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Le « Sovintern » : une internationale réactionnaire au service de l’impérialisme russe

 

 

Du 26 au 29 avril s’est tenu à Moscou le congrès fondateur du « Sovintern » (contraction de « Sovetskiy Internatsional », « internationale soviétique »), qui se présente comme un « réseau international pour le socialisme au 21e siècle » (1). Cette fausse Internationale communiste regroupe, selon les organisateurs (aucune liste officielle complète n’a encore été publiée), plus de 100 mouvements et partis prétendument communistes, des nostalgiques de l’URSS, des réformistes, des « socialistes nationaux », ainsi qu’une foule de démagogues nationalistes tous plus douteux les uns que les autres. Tous ont pour point commun d’être entièrement acquis à la cause du capitalisme russe – et en, premier lieu le parti socialiste russe initiateur, « Russie Juste », comme nous allons le voir. Cette contrefaçon vulgaire et bourgeoise qu’est le « Sovintern », intégralement chapeautée par le Kremlin, n’est ni plus ni moins qu’un instrument de l’impérialisme russe en recherche de soutiens internationaux, en particulier depuis l’invasion de l’Ukraine.

La session plénière du 27 avril, qui s’est tenue en grande pompe dans la très officielle Maison des syndicats, a d’ailleurs été ouverte par la lecture d’un message de bienvenue de Poutine lui-même, qui s’est dit convaincu qu’un tel rassemblement de partis « attachés à la justice sociale, au développement souverain et aux valeurs spirituelles et morales traditionnelles » allait permettre de « relever ensemble les défis communs à la stabilité et à la sécurité mondiale et régionale, tout en promouvant le développement économique et social » !

Avant de nous pencher sur ce panier de crabes opportunistes et réactionnaires, qui se sont jetés eux-mêmes dans les filets de l’impérialisme au nom de l’« antifascisme », de défense de la « souveraineté » et de lutte contre l’« hégémonie états-unienne », intéressons-nous au parti russe qui est à l’origine de cette initiative.

 

« RUSSIE JUSTE », SUCCURSALE DE « RUSSIE UNIE »

 

Le soi-disant « Sovintern » a été impulsé par « Spravedlivaya Rossiya : Patrioti — Za pravdu » (« Russie juste : Patriotes – Pour la vérité »), un parti officiellement social-démocrate de centre-gauche, mais qui est en réalité un parti conservateur et nationaliste, intégralement dans la main du Kremlin. Il faut noter que « Russie juste » est le résultat d’une fusion, réalisée en 2006, des trois principales variantes du conservatisme russe : le parti nationaliste d’extrême droite « Rodina » (« Patrie ») dirigé par l’homme d’affaire et actuel vice-président de la Douma d’État Alexandre Babakov, les « conservateurs sociaux » du « Parti des retraités » d’Igor Zotov, et le « Parti russe de la vie » de Sergueï Mironov, qui se définissait à l’époque comme libéral et nationaliste. C’est Mironov qui est devenu le président de « Russie Juste », et le dirigeant de facto du « Sovintern ».

Si la fusion de leurs partis respectifs avait été présentée en 2006 par Mironov et Babakov comme une façon de concurrencer à la Douma le parti de Poutine, « Russie unie », qu’ils désignaient alors comme le parti du « monopole politique » et de la « bureaucratie », il n’en était évidemment rien : « Russie juste » est un pur produit de « Russie unie », dans la longue tradition de l’« opposition contrôlée » qui consiste à créer de toutes pièces des partis prétendument contestataires afin de détourner le mécontentement des masses et de les mener dans des impasses purement légales et démocratiques.

En 2006, Vladislav Sourkov, le principal architecte du pouvoir poutinien et idéologue de « Russie unie » avait informé Mironov au cours d’une de leurs entrevues de la nécessité de créer un grand parti capable d’attirer le vote de la gauche à forte tendance nationaliste. Dans le cadre d’un éventuel système bipartite, « Russie juste » était appelé à devenir la « seconde jambe » de « Russie unie » (2). Si un tel projet de système bipartite à l’américaine ne s’est finalement pas réalisé (« Russie juste » compte actuellement 28 députés à la Douma d’État sur 450, bien derrière le deuxième parti du pays, le Parti Communiste de la fédération de Russie qui en possède 57 et qui est un autre exemple d’« opposition contrôlée »), cela n’a pas empêché Mironov d’occuper pendant près de 10 ans, de 2001 à 2011, la troisième fonction la plus importante au sein de l’État russe, après celle du président et du premier ministre : celle de président du Conseil de la fédération (la chambre haute du parlement russe, l’équivalent du Sénat en France).

