorie intersectionnelle de Crenshaw, et ce qui lui donne donc sa raison d’être, est que la prise en compte de la question des femmes noires au sein du mouvement noir devrait d’abord servir à renforcer la lutte de tout l’ensemble, c’est-à-dire, ici, la lutte pour la libération noire, la consolidation de la conscience raciale noire. C’est d’ailleurs ainsi que Crenshaw conclue son premier article :

« Tout véritable effort pour libérer la communauté noire des conditions qui caractérisent sa subordination raciale doit inclure une analyse du sexisme et du patriarcat. Ceci vaut en théorie comme en pratique. De même, le féminisme doit inclure une analyse du racisme s’il veut exprimer les aspirations des femmes non-blanches. Ni les luttes de libération noire ni la théorie féministe ne peuvent ignorer l’expérience intersectionnelle de celles que l’un et l’autre mouvement prétendent compter dans leurs rangs. […] Il est assez ironique que les personnes qui ont le plus à gagner à la disparition du racisme et du sexisme adoptent une perspective si verticale, institutionnelle, et normative de la discrimination. Si leurs efforts portaient plutôt sur les besoins des plus désavantagé.e.s et les restructurations les plus nécessaires, les personnes souffrant d’une seule oppression en profiteraient elles aussi. » (23)

Crenshaw prend donc le contre-pied de l’idée selon laquelle le renforcement politique de la communauté raciale noire passerait par la revendication assumée du sexisme, position ouvertement réactionnaire défendue par certains leaders et intellectuels du nationalisme noir (24). Mais si l’intersectionnalité se construit en opposition à cette conception, elle se déplace toujours dans le cadre de la même politique identitaire. L’intersectionnalité n’est rien d’autre que le nom donné au nouveau principe de l’alliance raciale. Si la classe n’intervient pas (l’extrait parle de faire disparaître le racisme et le sexisme mais bien évidemment jamais l’oppression de classe), cela n’a donc rien d’un oubli accidentel, mais c’est précisément parce que l’analyse de classe, qui trace une ligne rouge infranchissable entre le prolétariat et ses oppresseurs de même couleur, agit nécessairement comme un puissant dissolvant à l’intérieur de la prétendue communauté.

Que l’intersectionnalité se constitue comme un interclassisme racial, apparaît également dans l’article de 1991. Crenshaw s’inscrit ouvertement dans le cadre d’une politique de l’identité (ici encore raciale, et centrée sur la communauté noire) en annonçant vouloir résoudre les défauts du mouvement anti-raciste actuel :

« Le problème, avec la politique de l’identité, n’est pas qu’elle échoue à transcender la différence – comme l’en accusent certains critiques – mais plutôt l’inverse : la plupart du temps, elle amalgame ou ignore les différences internes à tel ou tel groupe. » (25)

L’intersectionnalité est ouvertement pensée comme devant constituer un facteur de neutralisation des oppositions aux sein d’une communauté raciale fragmentée par diverses oppressions imbriquées :

« Je voudrais suggérer que l’intersectionnalité permet d’alléger un peu la tension entre les revendications de l’identité multiple et la nécessité jamais démentie d’une politique identitaire. (26)

« Reconnaître que la politique de l’identité se développe au point d’intersection des catégories paraît donc plus fructueux que contester la possibilité même de dire quelque chose des catégories. En prenant conscience de l’intersectionnalité, nous devrions mieux pouvoir identifier nos différences et les justifier, négocier aussi les moyens grâce auxquels ces différences trouveront à s’exprimer dans la construction de la politique du groupe. (27)

« L’intersectionnalité nous offre au contraire une base pour reconceptualiser la race comme une coalition entre hommes et femmes de couleur. » (28)

Ce primat de la race sur la classe, qui motive un projet politique identitaire nécessairement interclassiste, se fonde sur le renversement de l’idée marxiste selon laquelle l’oppression de classe et la propriété privée est la cause de l’oppression sexuelle et raciale. Pour Crenshaw, c’est au contraire la différence sexuelle et raciale qui expliquerait l’existence même de la société de classe :

