La Guerre d’Espagne (4)

Le programme agraire des organisations ouvrières espagnoles dans la guerre civile (1936-1939)

(«programme communiste»; N° 108; Août 2025)

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Il s’agit de la troisième partie du travail effectué sur les principaux aspects du développement de la lutte de classe du prolétariat espagnol au cours des tragiques années trente du siècle dernier. Dans les deux précédents volets, nous avons traité de manière générale les thèses défendues par les courants opportunistes (social-démocrate, stalinien, anarchiste et fausse gauche communiste) en rapport avec cette période et, plus en détail, une critique du courant communiste “de gauche” constitué autour du Partido Obrero de Unificación Marxista (POUM, Parti Ouvrier d’Unification Marxiste), qui est habituellement pris comme référence de la particularité des événements de 1936-1939 par les courants de la “nouvelle” gauche. Pour les parties précédentes, voir les n° 106 et 107de programme communiste.

 

 

Pourquoi consacrer un travail spécifique à la critique des positions opportunistes autour de la question agraire ?

 

La question agraire n’est pas une exclusivité de la guerre en Espagne, elle n’est pas non plus différente de ce que l’on peut trouver dans des pays comme l’Italie ou d’autres.

Mais il est vrai qu’à bien des égards, l’histoire de la guerre civile s’est appuyée sur les idéologies les plus diverses et sur leur lecture partielle de ce qui s’est passé. D’une part, pour au moins l’un de ces courants, les anarchistes, le phénomène des collectivisations rurales durant la première année de la guerre est l’un des phénomènes les plus importants, son drapeau lorsqu’il s’agit de défendre le rôle que leurs organisations et leurs militants ont joué à cette époque. D’autre part, l’image de la guerre civile, présentée par les staliniens et les sociaux-démocrates comme un affrontement entre les grands propriétaires terriens soutenus par l’armée, et un “peuple” qui aurait regroupé prolétaires, classes moyennes urbaines, petits propriétaires terriens, “paysans” etc., met particulièrement l’accent sur la mise en avant de la figure du propriétaire terrien comme déclencheur du conflit et comme exemple des “forces féodales” qui auraient combattu le régime républicain les armes à la main. Mais, pour nous, l’importance du développement des rapports entre les classes rurales, et donc des organisations ouvrières qui ont réussi à influencer le prolétariat rural, ne réside ni dans l’une ni dans l’autre de ces thématiques : nous ne considérons pas l’Espagne comme une exception dans le cours de la lutte de classe internationale du prolétariat, et nous nions donc que le projet de “socialisme dans un seul village” que les anarchistes ont soulevé ait une valeur supérieure à celle des leçons de la grande tragédie mondiale du prolétariat dans l’entre-deux-guerres, et nous ne voyons pas non plus dans le cas espagnol la première d’une série de tentatives qui se sont terminées par la victoire des puissances alliées lors de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit simplement de contribuer en tant que parti au bilan historique de la grande défaite du prolétariat espagnol face aux forces unies de la bourgeoisie et de l’opportunisme de tout poil, et de le faire en se concentrant sur le terrain où ce prolétariat s’est montré le plus combatif : les campagnes.

L’histoire de la guerre civile (et de son préambule dans les années 1931-1935 comme un affrontement entre un bloc républicain-progressiste, derrière lequel se trouvaient toutes les factions politiques ouvrières, et un bloc militaro-réactionnaire), présente l’Espagne comme un pays arriéré en termes de rapports sociaux dominants, comme une nation semi-féodale où autant les formes sociales que les libertés qui caractérisaient les autres pays environnants étaient absentes, et où, par conséquent, une bataille a été menée pour se hisser au même niveau que ces pays. Dans cette présentation, le fait que l’Espagne était alors un pays essentiellement agricole est présenté comme la preuve définitive du retard séculaire dont souffrait la population dans son ensemble. En somme, c’est la thèse de la révolution démocratique à venir que la quasi-totalité des courants politiques et syndicaux ont soutenu et prêché, et qu’ils prêchent encore, auprès des prolétaires ibériques d’hier et d’aujourd’hui. Dans la première partie de ce travail, nous avons montré à quel point cette thèse est erronée en passant brièvement en revue la période révolutionnaire de la bourgeoisie espagnole qui, bien qu’elle se soit mal terminée, s’est étendue sur pratiquement tout le XIXe siècle et n’était pas très éloignée de ce qui s’est passé dans des pays comme l’Italie ou la France. En guise d’introduction, reprenons les grandes lignes que nous avons déjà présentées, en détaillant un peu plus ce qui a trait à la question agraire.

 

• 1808-1833. Avant l’invasion napoléonienne de l’Espagne, c’est un pays éminemment féodal (1) dans lequel l’action réformatrice des courants éclairés ne parvient pas à éroder la structure politique et économique. La faible densité de population, l’isolement des régions les unes par rapport aux autres et par rapport au pouvoir central, ainsi que la persistance de particularismes locaux remontant au Moyen Âge ont façonné un pays présentant des différences très marquées en termes politiques, économiques et sociaux entre ses différentes régions, mais, dans l’ensemble, les rapports de production féodaux ont prédominé, ce qui signifie, dans les campagnes : la propriété foncière de la noblesse et de l’aristocratie, la limitation de déplacement des paysans ou des serfs, la persistance de rentes agraires de type dîme, etc. L’invasion napoléonienne et le début de la Guerre d’Indépendance ont provoqué, en premier lieu, le passage d’une grande partie de l’aristocratie et de la noblesse (les rois les premiers) du côté français. La pression du peuple, qui représentait la seule partie vivante de la nation (Marx), a produit une situation de chaos généralisé. La faiblesse des forces typiquement bourgeoises, incapables de s’organiser en un parti national ou de maintenir la guerre contre l’envahisseur, n’a pas empêché certains de leurs représentants les plus avancés d’entamer le processus de renversement de l’ordre féodal. Les Cortès de Cadix (2), le meilleur exemple de ce mouvement, ont légiféré en faveur de la suppression des seigneuries juridictionnelles (3), mais en raison de leur caractère et de leur composition (avec des révolutionnaires et des réactionnaires unis dans l’intérêt commun d’expulser l’envahisseur), elles ont conservé quelques résidus du monde féodal et, principalement, la propriété foncière entre les mains de la noblesse. Le programme révolutionnaire bourgeois dans le domaine agraire est lié à cette situation tout au long de la période suivante. Le gouvernement du Triennat libéral de 1820-1823 a tenté de promouvoir ce qui a été approuvé à Cadix, mais qui avait été stoppé par l’accession au trône de Ferdinand VII ; une fois de plus, la réaction l’emporte. Ce n’est qu’avec l’accession d’Isabelle II en 1833 (voir la Constitution de 1837) que les seigneuries sont définitivement abolies. La propriété foncière est restée entre les mains de la noblesse malgré la fin des seigneuries et des mayorazgos [majorats, première génération]. Les mouvements “libéraux” ultérieurs, menés par la petite noblesse urbaine et la bourgeoisie des villes commerciales et industrielles de la périphérie du pays, ont maintenu les termes fondamentaux de ces revendications. Pour le moment, l’absence d’un mouvement populaire de type révolutionnaire maintient hors-jeu les revendications caractéristiques de la paysannerie (distribution des terres, abolition de la propriété féodale, etc.)

 

• 1833-1868. Après deux décennies de réaction absolutiste (au cours desquelles les quelques forces révolutionnaires bourgeoises qui tentèrent de défendre les points du programme des Cortès de Cadix ont été persécutées et décimées), la lente insertion de l’Espagne dans les circuits économiques et commerciaux européens après la fin des guerres napoléoniennes, la perte des colonies latino-américaines, etc., ont imposé un lent développement économique et l’apparition d’une petite bourgeoisie rurale intéressée à la suppression des droits féodaux sur la terre. Les guerres carlistes (4) constituèrent le grand affrontement entre les forces bourgeoises et petites-bourgeoises qui défendaient l’accession au trône d’Isabelle de Bourbon comme garantie d’une série de réformes qui leur auraient été favorables en ce qu’elles auraient diminué le pouvoir de la noblesse féodale, et cette noblesse féodale elle-même et les classes qui soutenaient la réaction.

D’autre part, la grande faiblesse financière de l’État, qui s’est trouvé pris au piège entre les pressions de la bourgeoisie naissante en faveur du développement industriel du pays et son manque chronique de ressources pour mener à bien ses projets, a conduit aux prétendues confiscations (1836, 1841 et 1854) pour remplir les caisses publiques, consistant dans la vente de terres appartenant à l’État et aux communes, ainsi que d’une partie très importante de celles appartenant à l’Église. La convergence de ces facteurs a entraîné la consolidation définitive d’une classe sociale de petits et moyens propriétaires agricoles, qui ont pu acquérir les terres confisquées et qui se sont rangés, dans la lutte politique que fut la première guerre carliste, dans le camp d’Isabelle. Au cours de cette période, une grande partie du pays a commencé à voir apparaître une structure sociale typiquement bourgeoise dans les campagnes, bien que mélangée à des formes intermédiaires de propriété, telles que le métayage, les contrats emphytéotiques (*) et ainsi de suite.

Il reste à expliquer le phénomène le plus caractéristique de la période : l’apparition d’un prolétariat rural dans la zone Centre-sud (Ciudad Real, Cuenca, Guadalajara, Tolède) et dans le Sud-ouest du pays (Séville, Cadix, Cordoue) comme conséquence de la fin des seigneuries juridictionnelles. Des milliers d’anciens travailleurs qui appartenaient à la terre du seigneur en sont expulsés. Des dizaines de villages de cette région voient leurs habitants devenir des travailleurs agricoles sans terre, les petites exploitations agricoles étant pratiquement inexistantes dans la région et les terres communales étant usurpées par les nobles. C’est ce qui se produit dans un phénomène de junkérisation du développement du capitalisme dans les campagnes. Alors que, dans le reste du pays, les petites exploitations ont un poids important avec des formes intermédiaires féodalo-capitalistes, dans le Sud ce sont les latifundia où la noblesse emploie des prolétaires par le biais d’entreprises (fermes, haciendas, etc.), dans lesquelles seule la relation patron / salarié est la norme.