« Russie juste » ne se donne même pas la peine de s’afficher comme un parti d’opposition et s’est toujours distingué par son soutien zélé au gouvernement du Kremlin, qu’il a soutenu dans toutes ses offensives antiprolétariennes et réactionnaires : restriction du droit à l’avortement et à l’accès à la contraception d’urgence, au nom de la défense des « valeurs familiales traditionnelles », opposition aux libertés sexuelles, attaques contre les prolétaires migrants visant à leur limiter l’accès à la nationalité et au regroupement familial, à encadrer strictement la durée de séjour en fonction des contrats de travail, à leur enlever toute possibilité de changer librement d’employeur, défense du fichage systématique des travailleurs sans-papiers par l’État bourgeois, etc.

Le rôle de vulgaire supplétif du pouvoir de ce parti s’est évidemment renforcé avec le début de l’invasion en Ukraine début 2022, puisque « Russie juste » partage les mêmes buts de guerre que Poutine ainsi que les éléments de langage sur le « régime nazi » de Kiev (comme le fait également le « Sovintern » (3)). En guise d’exemple, Mironov avait publié en 2023 une photo de lui sur les réseaux sociaux en train de brandir une masse qui lui avait été offerte et dédicacée par le PCM Wagner (Private Military Company Wagner), du même type que celle que le groupe avait utilisé en Ukraine pour fracasser les têtes de ses déserteurs (4). Cette tendance ultranationaliste du parti s’est notamment accentuée dès 2021, lorsque le parti de Mironov a fusionné avec le parti « Pour la vérité » du propagandiste d’extrême-droite Zakhar Prilepine, qui a été absorbé dans « Russie juste ». Prilepine (qui a pris la parole au sujet de l’« opération spéciale » depuis le Donbass via un message vidéo diffusé lors de la plénière du « Sovintern », et qui a été présenté comme un simple « écrivain engagé ») est un ancien dirigeant du « Parti national-bolchévique », puis de l’« Autre Russie », de l’écrivain Édouard Limonov, qui proposaient un syncrétisme entre stalinisme et nazisme. Le « Parti national-bolchévique » était allé jusqu’à reprendre la symbolique nazie sur son drapeau ainsi que le slogan hitlérien : « La Russie est tout, le reste n’est rien ! »

 

SOCIALISME CONSERVATEUR, SOCIALISME BOURGEOIS

 

La prétendue « internationale soviétique » « Sovintern » a débuté ses activités le 26 avril à l’hôtel Zolotoye Kolsto, un hôtel de luxe habituellement fréquenté par les gens d’affaire et les politiciens bourgeois, situé juste en face … du Ministère russe des affaires étrangères ! Si cela était volontaire ou non, c’est ce que nous ne saurons pas, mais cette « coïncidence » tombe à point nommé lorsque l’on sait que Sergueï Narychkine, le chef de l’espionnage extérieur politique russe, le SRV (Service des renseignements extérieurs) avait affirmé en mai 2024 que la Russie devait s’inspirer de l’expérience de l’Internationale communiste (« Aujourd'hui, alors que la Russie est à l'avant-garde du changement global dans l'ordre mondial, des leçons pratiques très utiles peuvent être tirées de l'expérience de l'Internationale communiste ») (5). Il est évident que le « Sovintern » cherche à être pour l’État capitaliste russe actuel ce que le Komintern stalinisé était à l’époque du capitalisme soviétique : un simple instrument d’influence visant à garantir la réalisation de ses objectifs bourgeois dans le jeu entre grandes puissances (ainsi que, on s’en doute, un moyen pour Mironov de garantir et de renforcer sa position dans les sphères du pouvoir poutinien).