« Au niveau le plus élémentaire, race, genre et classe sont tous en cause, étant donné la forte corrélation entre “femme de couleur” et pauvreté. En outre, la disparité de l’accès à l’emploi et au logement – c’est-à-dire la discrimination – est redoublée par leur identité de race et de genre. La race et le genre sont parmi les tout premiers facteurs responsables de cette distribution particulière des ressources sociales qui aboutit aux différences de classe observables (nous soulignons). Et dès lors qu’elles se trouvent réunies dans une classe sociale défavorisée, les structures de race et de genre déterminent la manière singulière, par rapport aux autres groupes, dont les femmes de couleur vivent la pauvreté. » (29)

Ici encore, la théorie intersectionnelle de Crenshaw n’est qu’une reprise des thèses du féminisme noir, qui, alors même lorsqu’il tentait de se dissimuler derrière un vernis anticapitaliste (ce que Crenshaw ne cherche même plus à faire) limitait ouvertement son action à la consolidation de la communauté raciale et à la lutte pour la “dignité” de la race, évacuant toute perspective de renversement du capitalisme. Citons la “Déclaration” du Combahee River Collective :

« Par-dessus tout, notre politique a surgi initialement de la croyance partagée que les femmes Noires ont une valeur intrinsèque, que notre libération est une nécessité, non comme accessoire de celle de quelqu’un.e d’autre mais à cause de notre propre besoin d’autonomie comme personnes humaines. […] Notre politique naît d’un sain amour pour nous-mêmes, nos sœurs et notre communauté, qui nous permet de continuer notre lutte et notre travail. » (30)

Ici encore, la focalisation sur la communauté de couleur entraîne le rejet explicite d’une politique spécifiquement prolétarienne, qui nécessite de surmonter tous les clivages de sexe et de race. Le programme de la politique de l’identité se constitue contre l’idée même de parti prolétarien :

« C’est dans le concept de politique de l’identité [identity politics] que s’incarne notre décision de nous concentrer sur notre propre oppression. La politique la plus profonde et potentiellement la plus radicale émane directement de notre propre identité – et non pas de luttes pour en finir avec l’oppression d’autres personnes [nous soulignons]. Dans le cas des femmes Noires, il s’agit d’un concept répugnant, dangereux, menaçant et donc révolutionnaire, car au vu de l’ensemble des mouvements politiques qui nous ont précédé, il est évident que n’importe qui mérite davantage sa libération que nous. » (31)

La lecture de classe a complètement disparu, et la société capitaliste, au lieu d’être analysée comme immense accumulation de valeur et de travail abstrait évidemment indifférent aux particularités sexuelles, ethniques, raciales et nationales est simplement envisagée comme une société dominée par l’homme blanc ! La jonction avec le mouvement prolétarien blanc est donc nécessairement rejeté. À la fin de leur déclaration, le Combahee River peut citer cette phrase de Robin Morgan (Sisterhood is powerful) en guise de conclusion politique :

« Je n’ai pas la moindre idée du rôle révolutionnaire que pourraient avoir des hommes blancs hétérosexuels, dans la mesure où ils sont l’incarnation même d’intérêts de pouvoir personnels et réactionnaires [reactionary-vested-interest-power]. » (32)

L’interclassisme racialiste (ou simplement identitaire, lorsque la communauté en question est une communauté fondée sur le sexe, le handicap ou les préférences sexuelles, etc.), que charrie l’intersectionnalité s’accompagne nécessairement d’une conception foncièrement réformiste de la lutte politique. C’était, on l’a vu, déjà le cas dans la déclaration du Combahee River Collective, qui déclarait lutter pour la reconnaissance des femmes noires lesbiennes comme “personnes humaines” et en affirmant cet horizon leur “suffisait” bien assez (33). Il en va de même dans la théorie intersectionnelle. Son objectif n’est pas la domination politique du prolétariat et du parti de classe, mais simplement la reconnaissance par l’État du caractère “humain” et de la “dignité” des secteurs discriminés, l’adresse à la bonté de l’État au nom du sacro-saint droit à la différence et à l’affirmation identitaire dont l’intersectionnalité a fait son culte !