Le servage féodal pur n’existait plus en Castille depuis le Moyen Âge, car les formes juridiques (établies au XIVe siècle) en ont assoupli l’application, libérant ainsi de nombreux travailleurs (qui ont fini par émigrer en Amérique et dans tant d’autres guerres). Dans la région aragonaise et catalane, le servage le plus strict s’est maintenu bien après le XVIe siècle. Ce qui existe depuis les XVe et XVIe siècles dans les deux royaumes ce sont la seigneurie et le mayorazgo (propriété féodale), ainsi qu’une certaine propriété foncière capitaliste (modeste depuis le XVIe siècle, mais qui s’est surtout développée aux XVIIIe et XIXe siècles à partir des vastes domaines promus par la Couronne pour la culture du tabac, etc.) Le développement économique “interne” a été très lent au XVIIIe siècle et ne s’est accéléré qu’après la perte des colonies (d’abord à partir de 1821, avec l’Argentine, etc., et finalement en 1898, avec Cuba. L’Espagne, en tant que métropole, ne “pouvait” pas développer ses forces productives parce qu’elle puisait dans ce que lui fournissaient les colonies, ses colonies et ses esclaves... Malgré ces formes assouplies de servage, il faudra attendre la Guerre d’Indépendance pour voir se briser progressivement tous les obstacles et vestiges féodaux.

Le phénomène le plus caractéristique de cette période est l’émergence du prolétariat rural dans le sud (ou d’une classe de journaliers assimilable au prolétariat). Cela ne signifie pas qu’avant le XIXe siècle il n’y avait pas de proto-prolétariat dans d’autres régions du pays, car la propriété privée de la terre existait déjà dans les termes caractéristiques du capitalisme. Mais du XVIe au XVIIIe siècle nous parlons de phénomènes marginaux, dans le sens où ils se situent en marge, à l’intérieur d’un monde de relations précapitalistes. Pour le sujet qui nous intéresse, la libération de grandes masses de prolétaires dans le Sud est le phénomène décisif : c’est là qu’est née la grande force organisationnelle du prolétariat (encore une fois : ce n’est pas qu’elle n’existait pas auparavant, mais le phénomène associatif et insurrectionnel du dernier quart du XIXe siècle est une conséquence de cette évolution).

Une autre chose doit être commentée ici : la bourgeoisie révolutionnaire espagnole avait déjà reculé dans la période 1830-1856 et était devenue une bourgeoisie “timorée” comme peu d’autres – ce qui a peut-être sauvé la bourgeoisie catalane dans une certaine mesure ; la fusion des classes “féodales” avec la grande bourgeoisie en Espagne est un produit typique d’une bourgeoisie lâche qui a rapidement pris peur, et bien qu’il y ait eu des secteurs plus avancés (comme les fédéralistes, etc. de la révolution ultérieure), les grands propriétaires terriens et les industriels sont toujours restés (déjà depuis Isabelle II) dans cette médiocrité caractéristique.

 

• À partir de 1868. L’échec de la dernière tentative de certains secteurs bourgeois de prendre le contrôle de l’État (révolution de 1868) trouve l’une de ses principales causes dans les grands domaines féodaux et la classe des riches propriétaires agricoles. Ce n’est pas un hasard si, après la Restauration des Bourbons de 1874, a été instauré le régime dit de la Restauration (Constitution de 1876), dans lequel l’oligarchie foncière a imposé sa domination sur la bourgeoisie industrielle périphérique, la petite bourgeoisie urbaine et le prolétariat urbain et rural naissant, ne cédant qu’à des concessions marginales (comme la liberté de culte). Il y a une domination politique évidente de l’oligarchie foncière (puisque l’État lui appartient) et moins une domination économique, par laquelle on ne pourrait expliquer la crise de la Restauration, de Maura ou de Cambó (5). Mais il y a surtout une domination économique sur la petite bourgeoisie et bien sûr sur le prolétariat. Au sein de la bourgeoisie espagnole, les premiers alignements se manifestent à cette époque : “libre-échangistes” (Catalogne et Castille) contre “protectionnistes” (Andalousie et Pays basque). Ces alignements ne se briseront qu’à l’aube de la Première Guerre mondiale. Au sein de cet alignement, les “agrariens” se divisent en deux blocs : les meuniers castillans (base du capital financier madrilène) et les oléiculteurs andalous (dont l’évolution nécessite une étude plus approfondie).

À ce stade, la propriété féodale n’est plus prédominante dans le pays. Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de régimes particuliers de dépendance à l’égard de la noblesse ou du clergé, ni qu’il n’y ait eu une distribution de terres libres entre les paysans, mais que la terre, en général, a désormais un caractère typiquement capitaliste en ce qui concerne sa propriété (elle est aliénable, soumise à l’impôt, etc.) et aussi les relations sociales qui l’entourent (les loyers sont généralement de nature commerciale, le travail salarié est déjà répandu, etc.) Cela n’implique pas que la classe bourgeoise rurale soit prédominante : la vieille noblesse alliée aux riches grands propriétaires terriens de la première moitié du siècle et l’Église composent une oligarchie qui étend sa domination au monde financier naissant et qui dominera pendant près de cinquante ans un régime politique avec lequel elle a tenté de conserver le pouvoir face à la bourgeoisie industrielle plus dynamique, concentrée principalement en Catalogne et au Pays basque. L’idée d’un développement centralisé de type français est étrangère au pays, même à cette époque (après la révolution dite “cantonale”) ; la discussion sur le développement des campagnes et des régions se concentre sur le débat politique entre libre-échangistes et protectionnistes, tandis que, dans la plupart des campagnes espagnoles, les deux “partis”, s’appuyant sur un localisme caractéristique, développent le système du caciquisme (**) à grande échelle. Le corollaire de cette situation est la croissance d’une classe sociale de travailleurs agricoles sans terre pratiquement assimilés à des prolétaires, exploités dans des propriétés agricoles, avec des salaires de misère, etc. C’est à partir de cette classe que se développera l’associationnisme prolétarien de la première heure, tant dans le Sud que parmi les émigrants qui peuplèrent la Catalogne, Valence ou le Pays basque. Et ce seront eux les protagonistes des luttes de classe les plus dures, même pendant la période républicaine de 1931-1936, lorsque le développement progressif du mode de production capitaliste dans les campagnes a conduit à un niveau de tension qui ne pouvait se résoudre autrement.

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1. LA CRISE ECONOMIQUE ET SOCIALE DES CAMPAGNES ESPAGNOLES EN 1931-1936

 

La question des positions des courants et partis ouvriers sur le problème des campagnes espagnoles est délimitée par les très fortes convulsions qu’elles ont subies pendant la période précédant la guerre civile. Au-delà du mythe, dont nous avons tenté de montrer la fausseté dans des travaux antérieurs sur l’affrontement entre forces “progressistes” et “réactionnaires” dans les années de la Seconde République, le problème agraire espagnol est au cœur, de bout en bout, du parcours tortueux qu’ont présenté les années trente du siècle dernier. Ce n’est pas pour rien que certains courants de l’historiographie contemporaine placent les affrontements sociaux dans les campagnes comme le déclencheur de la guerre civile, affirmant en outre que le déroulement même de l’affrontement militaire suit les lignes du conflit agraire de l’époque. En 1931, année de la proclamation de la Seconde République, l’économie espagnole était essentiellement une économie agricole : 45% de la population active était employée dans les campagnes, qui fournissaient à leur tour 40% du produit intérieur brut de l’Espagne. Mais il ne s’agissait pas d’une agriculture arriérée, au sens où la propagande du parti socialiste ou communiste de l’époque entendait montrer le caractère “féodal” du pays. Le secteur agricole a même fait preuve, du moins dans certaines régions du pays, de plus de dynamisme que l’industrie elle-même.

Depuis 1900, la production agricole considérée à haut rendement, telles que les vignobles, les oliveraies, les fruits et légumes ou les amandiers, avait gagné du terrain sur les productions de céréales et de légumineuses, accroissant, là où ce changement s’est produit, la production par hectare et la productivité par salarié dans le secteur. En outre, ces cultures avaient une fonction d’exportation de plus en plus importante, au point que le secteur primaire est devenu le principal facteur de l’excédent commercial de l’Espagne et, par conséquent, le moyen d’obtenir des devises étrangères susceptibles de renforcer l’investissement industriel et financier du pays.

Malgré tout, la structure productive des campagnes était loin de donner tout ce qu’elle pouvait : la répartition de la propriété, le faible investissement dans les moyens techniques et les engrais et le système protectionniste, qui augmentait artificiellement les prix intérieurs et extérieurs, en particulier des céréales, étaient les signes d’un développement encore en devenir. Mais de ces trois éléments, aucun ne peut être considéré comme caractérisant la campagne espagnole en tant que monde précapitaliste dans le sens que nous avons essayé de donner : la prédominance des petites exploitations dans la moitié nord du pays ainsi que la large extension des systèmes de fermage et de métayage, qui ont fragmenté de vastes zones agricoles, n’est pas une caractéristique de l’agriculture féodale mais plutôt de l’émergence d’un paysan ou d’un semi-propriétaire de petites exploitations qui “vole” de plus en plus d’espace à l’ancienne oligarchie des propriétaires terriens et se renforce ainsi socialement, économiquement et politiquement. D’autre part, la faible mécanisation de l’agriculture et l’utilisation encore répandue des systèmes de jachère dans toutes ses variantes, ne font qu’indiquer la faible productivité réelle par rapport au potentiel de l’exploitation agricole ; mais il ne fait aucun doute qu’il s’agit véritablement d’une entreprise au sens capitaliste du terme. En outre, c’est précisément dans le secteur des grandes exploitations agricoles que les rapports de travail typiquement capitalistes sont les plus répandus et que les formes intermédiaires de production et de distribution de la rente foncière apparaissent le moins souvent. Enfin, les mesures protectionnistes, prises par tous les gouvernements depuis la dépression agricole mondiale de 1880, ont répondu aux revendications du parti agraire, notamment celles du sud et du centre de l’Espagne, axées sur la production céréalière, mais aussi à celles des producteurs industriels catalans, et ont constitué la base d’un pacte de coexistence entre les deux qui a caractérisé l’évolution politique du pays, en termes purement bourgeois, à partir du début du XXe siècle.

