Jacques Camatte
(«programme communiste»; N° 108; Août 2025)
Jacques Camatte est décédé en avril 2025 à l’âge de 90 ans dans le Lot, où il vivait retiré depuis de nombreuses années. Il avait 18 ans quand au début des années 1950 il adhéra au groupe de militants rassemblés dans la région de Marseille sur les positions du parti (celui-ci n’existait alors formellement qu’en Italie) ; il y fut connu sous le pseudonyme d’“Oscar”. Il commença à publier des articles en 1957 sur Travail de groupe, puis sur programme communiste.
INVARIANCE DE L’OPPORTUNISME
À la suite d’un déménagement il milita au groupe de Paris à partir de 1964. Les divergences sur l’activité du parti se manifestèrent alors rapidement. Selon Camatte le parti tombait dans un “activisme de facture trotskyste” délaissant la théorie et dont le signe le plus flagrant avait été donné par la parution du Prolétaire. Dans une lettre de janvier 1966 à Bordiga, il se plaignait que lors d’une réunion internationale tenue à Paris, le travail de la section ait été remis en cause ; on avait critiqué le “dilettantisme” et dit que certains adhérents n’étaient pas de véritables militants. Il écrivait : « Nous avons affirmé que le militant est celui qui accepte intégralement le Programme. À quoi, il nous a été répondu que c’était insuffisant, qu’il fallait dire qu’était militant celui qui accepte de développer toutes les activités du parti. Cette définition est plutôt statique et statistique, elle ne se réfère pas à ce qui caractérise essentiellement notre mouvement : le programme » (1).
Cette position était précisément celle que combattit Lénine en Russie en 1904 et qui sépara les Bolcheviks des Mencheviks ; ces derniers soutenaient que devaient être considérés comme membres du parti tous ceux qui étaient d’accord avec son programme, alors que pour les bolcheviks, cela était nécessaire mais insuffisant : pour être membre du parti il fallait aussi travailler effectivement dans une organisation du parti et sous son contrôle. La différence pouvait sembler mineure, mais elle sépara en fait deux courants destinés à se situer dans des camps opposés de l’affrontement des classes : d’un côté les partisans d’une organisation militante fermée, soudée autour d’un programme et d’une activité cohérente avec ce programme ; de l’autre une organisation ouverte, aux contours lâches et qui n’impliquait pas un véritable engagement militant. Les Thèses de Naples rédigées quelques mois auparavant (juillet 1965) affirmaient : « même dans une situation extrêmement défavorable et même dans les pays où elle l’est le plus, il faut éviter l’erreur de considérer le mouvement comme une pure activité de propagande écrite et de prosélytisme politique. Partout, toujours et sans exceptions, la vie du parti doit s’intégrer dans un effort incessant pour s’insérer dans la vie des masses, même lorsque ses manifestations sont influencées par des directives opposées aux nôtres ». Bien qu’ils juraient alors leur accord complet avec ces Thèses, il était clair que Camatte et son camarade Dangeville ne pouvaient les accepter et leur départ du parti était inévitable : il se produisit peu après. La suite montra que ce n’était pas un supposé “activisme” (c’est-à-dire une activité déliée des principe), qu’ils combattaient, mais toute activité autre qu’intellectuelle et littéraire.
DE LA “REFORMATION DU PARTI DE CLASSE” ...
Camatte et Dangeville se séparèrent quelques mois après avoir quitté le parti. Dangeville créa la revue Le Fil du Temps, tandis que Camatte commença à publier Invariance au début de l’année 1968. Le no 1 revendiquait sur ses premières pages “l’invariance de la théorie du prolétariat” depuis le Manifeste Communiste de 1848, qui a triomphé en 1917 en Russie, en 1919 avec la fondation de l’Internationale Communiste et en 1921 avec la fondation du PC d’Italie, défendue ensuite par la Gauche Communiste, et « qui doit être restaurée, ainsi que le Parti Communiste – organe de la classe prolétarienne – en dehors de tout démocratisme, carriérisme, individualisme, contre l’immédiatisme et contre tout doute révisionniste de la doctrine. Le but d’“Invariance” est la reformation du parti de classe. » (2). Affirmation en apparence orthodoxe si on laisse de côté l’importance exclusive donnée à la théorie ; mais dès l’année suivante cette profession de foi disparaissait et Invariance no 8 (octobre-décembre 1969) affirmait qu’« aujourd’hui seul le parti historique est possible. Tout parti formel n’est qu’une organisation rapidement résorbée sous forme de rackett ; il en est d’ailleurs de même pour tout groupe, structuré ou non, qui pense œuvrer à la reformation du parti ou à la création des conseils. » La notion de parti était encore défendue, mais « le parti historique ne peut être constitué que par le mouvement du prolétariat se constituant en classe » : il était identifié au mouvement prolétarien spontané ; le but de la revue n’était donc plus la reformation du parti, mais de lutter « contre toutes les “théories” erronées provenant d’époques révolues et de mettre simultanément en évidence le devenir du communisme » – une tâche donc purement intellectuelle de révélateur en quelque sorte de la vérité...