Cette perspective en tous points réformiste est encouragée par le fait que les notions d’“oppression” et de “discrimination” ne se trouvent jamais clairement définies chez elle : elles se trouvent même confondues. L’“oppression” (et donc l’exploitation économique elle-même) est rabattue sur la simple “discrimination” : il n’y a oppression d’une partie de la population que parce qu’il y a manque de reconnaissance des droits inaliénables de cette catégorie sociale spécifique, ou, ce qui revient au même, traitement inique de celle-ci par d’autres groupes sociaux, de la société en général ou de l’État. La conséquence du brouillage de l’analyse de classe marxiste, par lequel l’antagonisme fondamental entre le capital et le travail s’efface purement et simplement derrière une infinité de rapports oppressifs et “multidimensionnels” entre divers groupes intéressés à reproduire des situations de dominations sans que l’on en connaisse la raison précise, se manifeste là dans toute son ampleur : pour qu’il y ait réparation de l’oppression, reconnaissance de la discrimination, il faudrait donc s’adresser à l’instance de la reconnaissance par excellence, c’est-à-dire à… l’État lui-même !

Il est logique qu’après avoir prôné la collaboration de classe au nom de la défense de l’identité, de la conscience raciale, sexuelle, etc., l’intersectionnalité se jette dans les bras de l’État, que toute sa politique consiste à s’adresser à lui, à tenter de l’interpeller pour exiger la “correction” de telles discriminations, afin d’obtenir de lui “réparation”, “justice distributive”, “discriminations positives”, “quotas”, en somme, une place comme les autres dans la société de classe actuelle.

Une image employée par Crenshaw dans son premier article est, sur ce point, tout à fait révélatrice.

« Imaginez une cave qui contiendrait toutes les personnes discriminées sur la base de leur ethnicité, de leur genre, de leur classe, de leurs préférences sexuelles, de leur âge et/ou de leurs capacités physiques. On empile ces personnes, en plaçant au bas de la pyramide celles qui concentrent le plus de facteurs discriminants, pour laisser au sommet celles qui ne présentent qu’un facteur discriminant, dont la tête caresse ainsi le plafond. Au-dessus, il y a ceux qui ne souffrent d’aucune oppression. Soucieux de corriger certains des aspects de la domination, une partie des résidents du rez-de-chaussée autorisent les personnes entassées à la cave à monter à leur niveau, mais seulement si elles peuvent affirmer que seul le plafond les gêne dans leur ascension. Mais cette trappe n’est accessible qu’aux personnes qui, parce qu’elles ne portent qu’un seul fardeau, se trouvent dans une position privilégiée par rapport à celles et ceux sur les épaules desquel.le.s elles se sont hissées. Les autres, qui cumulent les oppressions, restent dans la cave, sauf à trouver le moyen de se hisser dans les groupes qu’on a autorisés à franchir la trappe. » (34)

La société est envisagée comme une hiérarchie d’individus où les plus privilégiés qui ne “souffrent d’aucune oppression” (les hommes blancs riches hétérosexuels et valides, on l’imagine) occupent le haut du panier. Tout ce qu’il convient de faire est de parvenir à hisser les catégories “qui cumulent les oppressions” et qui se trouvent pour l’instant au fond de la cave au même niveau de “privilège” que les premiers, qui sont à l’étage. Crenshaw n’est en fait pas tout à fait claire sur cet objectif : s’agit-il de faire en sorte que tous occupent la même position de privilège en se tenant au rez-de-chaussée de cette petite charmante maison qu’est la société de classe ? Mais comment est-il possible, dans une société fondée sur l’accumulation privée qui se fait nécessairement au détriment de l’immense majorité, de parvenir à une “égalité de privilège” pour tous ? Ou bien s’agit-il seulement de favoriser l’“ascension sociale” en donnant la possibilité aux “discriminés” d’aujourd’hui de devenir les patrons de demain ? Mais dans ce cas la théorie intersectionnelle, qui ne questionne en rien l’existence même de privilèges, ne peut assurément pas résoudre l’antagonisme de classe : elle ne représenterait qu’un alter-capitalisme où les dominants d’une certaine communauté se trouveraient simplement remplacés par les dominants d’un autre groupe racial ou sexuel.