Il ne s’agit donc pas d’un problème strictement économique. L’arriération dans la productivité, la faiblesse des revenus, etc. n’ont pas été à l’origine des tensions sociales qui ont perturbé les rapports entre seigneurs et journaliers ou entre fermiers et propriétaires terriens, car ils étaient déjà caractéristiques des campagnes espagnoles avant le début du XXe siècle et, en fait, au cours du premier quart de celui-ci, leur acuité s’est estompée. Il s’agit donc de rejeter l’idée fausse, propagée par les discours du PSOE, du PCE, de la CNT et même du POUM, que le problème, dans la campagne espagnole, se posait en termes de révolution bourgeoise, comme celle de 1789. En effet, les bases du développement qui auraient dû donner lieu à une telle révolution étaient déjà en gestation bien avant 1931. Les rapports sociaux capitalistes sont ceux qui prévalent dans la majeure partie du pays et, en particulier, dans le monde rural, et c’est le conflit essentiel qui en résulte, entre la bourgeoisie et le prolétariat, qui est au cœur du problème social dans les campagnes au cours de la période étudiée.

Cela signifie-t-il qu’il n’y avait pas de place pour des réformes démocratiques bourgeoises dans les campagnes espagnoles en 1931, et que le seul dilemme qui se posait était celui du triomphe ou de la défaite d’une révolution purement prolétarienne et communiste ? Il est évident que non.

Le développement des rapports de production capitalistes se fait beaucoup plus lentement à la campagne et dans l’agriculture que dans les villes et dans l’industrie pour des raisons évidentes, notamment la plus grande rentabilité en termes de profit obtenue dans l’industrie, la plus grande capacité à développer la main-d’œuvre associée dans cette dernière, etc. C’est pourquoi, bien qu’en termes fondamentaux la base d’une révolution démocratique bourgeoise puisse avoir disparu, comme c’est le cas que nous étudions, une bonne partie des effets secondaires qu’elle est censée produire peut rester en suspens et être nécessaire, et même souhaitable, pour une grande partie de la population agraire. En effet, le “programme maximum” de la révolution bourgeoise dans les campagnes – c’est-à-dire la nationalisation de la terre et l’élimination de la figure du grand propriétaire rentier, que seul le mode de production capitaliste généralise définitivement dans les campagnes, sans même toucher à ses fondements – était très loin des termes dans lesquelles la révolution bourgeoise s’est déroulée, sauf sans doute en Russie... où c’est la classe prolétarienne et son parti qui l’ont réalisée. Par conséquent, les mesures intermédiaires – comme la distribution des terres, la liquidation des fermages abusifs et, bien sûr, la fin de tous les vestiges les plus typiquement féodaux, tels que les obligations envers les seigneurs ou l’Église – avaient de l’importance en 1931, mais seulement en tant qu’étape intermédiaire, comme les revendications démocratiques peuvent en avoir dans des domaines aussi généraux que la liberté d’expression, la liberté de culte, etc. En témoignent les luttes entre les différentes classes sociales dans les campagnes, dès avant la période républicaine. Au début, dans la période que Marx définit comme l’éveil de la “question sociale au sens moderne du mot” (6) (dès 1856, mais surtout à partir de 1868), l’associationnisme prolétarien sous la bannière de la Première Internationale s’est répandu aussi bien dans les villes industrielles et commerciales que dans les campagnes, où se sont formées certaines des sections les plus importantes de l’Internationale qui ont réussi à se maintenir en vie, même après la défaite du mouvement cantonaliste (7). Durant cette période, surtout en Andalousie, région pour laquelle cette “question sociale” est la mieux documentée, chaque “mauvaise année”, c’est-à-dire une année de mauvaises récoltes et donc de famine, était suivie de révoltes de travailleurs agricoles et de petits exploitants. Ce mouvement “mixte”, dans le sens où différentes classes sociales y participaient, toutes caractérisées par les souffrances dues à une pauvreté extrême pendant les périodes de famine, avait initialement une empreinte républicaine et se caractérisait par la participation de dirigeants syndicaux d’orientation libertaire, qui entraînaient de grandes masses de paysans dans des actions telles que la prise de Jerez en 1892 par les paysans de la région, sur la base d’un coup d’État rapide et audacieux qui, cependant, subit une défaite tout aussi rapide face à l’armée. Dans ces mouvements, les prolétaires ruraux ont toujours joué un rôle décisif, bien que politiquement et organisationnellement en retrait par rapport aux forces typiquement petites-bourgeoises des principales villes agricoles : ils ont imposé l’occupation des terres mais ont cédé le terrain de la revendication politique aux représentants des partis républicains et fédéralistes.

Lentement, l’évolution économique dans les campagnes, où les “mauvaises années” touchaient à leur fin, du moins dans les dures conditions du XIXe siècle, façonne un mouvement de journaliers et de semi-journaliers organisés pour la lutte immédiate, et pas seulement pour l’insurrection d’un jour. Les principaux cycles de lutte, qui coïncident avec ceux du prolétariat industriel urbain, sont ceux de 1903-1905, causés par le grand désordre national provoqué par la perte de Cuba, la dernière colonie américaine de l’Espagne ; celui de 1909-1911, conséquence de la conscription forcée des soldats pour la guerre du Rif (au Maroc) ; et celui de 1918-1920, connu sous le nom de “triennat bolchevique”.

Au cours de la première période, de 1903 à 1905, la force organisée dans un sens purement prolétarien était encore très faible : les séries de grèves qui se produisaient dans toute la région andalouse avaient plutôt le caractère d’une révolte à l’ancienne, dans laquelle les revendications salariales et les conditions de travail avaient un poids secondaire par rapport à l’action spontanée, populaire et semi-insurrectionnelle. Mais dès la deuxième période, et surtout la troisième, la lutte des classes dans les campagnes a pris un caractère prolétarien beaucoup plus marqué. Les centres ouvriers, organisés surtout par les courants libertaires d’abord, et par la CNT ensuite, rassemblaient pratiquement tous les paysans de certains villages (c’est-à-dire les ouvriers agricoles et les semi-journaliers), qui complétaient par un salaire le revenu que leur procurait le lopin de terre qu’ils possédaient. Ce fut le point de départ des grandes grèves de 1918, où les revendications salariales, c’est-à-dire les besoins de la partie purement prolétarienne de la paysannerie, eurent un poids décisif. C’est là aussi que s’opère la première grande délimitation du terrain de la lutte entre les purs journaliers et les petits exploitants. Les premiers ont des intérêts de nature salariale : la réduction du temps de travail, l’emploi des chômeurs, l’abolition du travail à la pièce, etc., et ils utilisent la grève comme une arme de lutte spécifiquement économique, et non comme un moyen de prendre le contrôle de la commune. Les seconds ont non seulement intérêt à maintenir les salaires à un niveau bas en tant qu’acheteurs de main-d’œuvre, mais refusent que les grèves deviennent des actions d’arrêt de travail parce que cela leur porte directement préjudice en ne leur permettant pas d’exploiter leurs propriétés. À partir de ce moment, qui coïncide avec la crise politique de 1917-1919, la croissance du syndicalisme à Barcelone, Saragosse et dans d’autres villes, ainsi que dans les campagnes espagnoles, surtout dans le sud, apparaît comme un mouvement de type prolétarien, organisé en syndicats de classe (CNT d’abord, puis UGT) et avec des revendications de classe spécifiques. Dans un magma social apparemment indifférencié, bien que continuellement poussé à la lutte par les conditions de misère extrême dans lesquelles vivaient les journaliers et les petits propriétaires terriens, le domaine correspondant à chaque classe sociale était délimité. Le mythe du journalier “assoiffé de terre”, qui répond précisément à une revendication de ce magma interclassiste comme une véritable expression de la lutte des classes dans les campagnes, se heurte à la réalité d’une classe prolétarienne fortement organisée, en Andalousie surtout, mais aussi dans de vastes zones de la Castille, à l’intérieur de la province de Valence et, finalement, dans tous les lieux où s’est produite une évolution similaire fondée sur la formation d’un prolétariat sans terre et d’une bourgeoisie et d’une petite-bourgeoisie propriétaires.