... A L’HOMO GEMEINWESEN
Il apparut bien vite que parmi ces théories erronées se trouvait le marxisme, qu’il fallait “repenser” ; le capitalisme lui-même avait aboli les divisions de classes en rangeant tous les êtres humains dans une “classe universelle” et son développement est tel qu’il est désormais possible « du jour au lendemain de détruire réellement la valeur » et qu’il a même « réalisé en fait le stade de transition [au socialisme – ndlr] et dans une certaine mesure le socialisme inférieur » (3) ! « Depuis mai [1968 – ndlr] nous avons le mouvement de production des révolutionnaires. [...] Il est vain d’attendre la révolution : elle est déjà en acte. Ne la perçoivent pas ceux qui attendent pour la reconnaître un signe particulier, une “crise” qui déclencherait un vaste mouvement insurrectionnel, qui produirait un autre signe essentiel, la formation du parti, etc. » (4) : plus besoin de parti, de dictature du prolétariat, de révolution violente, tout est en train de se produire tranquillement...
Mais le “révisionnisme de la doctrine” ne s’arrêta pas en si bon chemin : du rejet de la “théorie du prolétariat” et du “dépassement” de Marx, Camatte, après avoir déclaré qu’il fallait “quitter ce monde” (5), affirmera, en annonçant l’arrêt de la publication d’Invariance, la “fin du procès révolution” et l’émergence à venir d’une nouvelle espèce humaine remplaçant Homo sapiens, Homo Gemeinwesen (l’Homme Communauté) (6).
Nous avons rapidement indiqué quelques points saillants de la trajectoire de Camatte qui l’a conduit à renier tout ce qu’il disait vouloir défendre. C’est la démonstration des divagations dans lesquelles peut tomber un intellectuel dès lors qu’il rompt les amarres programmatiques qui l’avaient lié aux positions révolutionnaires de classe.
Comment expliquer l’audience qu’a pu avoir Camatte dans les années 1970, voire après (7) ? Il faut remarquer d’abord que sa trajectoire s’inscrivait dans un mouvement parallèle de toute une couche d’intellectuels petits-bourgeois : dans un premier temps attirés par des positions d’apparence radicales, pseudo-marxistes (mais hostiles à tout ce qui évoquait le parti et le militantisme), ils s’en détournèrent ensuite et finirent dans des replis individuels colorés d’écologisme plus ou moins poussé. Avec une logomachie truffée de références abstruses au marxisme et un discours boursouflé, Camatte pouvait fournir un alibi séduisant à certains éléments de ce milieu pour tourner le dos à la lutte des classes et à l’affrontement avec le capitalisme.
Les prolétaires, eux, n’ont pas la possibilité de quitter le monde et d’attendre la transformation de l’espèce humaine en faisant pousser des légumes bio dans leur propriété. Ils n’ont que faire des fariboles d’un Camatte : ils ont face à eux non pas un “capital fictif” devenu pure “représentation” dans leur cerveau, mais un capitalisme bien réel et matériel qui les exploite et contre lequel ils doivent lutter, s’organiser, reconstituer leur parti – sur les bases réellement invariantes du programme communiste – pour pouvoir le vaincre dans une révolution sociale.
(1) cf. https://archives-maximalistes. over-blog.com/article-lettre-de-camatte-a-bordiga-de-janvier-1966-53966543.html. Camatte continuait : « Il est absolument évident que bien qu’admettant l’intégralité du programme, des camarades ne puissent pas développer toutes les activités. C’est le cas des camarades portugais qui sont ouvriers et qui travaillent de nuit. Ils ne peuvent pas assister à toutes les réunions et d’autre part ne peuvent diffuser du fait de leur statut d’étranger. Ainsi donc, le parti qui est celui du prolétariat et qui est international ne pourrait pas accepter dans ses rangs des ouvriers étrangers comme de bons militants !!! »
C’était exactement la justification démagogique du menchevik Martov. En dénonçant son opportunisme, Lénine répliqua : « En paroles, la formule de Martov défend les intérêts des larges couches du prolétariat ; en fait, cette formule servira les intérêts des intellectuels bourgeois, qui craignent la discipline et l’organisation prolétariennes. Nul n’osera nier que ce qui caractérise, d’une façon générale, les intellectuels en tant que couche particulière dans les sociétés capitalistes contemporaines, c’est justement l’individualisme et l’inaptitude à la discipline et à l’organisation ». Cf. Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière. Le paragraphe 1 des statuts », https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1904/05/vil19040500i.htm
(2) https://archivesautonomies. org/IMG/pdf/gauchecommuniste/gauchescommunistes-ap1952/invariance /1re-serie/invariance-serie1-n01.pdf
(3) cf. Bordiga ou la passion du communisme, http://www.revue invariance.net/passion.html
(4) cf. De la révolution, avril1972. Invariance, série 2, no 2.
(5) cf. Ce monde qu’il faut quitter, août 1974, http://www.revue invariance.net/cemondequitter.html
(6) cf. Emergence et dissolution, Invariance, série 4, 1989. http://www.revueinvariance.net/e.d.htm. En fait il y aura à partir de 1993 une cinquième série de la revue sous la direction de François Bochet.
(7) En 1975 apparut un groupe qui se revendiquait de la première série d’Invariance, le « Groupe Communiste Mondial », publiant la revue Le Programme de la Société Communiste. Au milieu des années 1980, après avoir recruté de nouveaux éléments, il décida que le moment était venu de passer à une intervention extérieure. Cela déclencha la crise du groupe : les nouveaux venus refusèrent ce tournant et publièrent une nouvelle revue Le Programme de la Révolution Communiste de 1989 à 2009, tout en continuant à s’appeler par le même nom, tandis que les anciens abandonnaient toute activité politique.
Parti Communiste International
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