Dans une telle perspective, au potentiel libérateur combien limité, il est donc parfaitement logique que l’oppression de classe apparaisse comme le point aveugle de toute la théorie intersectionnelle.

Crenshaw le sait bien. Celle-ci réclame la fin des discriminations contre les communautés minoritaires et semble penser, en incorrigible juriste, que la loi est susceptible d’abolir ces discriminations. Mais le racisme, le sexisme ne peuvent évidemment pas être abolis par aucune constitution, la plus “juste”, la plus “équitable” soit-elle. Ils resteront le lot commun de toutes les communautés opprimées aussi longtemps que la société de classe ne serait pas détruite de fond en comble, et avec elles, les anciennes mentalités héritées de la période où l’exploitation de l’homme par l’homme constituait la seule vraie loi de toutes les Constitutions bourgeoises.

Admettons cependant que les plaignantes obtiennent une réparation de la part du tribunal et de l’État, et que ceux-ci leur donnent raison contre leur ancien employeur. En quoi cela modifiera-t-il quoique ce soit au fait qu’elles sont des prolétaires, et, en tant que telles, les esclaves salariés des patrons ? Quelle pourrait donc être la “discrimination positive”, la “réparation” obtenue pour la “discrimination” fondée sur la classe, pour le traitement “classiste” dont elles ont fait l’objet en étant du jour au lendemain jetées à la porte et privés du moyen de gagner leur vie ? Absolument aucun, évidemment. Car cela est bien normal : l’État, la justice, ne peuvent de toute évidence pas aller contre les rapports fondamentaux qui justifient son existence : la séparation en classes et l’exploitation de l’immense majorité de la population au profit d’une minorité toujours plus petite.

C’est la raison pour laquelle Crenshaw peut bien présenter la théorie intersectionnelle comme un “effort pour libérer la communauté noire des conditions qui caractérisent sa subordination raciale” tout en luttant contre le “sexisme et le patriarcat” (35) affectant de manière spécifique les femmes noires : jamais elle ne déclare vouloir l’abolition de l’oppression de classe, et pour cause !

La raison en est que l’oppression de race et de sexe d’un côté et l’oppression de classe ne sont en réalité pas symétriques : la logique abstraite du capital n’a en soi que faire de la couleur de peau, du sexe ou de l’orientation sexuelle des agents qui portent effectivement ses rapports et peut même concéder, à un moment ou à un autre, quelques mesures “luttant” contre le racisme ou le sexisme, même s’il tend nécessairement à reproduire ces formes d’oppressions. Quelle importance, en effet, que le prolétaire soit blanc ou noir tant que celui-ci apporte à ses maîtres une quantité suffisante de travail gratuit ? Quelle importance que la propriétaire d’une entreprise soit une femme noire lesbienne d’origine pauvre ou une bourgeoise blanche issue des beaux quartiers tant que l’accumulation poursuit son cours, sur le dos du malheur du plus grand nombre ? Le mode de production capitaliste peut bien s’accommoder de n’importe quelle “reconnaissance”, de n’importe quel brevet de “dignité”, du transfert de n’importe quel “privilège” d’une communauté à une autre… tant que la séparation entre exploiteurs et exploités n’est pas remise en cause, la dictature du mercantilisme peut dormir sur ses deux oreilles.

L’aboutissement politique de tout cela – puisque les perspectives de prise du pouvoir par la classe dominée et de renversement de l’ordre économique et politique actuel se trouvent de fait mise à la porte par la théorie intersectionnelle – ne peut être que le sempiternel aménagement de l’ordre existant, la “correction” des inégalités salariales… soit une “solution” banalement réformiste qui tente de se dissimuler sous un verbiage incapable de tromper qui que ce soit.