Avec ce tableau de l’évolution économique des campagnes espagnoles et des rapports entre les différentes classes sociales, nous entendons montrer, de manière très schématique, que le développement des contradictions sociales caractéristiques du mode de production capitaliste était présent, bien qu’à l’état embryonnaire et localisé seulement dans certaines régions, au moment de la prétendue “révolution bourgeoise” de 1931. La crise de 1929, qui eut un impact particulièrement sévère dans les campagnes espagnoles en fermant une grande partie des circuits du commerce extérieur, en provoquant une très forte baisse des prix sur le marché intérieur, etc., aggrava les conditions de vie de toutes les classes sociales inférieures dans les campagnes : du prolétaire au petit propriétaire, du métayer au yuntero (***)... et de toutes les classes sociales des villes rurales qui vivaient en contact étroit avec la campagne et dépendaient d’elle et de ses produits. Comme on le sait, l’arrivée du régime républicain en 1931 impliquait l’imposition d’un régime démocratique dans l’espoir qu’il puisse arrêter l’escalade des luttes prolétariennes qui commençaient à se développer et qui menaçaient de mettre fin non seulement à la monarchie, mais aussi à la stabilité en profondeur de la société bourgeoise. Et la République a produit, en premier lieu, dès la formation des Cortes Constituantes, une Réforme Agraire qui a cherché à calmer les désordres dans les campagnes. Dans un contexte de grave crise agricole, qui s’est traduit notamment par une diminution de la rente foncière, la fin de l’exploitation de milliers d’hectares, l’expulsion de fermiers des terres qu’ils occupaient depuis des décennies, etc., la Réforme Agraire voulait atténuer les conséquences de cette crise par deux types de lois :

• les premières, celles qui se réfèrent à la propriété foncière : elles se fondent, d’une part, sur les projets d’expropriation des grands latifundia où une grande partie des terres restent incultes, pour les donner à des travailleurs agricoles et à des petits exploitants ; et, d’autre part, dans le “travail forcé” des terres non exploitées. À cela s’ajoutent la liquidation définitive des charges seigneuriales sur certaines terres, la révision des baux, etc.

• les secondes, les mesures d’ordre social : la principale de ces mesures était la fixation d’un salaire journalier minimum ; vient ensuite la “loi sur les limites communales” qui empêchait les propriétaires agricoles d’une commune d’embaucher des journaliers d’une autre commune s’il y a des chômeurs dans leur propre commune. Enfin, tout un système de “jurys mixtes” (8) et d’autres mécanismes de médiation visant à résoudre les “conflits” entre patrons et ouvriers.

Comme on peut le constater, ces mesures allaient dans deux directions. D’une part, elles tentaient de créer une couche de propriétaires paysans et de métayers établis permettant la formation d’un amortisseur entre les grands propriétaires terriens et les purs prolétaires de la campagne. Bien entendu, cela s’est fait sans la moindre intention de nuire aux intérêts des grands propriétaires, en établissant un système d’indemnisation, etc., avant l’installation des nouveaux propriétaires, ce qui, en raison de sa lenteur délibérée, signifiait que la distribution des parcelles de terre aurait pris plus de cent ans pour être achevée ! En tout état de cause, une telle mesure, basée sur la distribution et la liquidation des derniers vestiges de la propriété féodale, ainsi que sur la régularisation de tous les types de baux intermédiaires, a toujours reçu l’approbation y compris des grands propriétaires terriens. Elle aurait été, si elle avait été mise en œuvre, un bon moyen de neutraliser les impulsions de la lutte prolétarienne, non pas tant parce que les prolétaires se seraient transformés en propriétaires, mais parce que le soutien à la République aurait été obtenu de la part des paysans des régions où cette répartition avait un sens, compte tenu de la structure des exploitations agricoles ; avec cette distribution des terres, la force que le prolétariat ouvrier détenait en tant que catalyseur de la lutte des classes dans les campagnes de tout le pays aurait été neutralisée. Il faut rappeler que si, avec l’arrivée de la droite au gouvernement en 1933 (9), la Réforme Agraire – promue au cours des deux années précédentes par le PSOE et les partis républicains – s’est interrompue, la distribution des terres s’est poursuivie, à un rythme même bien supérieur à celui des deux années précédentes, démontrant ainsi que pour défendre ses intérêts de classe, la bourgeoisie est capable de regarder bien au-delà du conflit immédiat.

D’autre part, cette même lutte a contraint la bourgeoisie à faire de nombreuses concessions sur le plan strictement ouvrier : salaires, conditions de travail et la fin de la répression contre le mouvement prolétarien organisé. Dans ce cas, l’objectif était simplement d’empêcher l’échec du nouveau régime. Le désespoir et la faim qui se répandaient parmi les ouvriers agricoles et les paysans pauvres ont donné lieu à une série de mouvements plus ou moins spontanés qui, de 1931 à 1934, ont mis les campagnes sur le pied de guerre. La réaction de la bourgeoisie a été de sacrifier les intérêts les plus immédiats des classes de propriétaires terriens dans les campagnes pour tenter d’arrêter l’escalade de la guerre entre les classes. Cela a abouti à deux choses :

1) la législation n’a pas touché les grandes propriétés, où se concentraient la plupart des prolétaires. Pendant les trois premières années du régime républicain, des grèves ont été organisées pour exiger que les propriétaires respectent les nouvelles lois. Le gouvernement républicain-socialiste, désireux de tenir les prolétaires ruraux à distance, a permis aux propriétaires terriens d’exercer des pressions pour annuler, d’une manière ou d’une autre, la mise en œuvre pratique de la législation ;

2) les mouvements de grève qui ont suivi ont été réprimés avec la férocité habituelle. Le second résultat de ces mesures ouvrières fut de jeter les petits propriétaires dans les bras de la réaction agraire : tandis que le grand propriétaire foncier ignorait la loi républicaine, le petit propriétaire qui embauche sporadiquement des salariés pour effectuer des travaux sur sa propriété voyait les salaires augmenter, les organisations ouvrières se développer... et ses revenus déjà faibles partir en fumée. Ainsi, un mouvement anti-prolétarien se forme dans les couches inférieures des propriétaires terriens qui s’est aligné sur les postulats de la grande bourgeoisie, alimentant les organisations catholiques et phalangistes dans les villes rurales.

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2. PRINCIPAUX EVENEMENTS DE LA PERIODE LA PLUS AGITEE (1931-1936)

 

Les années 1931 à 1936 ont été les plus troublées dans les campagnes espagnoles. Les phases de grands bouleversements qui ont précédé cette période, et que nous avons décrites très brièvement ci-dessus, ont en fait constitué une préparation au grand affrontement entre les classes qui s’est déroulé au cours de la période considérée.

La formation des deux grands courants syndicaux, anarchiste et socialiste, l’extension de la grève comme arme de combat exclusivement prolétarienne, la délimitation d’un front de bataille où le contingent prolétarien apparaît avec son drapeau et ses propres revendications au milieu des classes concurrentes (dont beaucoup interviennent aux côtés de ce prolétariat dans leurs luttes revendicatives, mais en occupant un espace de plus en plus restreint pour leurs propres revendications)... sont des phénomènes qui ont émergé à partir de 1931 et qui ont atteint leur apogée dans les années 1936-1937, donnant lieu au fait le plus caractéristique de la période républicaine et de la guerre civile : l’incapacité des grands propriétaires terriens et du gouvernement républicain lui-même à contenir la très forte vague d’agitation agraire qui a secoué le pays. Un bref rappel des événements que toute l’histoire de la période retient comme décisifs suffit à vérifier que ce bouleversement agraire a été au cœur de l’instabilité du régime républicain ainsi que du début et du développement de la guerre civile elle-même.

•  Castilblanco, 1931 : après deux jours de grève générale dans les campagnes d’Estrémadure, les ouvriers de Castilblanco, dans la ville de Badajoz, affrontent la Guardia Civil (GC) et lynchent les agents qui tentaient de réprimer une manifestation.

Cet événement, qui a eu lieu le 31 décembre, a marqué le début d’une semaine d’affrontements violents entre, d’un côté, les ouvriers et les prolétaires de la ville, et de l’autre, la GC : Épila, à Saragosse, deux morts parmi les ouvriers agricoles ; Jeresa, Valence, au cours d’une grève paysanne, la GC assassine quatre manifestants ; Arnedo, La Rioja, la GC tue 11 ouvriers au cours d’une grève dans une usine de chaussures.

•  Insurrection du Bas-Llobregat : le 18 janvier 1932, les mineurs de cette zone de Catalogne, armes à la main, prennent temporairement le contrôle de certaines des villes les plus importantes de la région, en proclamant le “communisme libertaire”. L’État reprend rapidement le contrôle de ces zones, mais l’insurrection se répercute dans les villes de Valence et d’Aragon, où les ouvriers agricoles attaquent la GC et prennent le contrôle des villes jusqu’au 27 janvier.

•  Insurrection de janvier 1933 : une action planifiée par des éléments de la CNT et de la FAI donne lieu à des affrontements avec les forces de l’ordre à Madrid, en Catalogne et dans les Asturies. Dans les campagnes, toujours promptes à exploser, les ouvriers agricoles prennent le contrôle de Casas Viejas (Cadix) et de Castilblanco (Cordoue). Dans le premier de ces lieux, l’action de l’armée s’est traduite par l’exécution d’une famille entière d’ouvriers agricoles retranchés dans leurs maisons (ce sont les fameuses manifestations de Casas Viejas), tandis que dans le second, l’armée n’a pas eu la partie facile et a été obligée de se battre rue par rue dans la localité, tuant de nombreux ouvriers et fusillant les leaders du mouvement.

•  Insurrection de décembre 1933 : alors que le “cycle insurrectionnel” touche à sa fin, un nouveau soulèvement initié par la CNT-FAI éclate dans les campagnes, notamment en Aragon, selon un schéma similaire : défaite de la GC dans les villes concernées, assaut et incendie du cadastre, prise en otage d’importants personnages de la ville, intervention de l’armée et répression. Le bilan est de 75 morts parmi les ouvriers agricoles et les paysans.

•  Grève des ouvriers agricoles de juin 1934 : c’est le point culminant de cette période de bouleversements et son point de tension maximale. Pendant dix ou quinze jours, selon les endroits, la grève se prolonge par des affrontements avec la GC, des occupations de terres, etc. Après sa défaite, le mouvement ouvrier a été démantelé pendant au moins deux ans. Le fait que cette grève ait été suivie, seulement quatre mois plus tard, par l’insurrection des Asturies en octobre 1934, permet de comprendre l’immense force prolétarienne qui a été mise en branle dans tout le pays au cours de ces mois. Dans les deux cas, la direction du mouvement était assurée par le PSOE et l’UGT, ce qui a entraîné sa défaite.

•  Les occupations de terres au printemps 1936 : sans être un mouvement purement prolétarien, parce que les petits propriétaires qui combinaient le travail salarié avec l’exploitation de leurs parcelles y ont joué un rôle décisif, le phénomène des occupations de terres après la victoire du Front Populaire en 1936 a supposé la mise en œuvre, par la force et par les faits, de la Réforme Agraire qu’il avait dans son programme et qu’il n’avait, en réalité, aucun intérêt à mener à bien. Des épisodes, comme la désormais célèbre “révolte paysanne d’Estrémadure”, où cette révolte des yunteros a atteint une dimension insurrectionnelle et a précipité les événements qui ont conduit au coup d’État de juillet 1936. Ce mouvement d’occupation a trouvé son prolongement direct, après le coup d’État de juillet, dans une occupation plus massive et irrépressible qui a mobilisé l’ensemble des classes non-propriétaires au cours du second semestre de 1936 et du premier semestre de 1937.

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3. POSITIONNEMENT DES ORGANISATIONS SYNDICALES

 

Face à ces événements, les grandes organisations politiques et syndicales qui avaient de la force et de l’influence parmi les prolétaires, et en particulier parmi les prolétaires ruraux, ont adopté des positions différentes.

D’une part, la CNT et la FAI, la première étant un syndicat à dominante anarchiste et la seconde une organisation anarchiste créée spécifiquement pour contrôler la CNT. Les trois vagues insurrectionnelles de 1932 et 1933 que nous avons évoquées relèvent de sa direction. Selon les positions défendues par ses dirigeants (en particulier García Oliver et Buenaventura Durruti), la stratégie syndicale sur le terrain consistait à se concentrer sur l’abandon des revendications de base en matière de salaires, d’horaires de travail, etc., et à poursuivre l’organisation de mouvements insurrectionnels qui impliquaient la prise de contrôle immédiate des localités où le syndicat disposait d’une force suffisante, et la proclamation d’un prétendu “communisme libertaire”. Selon ces mêmes dirigeants, ces mouvements ne visaient pas le succès, entendu comme le développement d’un plan insurrectionnel, une guerre contre les forces de l’ennemi et le triomphe sur elles, mais plutôt à “secouer” le prolétariat espagnol et à susciter une réaction en chaîne qui engendrerait une révolution généralisée.

Il peut être difficile de comprendre pourquoi des dizaines de milliers de journaliers et de paysans se sont lancés dans des mouvements insurrectionnels dans la seule perspective d’être réprimés par l’armée et la GC, mais le fait qu’il en ait été ainsi donne une idée claire du niveau de tension qui existait dans les campagnes à cette époque, et permet, ultérieurement, de constater un mouvement de ce type dans les rues de plusieurs villes de différentes régions, mais aussi l’incapacité politique et organisationnelle du courant anarchiste, qui n’était pas capable de développer une tactique dépassant les limites locales.

À partir de 1933, la CNT et la FAI sont pratiquement désarticulées dans les campagnes en raison de la répression et de l’abandon d’une grande partie des journaliers qui avaient soutenu leurs mouvements et qui sont complètement démoralisés. En effet, cette tactique, appelée “gymnastique révolutionnaire”, a été le déclencheur de la scission qui a paralysé la CNT à partir de 1933 et a entraîné l’éloignement du syndicat des organisations locales opposées à la pratique insurrectionnelle telle qu’elle avait été proposée.

Ces courants, appelés “Trentistes” en raison des trente signatures apposées sur leur document fondamental, rompent non seulement avec la CNT elle-même, mais aussi avec toute tentative d’organisation des travailleurs journaliers des régions les plus pauvres d’Espagne (Andalousie et Estrémadure) en formant une nouvelle union de nature réformiste et d’implantation exclusivement urbaine.

D’autre part, le Parti socialiste, l’UGT, et son syndicat de travailleurs ruraux FNTT (Fédération espagnole des Travailleurs de la Terre), n’ont jamais joué un rôle très important dans les campagnes.

À l’exception de certaines villes comme Valladolid, où la croissance de l’organisation syndicale s’est produite en raison de la convergence des prolétaires affectés à la construction des chemins de fer et des travailleurs ruraux de la région, dans les zones de plus grande syndicalisation des campagnes, le rôle prédominant a toujours été entre les mains de la CNT. En effet, l’organisation agraire du syndicat, la FNTT, a été créée en 1931 et ne comptait que 45 000 journaliers affiliés. Son importance s’est accrue grâce à la débâcle de la CNT après ses tentatives insurrectionnelles : cela lui a permis de prendre en charge l’agitation pour des revendications immédiates centrées sur le respect de la législation du travail adoptée par le gouvernement républicain-socialiste en 1931. La grève de 1934 a été pratiquement son œuvre et, par conséquent, tant la responsabilité de son organisation déficiente, que l’absence d’un objectif défini et la position timorée de cette fédération face à la réaction des grands propriétaires terriens l’ont été aussi. Quant au PSOE, impliqué dès le début dans le gouvernement républicain de 1931-1933, sa politique était centrée sur la défense de la Réforme Agraire dans les termes que nous avons expliqués plus haut, allant même jusqu’à boycotter la grève de 1934 et empêcher l’UGT de Séville de lancer une grève en solidarité avec les prolétaires ruraux.

Le POUM n’existait pas avant 1935. En revanche, le Bloque Obrero y Campesino [Bloc Ouvrier et Paysan, ou BOC], prédécesseur immédiat du parti d’Andrés Nin, était très présent parmi les petits propriétaires terriens et les fermiers de Catalogne, en particulier dans le secteur viticole. Son rôle a donc été important dans la défense des revendications de ces petits fermiers, qui demandaient la prolongation de leurs contrats et la rupture des liens qui les unissaient jusqu’alors. Ces revendications, reprises par le gouvernement de la Généralité de Catalogne, ont provoqué en 1934 la réaction du gouvernement central (contrôlé à l’époque par le Parti radical) qui, s’appuyant sur la bourgeoisie catalane elle-même, propriétaire de la plupart des champs de vigne, a rétabli les conditions préjudiciables aux fermiers. En général, le BOC s’identifiait pratiquement aux organisations de métayers (appelées rabassaires, de rabassa, le nom catalan de la vigne), constituant la même organisation dans certaines municipalités. Sa politique se concentre donc sur la défense de ces organisations de fermiers et de colons, ignorant complètement ce qui se passe en dehors de ce rayon d’action restreint.

Enfin, le PCE n’avait pratiquement aucune force dans les campagnes ni dans d’autres secteurs : ce n’est qu’en 1936, avec l’unification des Jeunesses socialistes (dirigées par Santiago Carrillo) avec les Jeunesses communistes, que le PCE a commencé à avoir une présence organisée dans le pays (10) (Voir note page suivante).

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4. LA CAMPAGNE DANS LA GUERRE CIVILE

 

L’ensemble de ces mouvements dans les campagnes et les positions que les différents courants influents au sein du prolétariat ont adoptées à leur égard n’auraient pas eu d’importance si, après le coup d’État qui a déclenché la guerre civile, la situation de vide relatif du pouvoir qui s’est créée dans les premiers mois n’avait pas donné lieu à une grande offensive de la part des travailleurs journaliers et des paysans pauvres qui a pratiquement fait disparaître (même physiquement) les patrons, les bourgeois et les grands propriétaires terriens. Dans l’historiographie anarchiste, qui a créé un mythe autour de ce mouvement en l’identifiant comme l’un de ses aspects les plus importants, les collectivisations agraires qui ont eu lieu au cours des premiers mois de la guerre ont consisté dans l’implantation dans une grande partie des campagnes espagnoles de ce “communisme libertaire” tant désiré. C’est ainsi, dans une large mesure, que ce mouvement est devenu bien connu comme une variante spécifiquement espagnole des “voies nationales au socialisme”. La vérité est que le mouvement des journaliers, des petits propriétaires, des fermiers, etc., pour être correctement évalué, doit être compris comme une formidable impulsion de la lutte des classes dans les campagnes, peut-être la plus grande qui ait existé depuis 1917, mais sans prétendre qu’il y aurait une quelconque nouveauté par rapport à la manière dont elle se développe normalement.

Comme on le sait, le 19 juillet 1936, les prolétaires de Barcelone, organisés principalement au sein de la CNT, ont enrayé le soulèvement des troupes stationnées dans la ville, en les vainquant dans les rues. Après cela, le pays semblait paralysé : les militaires rebelles n’avaient réussi à contrôler que quelques zones, peu importantes : les colonies africaines, la Navarre, une partie de la Galice, la Vieille Castille, etc., tandis que l’élan des prolétaires catalans a rapidement catalysé les forces ouvrières des principales villes du pays (Madrid, Valence, etc.), qui ont également réussi à vaincre l’armée. Il s’ensuit un vaste mouvement dans les campagnes, au cours duquel les ouvriers agricoles et les paysans les plus pauvres prennent le contrôle de la plupart des villages restés dans la zone républicaine. Une fois cette étape franchie, des comités de gouvernement local ont été constitués, dans lesquels étaient représentées les principales forces loyales à la République, avec la CNT et l’UGT toujours prédominantes en tant que représentantes des prolétaires qui avaient mis fin à l’insurrection militaire. Cela a donné lieu à deux phénomènes :

1) Les fameuses collectivisations : le comité a pris possession de pratiquement toutes les terres, expropriant les grands propriétaires terriens et les petits et moyens propriétaires qui s’étaient rangés du côté des militaires. La terre devient donc propriété communale et elle est travaillée collectivement, en organisant de la même manière la distribution des produits de cette terre et du reste des activités productives de la commune. Selon les localités, il subsiste ou non de petites propriétés considérées comme “républicaines”, c’est-à-dire celles dont les propriétaires ne sont pas passés du côté des rebelles.