« Cette ouverture à la malléabilité contextuelle ne doit pas faire perdre de vue que l’intersectionnalité a une orientation claire, qu’elle pointe vers une direction. Dès lors, l’intersectionnalité se pense aussi comme un compas. Son orientation est la justice sociale, laquelle constitue un concept de l’ordre d’aspiration, un concept d’horizon vers laquelle la démarche intersectionnelle tend. Autrement dit, l’intersectionnalité n’est pas qu’une démarche analytique mais aussi une praxis politique tournée vers la justice sociale. » (36)

La “justice sociale” comme “concept de l’ordre d’aspiration [et] d’horizon” ! Il fallait au moins deux cerveaux d’universitaires de cette envergure pour débusquer une solution pareille ! L’avantage de cette profession de foi de “justice sociale” est qu’elle convient évidemment aux philanthropes de tous poils, qui se cachent d’ailleurs là où on ne les attendait pas, puisque, à entendre nos deux intellectuelles intersectionnelles, l’on pourrait trouver des partisans de l’intersectionnalité jusque dans les palais du Vatican et les réunions du FMI !

« Au mois de mai de cette même année, plus de 2 200 dirigeant.e.s d’entreprises et d’investisseur.se.s originaires de 27 pays différents se réunirent à Londres pour une “Conférence sur le capitalisme inclusif”. Nafeez Adhmed écrivait dans le “Guardian” que les participant.e.s étaient venus discuter de “la nécessité d’une forme de capitalisme plus responsable socialement, qui bénéficierait à tous et non pas seulement à une minorité aisée” [Nafeez Adhmed, “Inclusive Capitalism Initiative Is Trojan House to Quell Coming Global Revolt”, The Guardian, 28 mai 2014]. Ces membres de l’élite internationale des affaires et de la finance, qui pesaient environ 300 000 milliards de dollar d’actifs liquides – soit un tiers du total mondial –, partageaient la même préoccupation : “la menace que le capitalisme représente pour le capitalisme”, selon la formule employée à cette occasion par le PDG d’Univeler. La liste des invité.e.s comptait de nombreux noms prestigieux (sic!) : le prince Charles, Bill Clinton, le gouverneur de la Banque d’Angleterre et plusieurs dirigeant.e.s de multinationales. Dans son discours, la directrice du Fonds monétaire international (FMI), Christine Lagarde, cita elle aussi le pape François et l’accroissement des inégalités, “racine de tous les maux de la société”. Pour souligner l’urgence de la situation, elle reprit à son compte l’idée de Marx selon laquelle le capitalisme contient en lui “les germes de sa propre destruction”. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas tous les jours que l’on entend la directrice générale du FMI citer à la fois le pape et Marx devant l’élite de la finance internationale. » (37)

Les professeurs d’université, les princes, tout le gratin de la bourgeoisie internationale, et même le pape : qui aurait pu se douter que cette profonde étude sur la situation des “marges” et des “discriminations croisées” déboucherait sur une alliance aussi vaste – et décidément de bien bonne volonté !

En tant que la négation de la nécessité de l’indépendance de classe est la véritable boussole de toute cette cartographie si rigoureuse, la théorie intersectionnelle peut bien être qualifiée de symptôme de la période de contre-révolution que nous traversons, où le prolétariat de chaque pays se révèle encore incapable de renouer avec la grande tradition des luttes classistes du passé afin de lutter pour ses propres intérêts, même sur un plan uniquement défensif. Loin donc de constituer comme annoncé la solution stratégique susceptible de hâter la venue des bouleversement sociaux à venir, l’intersectionnalité représente au contraire le fruit spirituel des aspects les plus insuffisants des luttes actuelles, leur caractère majoritairement non-prolétarien, en même temps qu’elle contribue activement à sanctifier les pires mots d’ordres interclassistes qui condamnent les prolétaires de chaque communauté particulière à bêler éternellement avec leurs oppresseurs dans les pâturages de la race et de l’identité – suivant les bons conseils dispensés par de respectables professeurs de droit, qui, évidemment, ne leur veulent que du bien.