2) En l’absence de collectivisation, des coopératives de production et de consommation sont alors constituées, dans lesquelles la terre n’appartient pas à la commune, mais qui, pour des raisons pratiques, fonctionnent de la même manière que la collectivité elle-même.

 

Selon les données fournies par les historiens sur le sujet, 1/3 des terres du pays ont été collectivisées d’une manière ou d’une autre, ce qui représente 2/3 des terres arables. D’autre part, là où les colonnes militaires anarchistes progressaient, notamment dans la région d’Aragon, un régime de collectivisation a été imposé dans les villes qui tombaient sous leur coupe.

En quoi a consisté ce mouvement de “collectivisation” ? Là où prédominaient les grands domaines, ceux-ci sont devenus la propriété de la commune, coexistant ou non avec de petites propriétés résiduelles qui, dans de nombreux cas, ont fini par être transférées à la communauté, soit sous la pression des travailleurs de la communauté, soit en raison de l’effet économique de la concurrence exercée sur leurs produits. Étant donné qu’une grande partie de ces terres n’était pas cultivée ou l’était avec des techniques rudimentaires, la collectivisation a signifié dans de nombreux cas la modernisation de la production. Là où les petites exploitations prédominaient, les terres avaient tendance à être regroupées, ce qui brisait la structure des petites exploitations qui, par nature dispersées et fragmentées, ne pouvaient être mécanisées. Là encore, cela a signifié une modernisation des techniques de production. Pour le reste, les communautés fonctionnaient comme des propriétaires du produit agricole, dont le surplus était échangé avec d’autres communautés ou vendu sur le marché national. Il est entendu que dans les deux cas, il s’agit d’échanges commerciaux, avec référence à une unité de compte monétaire, etc. En effet, l’un des phénomènes les plus singuliers de ce processus a été la prolifération des monnaies locales que, une fois la monnaie “officielle” abolie, les comités anarchistes ont mis en circulation pour la remplacer. Donc, une économie locale, circonscrite à l’intérieur des frontières communales, avec circulation monétaire, comptabilité d’entreprise, etc. : il est facile de voir que les communautés, économiquement, étaient loin de constituer un type quelconque de communisme. En fait, la collectivisation de la terre, sous quelque forme qu’elle se soit présentée, a constitué un pas immense et un accélérateur sur le chemin que la révolution bourgeoise avait laissé inachevé : il s’agissait d’une réforme agraire plus large et plus profonde que celle proposée par les gouvernements républicains, mais qui allait dans le même sens. Au lieu d’être une propriété individuelle, la terre est devenue une propriété communale, qui reste bien sûr une propriété privée au niveau local. Au lieu de l’appropriation privée de la richesse résultant du travail associé (dans le cas des travailleurs journaliers), l’appropriation communale de cette richesse implique la redistribution de la plus-value entre les agents privés par le biais d’échanges avec d’autres communautés ou avec des acheteurs privés. La campagne espagnole, où subsistaient des relations sociales capitalistes très arriérées, s’est développée en quelques semaines, approfondissant les formes de propriété typiquement capitalistes, mais par le biais de l’action syndicale. En un certain sens, elle a poussé la révolution bourgeoise dans les campagnes aussi loin qu’elle le pouvait, en liquidant aussi la bourgeoisie elle-même et en plaçant le prolétariat rural à la tête de ce mouvement.

De cette manière, les collectivités ont-elles représenté un pas dans la direction de la révolution socialiste ? Sur le plan économique, non : elles n’ont fait que consolider le processus de formation des relations sociales capitalistes qui avaient commencé à se généraliser cent ans plus tôt. Sur le plan politique non plus : s’il est vrai qu’au début elles impliquaient le renforcement de la classe prolétarienne des campagnes, qui s’est imposée par la force, le manque absolu de perspective et d’organisation politique a fait reculer le mouvement vers des positions localistes, basées sur la “construction municipale du socialisme”, et ainsi de suite, désorientant définitivement la classe prolétarienne, qui a fini par être écrasée par les forces contre-révolutionnaires.

Le “mouvement des collectivisations” a fini par été réprimé par des moyens militaires : d’une part, l’avancée de l’armée rebelle d’Afrique vers Madrid s’est arrêtée dans les principaux centres prolétariens (Séville, Badajoz, etc.) pour les écraser. D’autre part, les forces bourgeoises et petites-bourgeoises organisées autour du PCE et de ses bataillons militaires ont lancé leur offensive d’abord contre les communautés de Castilla la Mancha en 1936 et enfin contre celles d’Aragon à l’été 1937 (immédiatement après les événements de mai 1937) en liquidant les dirigeants révolutionnaires et en supprimant leurs organisations.

 

Quel a été le rôle des organisations “prolétariennes” dans cette situation ?

Résumons les caractéristiques essentielles que possédaient les organisations les plus présentes au sein de la classe ouvrière. Tout d’abord, il est nécessaire de faire référence à un point fondamental qui les unit toutes : la défense de la guerre en tant que lutte antifasciste, que la classe prolétarienne devait indiscutablement mener, impliquait de prétendre que l’ensemble de la zone rebelle était acquis à l’ennemi. La vérité est que, surtout dans la région de la Vieille-Castille et en Galice, un grand nombre de petits propriétaires terriens endettés, noyés dans la crise agraire, etc., ont vu comment leurs fils étaient recrutés pour servir dans l’armée. Ces fils de paysans avaient un intérêt direct à résoudre le problème agraire, même si ce n’était pas dans les termes où il s’était posé dans les communautés, mais dans des conditions qui leur auraient permis de sortir de la misère chronique dans laquelle ils vivaient. Les organisations ouvrières de la zone prolétarienne les ont oubliés. Constituant une grande partie de l’armée nationale (rebelle), la question agraire aurait pu être pour eux un stimulant les rendant perméables à la propagande et à l’encadrement prolétarien ; mais la doctrine de la “guerre antifasciste” a empêché même les secteurs minoritaires de la CNT, enclins à rompre avec sa politique interclassiste, de se rapprocher de la défense d’un programme cohérent avec les aspirations des petits propriétaires agricoles restés à l’arrière de la ligne de front. C’est ainsi que le gouvernement rebelle, après avoir liquidé les organisations ouvrières dans les régions conquises, a dû permettre aux paysans qui occupaient les terres avant 1936 de les conserver pendant un certain temps, craignant une éventuelle rupture dans son arrière-garde. Les forces politiques et syndicales du Front Populaire ou associées à celui-ci, craignant davantage la révolution prolétarienne que les troupes franquistes, n’avaient absolument aucun intérêt à exploiter cette situation.

Quant à la CNT et à la FAI, ces organisations, comme nous l’avons dit, représentaient une grande partie de l’œuvre collectiviste. En 1936, la CNT avait tenu son congrès de Saragosse et y avait défini une sorte de “programme agraire” basé uniquement sur l’implantation de son “communisme libertaire” dans les campagnes une fois la révolution déclenchée. Dans la pratique, c’est ce qu’ils ont fait dans toutes les communes dont ils ont pris le contrôle après la défaite des forces militaires ou l’entrée des colonnes anarchistes à Barcelone et à Madrid.

Il faut souligner ici un fait qui n’est pas sans importance : après avoir enrayé le coup d’État dans les principales villes du pays, la carte du conflit qui s’annonçait faisait apparaître deux camps opposés, républicain et national, ce qui correspond à peu près à la carte des différents types de répartition de la propriété foncière : là où prédominaient les grands latifundios, les forces républicaines ont triomphé. Là où le minifundio dominait, ce sont les forces nationales qui l’ont emporté. Ceci est dû au fait que ce sont les contingents prolétariens qui ont liquidé la tentative de coup d’État presque partout. Là où ces contingents faisaient défaut, là où le prolétariat était numériquement et organisationnellement faible dans les villes, les militaires et les bandes phalangistes et carlistes ont pu prendre le contrôle aussi bien des villes que des campagnes.

Le programme anarchiste, basé sur l’idée de l’implantation immédiate du “communisme libertaire” par la collectivisation de la terre, ne répondait pas aux besoins de la paysannerie espagnole : là où prédominaient les ouvriers et les salariés de la campagne, il pouvait cependant avoir du succès en parvenant à mobiliser en même temps ces masses prolétariennes. Mais là où les régimes de propriété foncière et d’exploitation faisaient prédominer le petit propriétaire, ce programme a contribué à faire passer la population rurale dans l’orbite de l’influence conservatrice, ce qui ne se serait pas nécessairement produit si les exigences de cette couche de la population, évidemment non prolétarienne mais pas nécessairement réactionnaire, avaient été représentées par le programme libertaire ou par tout autre courant. Les organisations anarchistes sont donc responsables de la politique de dispersion et de fragmentation du grand front prolétarien dans les campagnes qui a eu lieu pendant la période républicaine et surtout après le coup d’État.

Comme nous l’avons écrit plus haut, le recul quasi immédiat des forces ouvrières que les collectivisations avaient imposées sur un terrain localiste et municipaliste a ouvert la voie à leur désintégration militaire par les forces bourgeoises organisées par Franco et le PCE. Dans la vision des dirigeants de la CNT et de la FAI, les communautés devaient constituer le soutien économique que l’arrière-garde apportait aux “fronts antifascistes” auxquels participaient les travailleurs des villes et des campagnes et, par conséquent, se subordonner aux impératifs de l’État républicain, directeur de l’effort de guerre dans tous les sens du terme.

Le fameux dilemme “gagner la guerre ou faire la révolution” par lequel se résumaient les luttes entre les courants de gauche au sein de l’anarcho-syndicalisme et ceux plus enclins à un accord immédiat avec le gouvernement du Front Populaire, était sans pertinence dans les campagnes. Si dans les villes, la conquête de la rue les 19, 20 et 21 juillet par les masses prolétariennes se heurtait à la domination politique de la bourgeoisie, plus que visible puisque les principaux centres de pouvoir étaient naturellement urbains, dans les campagnes, le problème du contrôle immédiat des communes par les organisations de journaliers et de paysans pauvres pouvait être posé seulement par le fait qu’aucune force d’État loyale à la République n’était présente : simplement ces organisations disparaissaient ; c’est pourquoi la politique anarchiste de subordination à l’État bourgeois devenait beaucoup plus marquée, car il n’y avait rien qui soit en mesure d’affronter la force organisée des prolétaires pour justifier cette soumission. En outre, puisque le 23 juillet, à Barcelone, l’assemblée plénière des syndicats et des militants de la CNT prit la décision de “partager” le pouvoir avec les restes de l’État bourgeois encore debout (qui se sont vite révélés être bien plus que de simples restes), il a également été accepté de subordonner le potentiel révolutionnaire des prolétaires ruraux aux revendications belliqueuses de la bourgeoisie républicaine et de la petite-bourgeoisie. Comme on le sait, avancer ces revendications n’a fait que permettre aux militaires rebelles d’avancer sans y opposer aucune résistance. Ainsi, en un peu plus de trois mois, une grande partie des prolétaires ruraux de l’ouest de la péninsule a subi la répression féroce de l’armée nationale partout où elle passait. Pour conclure cette partie, il convient d’ajouter que la politique suivie par la FNTT-UGT était pratiquement identique à celle des anarchistes. Alors que les bases prolétariennes ont pris le contrôle des communes où elles constituaient la majorité syndicale, tant la Fédération, l’UGT que le PSOE ont imposé la subordination politique et militaire au gouvernement républicain, dirigé depuis septembre par le leader socialiste Largo Caballero. Le résultat a donc été le même.

En ce qui concerne le POUM, cela vaut la peine de s’arrêter un peu plus longtemps. Comme on le sait, ce parti entendait représenter une sorte d’opposition marxiste antistalinienne et s’éloigner également des positions de Trotsky, avec lequel des éléments comme Andrés Nin avaient rompu précisément au moment de la fondation de cette organisation. Le POUM a rejoint le Front Populaire peu après sa fondation et, au moment du soulèvement militaire, il a mobilisé ses militants pour combattre aux côtés des membres de la CNT. Par la suite, Andrés Nin a été nommé conseiller à la justice du gouvernement autonome de Catalogne, tandis que les autres dirigeants du parti ont participé d’une manière ou d’une autre aux organisations de guerre créées par ce gouvernement et par le Front Populaire.

Sur la question agraire, le POUM avait poursuivi la politique du BOC à l’égard de la base sociale constituée par les rabassaires catalans et, pour le reste du pays, il défendait son programme de “révolution démocratique-socialiste” [voir La guerre d’Espagne. 2 - La prétendue “gauche” communiste espagnole face à sa “révolution démocratique” sur programme communiste n° 106 pour plus de détails sur le sens de ce mot d’ordre].

D’une manière générale, ce programme se résumait à l’affirmation que les rapports de production féodaux prédominaient dans les campagnes espagnoles en 1936 et qu’ils constituaient en fait la base sur laquelle reposait la force de la noblesse espagnole. La “révolution démocratique-socialiste” devait éliminer cette domination en mettant en œuvre une réforme agraire qui supprimerait les anciens obstacles féodaux là où subsistaient de petites exploitations, et imposerait des coopératives agricoles de paysans et de journaliers là où prédominaient les grandes exploitations.

 

Existait-il encore, à cette date, un régime féodal dans les campagnes espagnoles ? À la lumière de ce qui précède, il est évident que non, du moins en termes généraux.

Quel sens y avait-il alors à défendre une sorte de révolution “démocratique” dans les campagnes ?

On pourrait faire valoir que, malgré l’absence d’un ensemble de rapports sociaux précapitalistes, le développement de l’économie agraire dans le pays a créé une masse de paysans appauvris et de journaliers qui avaient intérêt à une révolution agraire impliquant la distribution de la terre et la création de coopératives de production et de consommation chaque fois que cela était possible. Mais cela est vrai pour pratiquement tous les pays capitalistes, développés ou non. À l’exception de quelques pays comme la France, la révolution agraire n’a eu lieu nulle part. Même dans les pays où prédomine un mode de production capitaliste hautement développé, avec une industrie fonctionnant à plein régime, une classe bourgeoise parfaitement définie, un prolétariat moderne, etc., les rapports sociaux dans les campagnes ne présentent pratiquement jamais une telle netteté. En imputer la faute à la survivance du monde féodal, c’est affirmer que la bourgeoisie est capable de résoudre les problèmes de l’économie agraire que son mode de production ne fait au contraire qu’exacerber.

Le POUM voyait, précisément là où apparaissait le phénomène des nouveaux prolétaires ruraux, dans l’extension du système salarial même dans le monde agricole, un résidu précapitaliste. C’est pour cette raison que son programme agraire ne contenait même pas une allusion à la lutte des journaliers dans les termes où elle était objectivement posée : il cherchait plutôt à réduire cette délimitation progressive du camp prolétarien au dernier souffle de la révolution bourgeoise, subordonnant ainsi le mouvement grandissant des journaliers aux limites politiques républicaines. Enfin, sa participation aux instances gouvernementales jusqu’à son expulsion sous la pression du PCE lui fait subir le même sort que le courant anarchiste : la politique agraire de la République dans la guerre a été un sacrifice continu des forces prolétariennes face à l’ennemi militaire, auquel le POUM lui-même a participé.

En ce qui concerne le rôle joué par le PCE dans la question agraire, il suffit de prendre en compte un fait pour voir la réelle pertinence du conflit social dans les campagnes au cours de la période étudiée. Le PCE a conservé le contrôle du ministère de l’Agriculture dans le cadre de son pouvoir pendant la guerre civile. Comme nous l’avons dit, le Parti communiste d’Espagne était une petite organisation jusqu’en 1935, date à laquelle il a rejoint le Front Populaire et entamé un processus de fusion avec les Jeunesses socialistes et le Parti socialiste de Catalogne, également réduit, pour former le PSUC (Parti socialiste unifié de Catalogne). Ces deux mouvements, soutenus par le virage en faveur des Fronts Populaires pris par la Troisième Internationale stalinienne en 1935, ont servi à former un parti d’une certaine envergure qui, après les premiers jours de la guerre, a servi d’instrument à la fois pour la politique de l’impérialisme russe en Espagne et pour les impératifs d’une petite et moyenne bourgeoisie nationale écrasée par la force manifestée par le mouvement ouvrier.

C’est à la campagne que cet aspect du rôle du PCE fut le plus significatif. La conséquence immédiate de l’essor du processus de collectivisation a été une augmentation de la pression économique, politique et sociale sur les petits propriétaires terriens qui, soit ont opposé une résistance à sa mise en œuvre soit y ont été contraints par les circonstances. Sur le plan économique, de nombreux petits propriétaires ont perdu leurs terres au profit des communautés ou ont vu les bénéfices qu’ils tiraient de la vente de leurs produits diminuer en raison de leur concurrence. Sur le plan social, ils ont été mis à l’écart de la vie municipale. Enfin, sur le plan politique, ils ont perdu le peu d’ascendant qu’ils avaient acquis au cours des dernières décennies dans la vie politique municipale. Le problème était bien plus grave dans la région d’Aragon : là, la prédominance des petites propriétés agricoles n’était pas un obstacle pour les colonnes anarchistes qui quittaient la Catalogne pour Saragosse afin d’imposer des régimes de collectivisation forcée dans toutes les villes où elles se rendaient. Dans ce cas, les petits exploitants expropriés constituaient souvent la majorité de la population. Cela a donné naissance à une masse de petits propriétaires directement lésés par les collectivisations et donc opposés à celles-ci. Ce groupe social s’est identifié avec les revendications historiques de la Réforme Agraire, mais pas avec le modèle d’expropriation imposé au début de la guerre. Le PCE les a encadrés politiquement pour les utiliser comme force de choc dans l’affrontement qu’il commençait à préparer contre les prolétaires, notamment ceux organisés dans la CNT.

Le point culminant de cette évolution a été la création, en 1936, de la Fédération Paysanne, une organisation satellite du PCE qui rassemblait à la fois des petits exploitants et des grands propriétaires terriens qui, dans les faits, dirigeaient la politique du parti. À partir de sa faible implantation sociale dans les campagnes, où, comme nous l’avons dit, les forces de la petite bourgeoisie rurale et de la grande bourgeoisie avaient été démantelées par l’action conjointe des ouvriers et des paysans pauvres organisés dans la CNT et la FNTT socialiste, le rôle de la Fédération Paysanne a revêtu deux aspects.

D’une part, il s’agissait d’un instrument économique par lequel le ministère de l’Agriculture du PCE canalisait les crédits agricoles. Elle a ainsi cherché à couper les canaux de financement dont les communautés avaient besoin pour acheter des semences, des engrais, des fertilisants... mais aussi à fournir un débouché national et international à leur production, en favorisant le détournement des fonds destinés aux petits exploitants au profit de ceux qui, de cette manière, voulaient se soustraire au contrôle des communautés.

D’autre part, dans la Fédération Paysanne était recrutée une grande partie des troupes que les colonnes militaires dirigées par le PCE maintenaient dans les campagnes. En ce sens, les forces militaires du PCE sont venues en aide aux petits propriétaires terriens, en particulier dans la région de la Nouvelle-Castille, dès le début de la guerre, en réquisitionnant les fournitures et les produits des communautés, en démantelant les coopératives qui faisaient concurrence aux petits propriétaires terriens, et même en fusillant certains dirigeants ouvriers de la campagne.