Parce que la théorie intersectionnelle relègue l’exploitation de classe au rang d’une “discrimination” parmi d’autres, parce qu’elle s’oppose frontalement à la constitution d’un parti prolétarien indifférent aux races et aux maudites communautés éthico-nationales, et parce qu’elle réduit la situation prolétarienne à une pauvre identité demandant la “reconnaissance” des employeurs, des policiers, des juges et des Constitutions, il est on ne peut plus logique que le marxisme trouve en celle-ci le produit de l’académisme le plus pourri qui soit, et par-là même, la conception qui lui est la plus radicalement opposée.

Le prolétariat ne recherche aucune reconnaissance de la part de ses ennemis, et n’a en face d’eux, aucune identité à faire valoir. Il a, comme le proclame le Manifeste depuis 1848, “un monde à gagner”, et il ne gagnera effectivement ce monde qu’à condition qu’il parvienne à briser toute attache avec ses oppresseurs, et, avec eux, toutes les identités parcellaires et fragmentées entravant la constitution de la communauté matérielle communiste.

 


 

(1) https://www.ouest-france.fr/politique/jean-michel-blanquer/jean-michel-blanquer-lance-un-club-politique-pour-defendre-sa-vision-de-la-republique-a0100ca4-2cc5-11ec-9285-f388b2ea32b0

(2) E. Lépinard et S. Mazouz, Pour l’intersectionnalité, Paris, Anamosa, 2021, p. 11.

(3) K. Crenshaw, Demarginalizing the Intersection of Race and Sex : A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics, U. Chi. Legal F., vol. 1989, 1er Janvier 1989, p. 139. Une traduction en français est disponible sur internet ici : https://www.cairn.info/revue-droit-et-societe-2021-2-page-465.htm

(4) Voir note page suivante.

(4) L’idée que l’intersectionnalité serait un « outil » ou un « instrument » disponible à l’usage de tout un chacun est une constituante à part entière de cette théorie. Voir par exemple : « … non seulement l’intersectionnalité est partout, mais elle est polyglotte : elle parle la langue du militantisme et du travail de terrain autant que celle de l’Université et des institutions. Elle s’adresse aux jeunes gens, à travers les réseaux sociaux et la culture populaire, comme aux chercheur.se.s bien établi.e.s, via des revues et des colloques spécialisés. » (S. Bilge et P. Hill Collins, Intersectionnalité : une introduction, Paris, Amsterdam, 2023, p. 19.) « On emploie habituellement l’intersectionnalité comme instrument d’analyse pour résoudre des problèmes auxquels soi-même ou des proches doivent faire face. » (Ibid., p. 24) « Les gens ordinaires peuvent utiliser l’intersectionnalité comme instrument d’analyse quand ils prennent conscience que des cadres plus appropriés leur sont nécessaires pour traiter les problèmes sociaux auxquels iels sont confronté.e.s. » (Ibid., p. 25).

(5) M. Boussahba, E. Delanoë-Brun et S. Bakshi, Qu’est-ce que l’intersectionnalité ? Dominations plurielles sexe, classe et race, Paris, Éditions Payot & Rivages, 2021, p. 11.

(6) C. R. Collective, Déclaration du Combahee River Collective, J. Falquet (trad.), Les cahiers du CEDREF. Centre d’enseignement, d’études et de recherches pour les études féministes, n° 14, Université Paris Diderot – Paris 7, 1er janvier 2006, p. 53-67. Disponible ici : https://journals.openedition.org/cedref/415#bodyftn6

(7) On lit dans le premier article de Crenshaw : « Quand le féminisme décrit l’expérience des femmes au prisme du patriarcat, du genre ou de la théorie des sphères séparées, il tend à oublier celui de la couleur. Les féministes oublient ainsi comment leur propre couleur influe sur certains aspects du sexisme, mais aussi comment elle les place en position privilégiée et contribue à leur propre domination. En conséquence, le féminisme demeure blanc et peine à s’élargir à la situation des femmes non privilégiées, ce qui lui permettrait pourtant d’en renforcer les fondements. » (cité dans M. Boussahba, E. Delanoë-Brun et S. Bakshi, Qu’est-ce que l’intersectionnalité/ ?, op. cit., p. 307.)

(8) Ibidem, pp. 283-284.

(9) Ibidem, p. 286.

(10) Ibidem, p. 289.

(11) S. Bilge et P. Hill Collins, Intersectionnalité : une introduction, Paris, Amsterdam, 2023, p. 24.

(12) La théoricienne afro-féministe Bell Hooks notait déjà en 1981, soit presque 10 ans avant l’article inaugural de Crenshaw : « Lorsqu’on parle des personnes noires, le sexisme a un effet négatif sur la reconnaissance des intérêts des femmes noires ; lorsqu’on parle des femmes, le racisme a un effet négatif sur la reconnaissance des intérêts des femmes noires. Lorsqu’on parle des Noirs, le regard a tendance à être tourné vers les hommes noirs ; et lorsque l’on parle des femmes, le regard a tendance à être tourné vers les femmes blanches » (cité dans R. Bachand, L’intersectionnalité : dominations, exploitations, résistances et émancipation, Politique et Sociétés, vol. 33, n° 1, Société québécoise de science politique, 2014, pp. 3-14.)

(13) K. Marx – Le Capital Livre I : X.3, s. d. (en ligne : https://www.marxists.org/francais/marx/works/ 1867/Capital-I/kmcapI-10-3.htm ; consulté le 17 avril 2024).

(14) « L’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même. » (Flora Tristan, L’Union ouvrière, 2e édition).

(15) Engels : L’origine de la famille de la propriété privée et de l’État (II.3), s. d. (en ligne : https://www.marxists.org/francais/engels/works/1884/00/fe18840000h.htm ; consulté le 17 avril 2024). Voir aussi : « La famille conjugale moderne est fondée sur l’esclavage domestique, avoué ou voilé, de la femme, et la société moderne est une masse qui se compose exclusivement de familles conjugales, comme d’autant de molécules. De nos jours, l’homme, dans la grande majorité des cas, doit être le soutien de la famille et doit la nourrir, au moins dans les classes possédantes; et ceci lui donne une autorité souveraine qu’aucun privilège juridique n’a besoin d’appuyer. » (Ibid.)

(16) M. Boussahba, E. Delanoë-Brun et S. Bakshi, Qu’est-ce que l’intersectionnalité ?, op. cit., p. 16.

(17) K. Crenshaw, Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, and Violence against Women of Color, Stanford Law Review, vol. 43, n° 6, juillet 1991, p. 1241. Une traduction en français est disponible ici : K. W. Crenshaw, Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur, Cahiers du Genre, vol. 39, n° 2, Association Féminin Masculin Recherches, 2005, pp. 51-82 (https://www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2005-2-page-51.htm).

(18) S. Bilge et P. Hill Collins, Intersectionnalité, op. cit., p. 12.

(19) « L’intersectionnalité examine la façon dont les rapports de pouvoir imbriqués influent sur les rapports sociaux dans diverses sociétés, ainsi que sur l’expérience des individu.e.s dans la vie quotidienne. En tant qu’instrument d’analyse, l’intersectionnalité considère que les catégories de race, de classe, de genre, de sexualité, de nationalité, de capacité, d’ethnicité et d’âge - entre autres – sont interdépendantes et façonnées les unes par les autres. L’intersectionnalité est une manière de comprendre et d’expliquer la complexité du monde, des personnes et des expériences humaines. […] Cette définition opératoire restitue l’intuition centrale de l’intersectionnalité : dans une société donnée, à une époque donnée, les rapports de pouvoir de race, de classe et de genre (pour ne mentionner que ces exemples) ne sont pas des réalités séparées et mutuellement exclusives ; au contraire, ils s’appuient les uns sur les autres et fonctionnent conjointement ; et, bien qu’ils soient souvent invisibles, ces rapports de pouvoir imbriqués affectent tous les aspects du monde social » (Ibid., p. 24.)

(20) Ibidem, p. 18.