S’appuyant sur cette base sociale qui lui permettait de mener les deux actions précitées, le PCE a pu agir avec une relative liberté depuis le ministère de l’Agriculture, où il n’a trouvé aucune opposition digne de ce nom de la part des anarchistes ou des socialistes. Ainsi, face aux troubles sociaux déclenchés dans les campagnes depuis le début de la guerre, le PCE a réagi depuis le ministère en légalisant “les expropriations des terres des propriétaires alliés à la bande rebelle”.

Comme on le voit, cette argutie permettait, tout en maintenant une certaine position “respectable” auprès des prolétaires ruraux, de placer implicitement les expropriations de la majorité des propriétaires hors la loi. Le PCE avait ainsi les coudées franches pour agir militairement contre la quasi-totalité des collectivisations du pays. Lorsque, en juin 1937, la pression exercée sur les communautés et la répression menée pendant et après les “événements de mai” menacèrent de provoquer une rupture entre le gouvernement républicain et les villes contrôlées par les organisations ouvrières, ce qui aurait signifié l’arrêt des travaux de récolte de la production céréalière, le ministère de l’Agriculture légalisa temporairement les expropriations sur lesquelles se fondaient les communautés de collectivisation. Une fois la récolte terminée, il les a rendues à nouveau illégales. Ce bras de fer, par lequel les forces anti-prolétariennes regroupées autour du parti stalinien affaiblissaient lentement les prolétaires ruraux face à la passivité de leurs prétendus dirigeants anarchistes et socialistes, dura jusqu’au mois d’août 1937. À cette date, les escadrons militaires de Líster (officier de l’armée républicaine aux ordres du PCE) ont pénétré dans la mairie de Caspe, siège du Conseil Régional de Défense d’Aragon (organisme créé par les anarchistes lors de leur avancée sur Saragosse pour régler la vie économique de la zone contrôlée) et l’ont dissous, ainsi que les collectifs agricoles qui en dépendaient. Par la suite, il a arrêté 700 militants de la CNT dans la région, décapitant ainsi l’organisation anarcho-syndicaliste et mettant définitivement fin à la force de ce syndicat.

Par cet acte, qui présupposait la fin de toute force indépendante du prolétariat dans la guerre civile, la politique agraire du gouvernement républicain était consolidée : défense des grands et moyens propriétaires agricoles, liquidation du mouvement ouvrier rural et, à partir de là, offre de paix aux franquistes sur la base de la pacification militaire, mais surtout sociale, du pays.

 

 


 

(*) Emphytéose : droit réel sur la terre d’autrui, en vertu duquel le détenteur (emphytéote) jouit d’une domination utile sur la terre elle-même, mais est tenu de l’améliorer et de payer au propriétaire un loyer annuel en argent ou en denrées alimentaires.

(**) Le dictionnaire de la Real Academia définit le cacique (cacicco) comme : « une personne qui, dans un village ou une région, exerce une influence excessive sur les questions politiques et administratives ». Ce terme, importé d’Amérique, était déjà utilisé par Cervantès (célèbre pour son roman Don Quichotte de la Manche) pour désigner un gros bonnet local. « Le terme “cacicco” est l’une de ces rares “découvertes” terminologiques qui condamnent tout un régime : il concentre la critique sur l’un des mécanismes les plus vils de la politique, la déformation du suffrage, et sur le système d’influences qui a rendu cette déformation possible. [...] Le caciquisme n’était pas un système parlementaire avec quelques abus, les abus constituaient le système lui-même. [...] Le pouvoir du “grand cacique” était fondé sur les services généraux qu’il rendait en faveur de son “pays” et sur les intérêts qu’il y avait. [...] On peut dire que le caciquisme est devenu un mal intolérable lorsque les liens locaux sur lesquels il reposait se sont dissous et que le système n’a pu être maintenu en vie que par la violence ». (Tiré de Storia della Spagna, II, 1808-1939, Raymond Carr, La Nuova Italia : 1978).

(***) Le yuntero était un paysan pauvre, sans terre, mais possédant un ou deux animaux de trait, permettant de les atteler à une charrue.

 

 

(1) Il faut bien comprendre que le “despotisme asiatique” dont parle Marx dans ses écrits sur cette période n’est qu’une similitude qui ne cherche pas à faire passer ce pays pour une exception espagnole au monde féodal qui dominait pratiquement dans toute l’Europe à l’époque. Les caractéristiques spécifiques apparues en Espagne après l’ “acte manqué” que fut la monarchie absolue des Rois Catholiques au XVe siècle (la première monarchie de ce type au monde), ont déterminé les relations politiques à dominante féodale du pays, notamment en ce qui concerne l’existence d’un État complet mais incapable de prendre en charge l’ensemble du pays, ainsi tiraillé entre les diverses influences des autorités locales. Mais cela ne signifie en aucun cas que l’Espagne n’était pas un pays féodal selon le modèle classique.

(2) Les Cortes Generales, convoquées en l’absence du roi Ferdinand VII (qui était “emprisonné” par les Français), ont lancé une sorte de programme parlementaire antiféodal dans tout le pays, bien qu’il n’y ait guère de force pratique pour l’appliquer.

(3) Les seigneuries juridictionnelles étaient la forme juridique par laquelle la noblesse gouvernait la population, limitant ses déplacements, appliquant les lois locales dont le noble était le seul garant, etc.

(4) Les trois guerres carlistes, dont la plus importante est la première (1833-1840), sont une série d’affrontements entre les partisans de l’Infante Isabelle (héritière du trône de son père, Ferdinand VII, grâce à la modification de la loi qui empêchait les femmes d’hériter) et le prétendant Charles de Bourbon. À l’arrière-plan de ces guerres se trouve l’affrontement entre la bourgeoisie progressiste alliée aux classes populaires rurales, intéressée par la fin des restrictions féodales à la propriété privée, et les partisans d’un retour à l’absolutisme féodal classique, alliés à leur tour aux petits propriétaires terriens basco-navarrais qui cherchaient à préserver le régime spécial accordé par les Fueros locaux, qui leur permettait de posséder de petites parcelles de terre et d’utiliser les terrains communaux. [Les Fueros locaux étaient les statuts juridiques qui, au Moyen Âge, rassemblaient les privilèges accordés par les rois aux vassaux, à certaines catégories sociales ou aux populations d’un territoire donné. Les Fueros de Navarre ont revêtu une importance particulière, car leur abrogation presque totale à la fin du XIXe siècle, à la suite de la troisième guerre carliste, est à l’origine du nationalisme basque.]

 (5) Le binôme Maura-Cambó est un peu le paradigme de la tension politique en Espagne au début du XXe siècle : après la fin du dit “régime de Restauration”, qui a imposé la succession des partis au gouvernement (conservateurs et modérés d’abord, conservateurs et progressistes ensuite), l’apparition sur la scène d’une bourgeoisie locale, catalane et basque, avec une force économique bien supérieure à celle de l’oligarchie foncière (représentée par ce système d’alternance imposé par la Restauration), a donné lieu à une lutte entre les anciens partis, héritiers de la légitimité monarchique et représentés par Antonio Maura, et les nouveaux courants, effectivement modernisateurs, représentés par Cambó. Cela signifie : s’il y avait eu une domination économique de l’oligarchie foncière, qui détenait effectivement le pouvoir mais n’avait pas la vigueur sociale pour le maintenir, le “régime de Restauration” n’aurait pas disparu au cours du premier quart du XXe siècle, tout comme il n’y aurait pas eu de concurrence pour le pouvoir entre les partisans de Maura et les partisans de Cambó. Pour l’anecdote, les manifestations populaires de l’époque étaient convoquées sous le slogan (en catalan, bien sûr) “Morí Maura, visca Cambó” [“Meurs Maura, vive Cambó”].

 (6) cf. Karl Marx, Œuvres IV, Politique I : L’Espagne révolutionnaire (1854), p. 850, Bibliothèque de La Pléiade, Éditions Gallimard : 1994.

(7) Le mouvement cantonaliste, qui marque la fin de la Première République espagnole (1873-1874), consiste en une série de soulèvements républicains et fédéralistes dans de nombreuses cités commerciales du pays (Carthagène, Alcoy, Valence...) et dans quelques communes agricoles de l’Andalousie occidentale. Il fut écrasé militairement par l’État, après quoi le régime de Restauration des Bourbons fut imposé. Le texte classique d’Engels, Les bakouninistes au travail. Mémoire sur l’insurrection d’Espagne de l’été 1873 (1894). (Marx, Engels, Lénine, Sur l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme, p. 137. Éditions du Progrès, Moscou : 1973) décrit le déroulement des événements et la position des bakouninistes durant ceux-ci.

 (8) Les jurys mixtes étaient un organe d’arbitrage parrainé par le gouvernement entre les patrons et les travailleurs dans les conflits du travail. Il s’agissait d’un projet lancé sous la dictature de Primo de Rivera par Pablo Iglesias (conseiller au ministère du Travail) pour créer, bien sûr, une structure minimale de collaboration entre les classes sur le terrain le plus immédiat afin de mettre hors d’état de nuire le syndicalisme de classe. Dans la pratique la plus immédiate, tant sous la dictature de Primo de Rivera que sous la République, on a tenté de transférer des travailleurs de la CNT, qui a toujours rejeté ces jurys mixtes, vers l’UGT, qui, en les acceptant, pouvait obtenir de plus grands avantages pour ses membres.

(9) Les élections de 1933 ont été remportées par la Confédération Espagnole des Droites Autonomes, un conglomérat de monarchistes, de régionalistes et de carlistes qui ont fait de la lutte contre la Réforme Agraire l’un de leurs chevaux de bataille.

(10) Mais Ottorino Perrone (Vercesi), dans son étude La tattica del Cominterna 1926-1940, Edizioni Sociali : 1976, a affirmé que : « Le rôle essentiel dans le secteur antifasciste de l’Espagne a été joué par l’État russe, et non par le Parti communiste espagnol, qui n’existait pratiquement pas ».

 

 

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