(21) « L’intersectionnalité s’insère très bien dans le projet postmoderne de conceptualiser des identités multiples et changeantes. Elle coïncide avec les idées de Foucault sur le pouvoir, centrées sur les processus dynamiques et la déconstruction de catégories normalisantes et homogénéisantes. » (K. Davis, L’intersectionnalité, un mot à la mode. Ce qui fait le succès d’une théorie féministe, F. Bouillot (trad.), Les cahiers du CEDREF. Centre d’enseignement, d’études et de recherches pour les études féministes, n° 20, Université Paris Diderot – Paris 7, 1er janvier 2015 (DOI : 10.4000/cedref.827 consulté le 17 avril 2024). La théorie « postmoderne », dont le philosophe Jean-François Lyotard a tracé les contours (tout en s’en réclamant) dans son texte La Condition postmoderne de 1979, se caractérise elle-même comme un rejet de la conception philosophique qu’elle dit propre à la « modernité », et qu’elle identifie aux théories de l’histoire en général – dont le marxisme fait selon elle partie. Ces théories de l’histoire auraient pour point commun avec la pensée eschatologique d’introduire de la rationalité dans l’histoire, et de ne voir en celle-ci qu’un procès de développement orienté vers le progrès et appelé à s’achever dans un état de libération maximal de l’humanité. Selon Lyotard, « la pensée et l’action des XIXe et XXe siècles sont régies par une Idée […]. Cette Idée est celle de l’émancipation. Elle s’argumente certes tout différemment selon ce qu’on appelle les philosophies de l’histoire, les grands récits sous lesquels on tente d’ordonner la foule des événements. [Ces récits] situent les données qu’apportent les événements dans le cours d’une histoire dont le terme, même s’il reste hors d’atteinte, se nomme liberté universelle, acquittement de l’humanité tout entière. » (Jean-François Lyotard, Le postmoderne expliqué aux enfants, Paris, 1986, p. 45.) Elle refuse par conséquent toute pertinence aux « méta-récits » (qu’elle assimile à des grands récits mobilisateurs : par exemple le communisme) ou à l’idée même d’un sujet de l’histoire (le prolétariat révolutionnaire).

(22) E. Lépinard et S. Mazouz, Pour l’intersectionnalité, op. cit., pp. 37-38.

(23) Cité dans M. Boussahba, E. Delanoë-Brun et S. Bakshi, Qu’est-ce que l’intersectionnalité/ ?, op. cit., pp. 328-329.

(24) La Déclaration du Combahee River Collective cite une brochure nationaliste noire défendant l’oppression sexuelle des femmes comme constitutive de l’identité noire (Mumininas, Mwanamke Mwananchi, 1971, The Nationalist Woman). De la même manière, Crenshaw, dans son article de 1991, cible ouvertement l’anti-féminisme virulent et revendiqué de la théoricienne nationaliste noire Shahrazad Ali (Blackman Guide to Understanding the Blackwoman), qui fait de la lutte contre l’oppression des femmes un produit culturel spécifiquement blanc qui ne pourrait que diminuer la dignité et la virilité des hommes noirs. Une telle position ouvertement réactionnaire est représentée aujourd’hui par l’idéologue indigéniste Houria Bouteldja.

(25) K. W. Crenshaw, Cartographies des marges, op. cit.

(26) K. W. Crenshaw, Cartographies des marges, op. cit.

(27) Ibidem

(28) Ibidem

(29) Ibidem

(30) C. R. Collective, Déclaration du Combahee River Collective, op. cit.

(31) Ibidem

(32) Ibidem

(33) « Nous rejetons les piédestaux et nous ne voulons ni le titre de reines [queenhood], ni marcher dix pieds en arrière. Être reconnues comme humaines, tout simplement humaines [levelly human], nous suffit », Id.

(34) Cité dans M. Boussahba, E. Delanoë-Brun et S. Bakshi, Qu’est-ce que l’intersectionnalité ?, op. cit., pp. 302-303.

(35) Cité dans Ibid., p. 328.

(36) S. Bilge et P. Hill Collins, Intersectionnalité, op. cit., p. 12.

(37) Ibidem, p. 43.

 

 

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