Comme nous l’avons dit, la séance plénière a eu lieu le lendemain à la Maison des syndicats. S’y sont retrouvés les partis organisateurs ainsi que les organisations membres de l’initiative. Parmi les partis organisateurs on trouve, pêle-mêle, l’Union des socialistes démocrates (RDC), le Mouvement des socialistes de Serbie, le Parti du Progrès et du Socialisme (Maroc), le parti « Tunisie en avant », le soi-disant Parti des travailleurs de Grande-Bretagne de George Galloway, le Front sandiniste de libération nationale, le prétendu « Parti communiste américain » (l’ACP, une récente scission ultraréactionnaire et chauvine du CPUSA, qui se réclame d’un prétendu « communisme MAGA » en soutien à Donald Trump). Dans la catégorie des membres, on trouve, entre autres, le EVO Pueblo (formé en 2025 par Evo Morales, qui a envoyé un message vidéo), le Vatan Partisi (« Parti patriotique ») de Turquie, le Parti démocratique du peuple (Corée du Sud), la prétendue « Plateforme anti-impérialiste mondiale », le média vénézuélien et sud-américain Telesur, le parti « La Gauche » de Macédoine du Nord, le Parti Communiste du Népal…

Si l’on excepte le message de Poutine (qui a au moins le mérite de ne pas se réclamer de la lutte pour le socialisme), la projection du discours vidéo de Mironov, devant le drapeau national russe, a ouvert ce bal abject de déclarations réformistes et collaborationnistes (6). Ce dernier a fait du « socialisme » une vague lutte pour l’« égalité », en faveur des « droits humains » comme « condition préalable à une démocratie efficace » ! S’appuyant sur le développement capitaliste de l’URSS censé illustrer le « socialisme » réalisé, le socialisme a été présenté comme un moyen de favoriser la croissance et le développement industriel, respectueux du droit à l’accumulation et à la prospérité des différentes nations : « notre priorité absolue pour le nouveau socialisme est une transformation de grande ampleur de l'industrie et de l'économie. [...] Nous, socialistes, avons démontré à de nombreuses reprises notre solidarité envers la communauté internationale (sic!). Nous sommes prêts à travailler ensemble. Nous pouvons protéger les droits sociaux ainsi que les véritables intérêts nationaux (sic!) de nos pays. » On ne saurait, il est vrai, donner une illustration plus saisissante de la doctrine dégénérée de la « coexistence pacifique » de ces faux représentants du socialisme mais vrais héritiers du stalinisme.

Babakov a pris le relais en se référant aux « modèles économiques de la Russie, de la Chine, de l'Inde et de tous les pays des BRICS », présentés comme des « alternatives » au monde capitaliste simplement assimilé au système financier états-unien. Devant l’assemblée des participants, visiblement conquis, il a pu assurer (au nom du « Sovintern », ou en sa qualité de vice-président de la Douma d’État?), son entière solidarité envers le combat bien connu de Poutine et de la bourgeoisie russe pour le « bonheur » du peuple : « Le président de la Russie affirme que l'objectif de l'économie russe — et je suis certain que vous partagez cet objectif — doit être l'amélioration de la qualité de vie. Nous soutenons notre président lorsqu'il dit que les gens doivent vivre heureux. Et le bonheur, c'est avant tout un cadre de vie confortable. Il ne s'agit pas seulement de disposer de quelques mètres carrés supplémentaires par personne dans un appartement. Le bonheur, c'est aussi pouvoir vivre dans une maison confortable et évoluer dans un environnement agréable. »

Un représentant d’un des partis co-organisateurs, le Mouvement des socialistes de Serbie, a pu donner à entendre son interprétation « originale » du marxisme : « Je vous salue également au nom de mon parti, le Mouvement des socialistes de Serbie, un parti marxiste et patriote (sic) qui lutte depuis près de vingt ans pour la justice sociale, la souveraineté nationale et les valeurs traditionnelles (!!) ». Un éclair de lucidité a cependant semblé le traverser, lorsqu’il a déclaré : « Le socialisme est aujourd’hui en danger, en grand danger, menacé par de faux socialistes. »

Les participants au « Sovintern » ont également pu apprendre, de la bouche d’un certain Bogdan Tîrdea, un député bourgeois du Parti socialiste de Moldavie que « la démocratie et le développement ne sont possibles qu’avec le socialisme, et non pas seulement (sic!) avec le marché, mais aussi (sic!) avec une économie planifiée ; non pas seulement la liberté, mais aussi la justice. Lorsque l’on poursuit non seulement (!) son intérêt personnel [marchand, donc capitaliste, cela va sans dire], mais aussi l’intérêt public. La modernité et les traditions doivent être conciliées ». Ainsi donc, le socialisme ne désigne pas la phase immature du communisme, qui est déjà le résultat de la destruction totale de l’économie marchande et de l’intérêt économique personnel opposé à l’intérêt de toute la société, mais un simple mélange entre marché et plan, entre intérêt économique personnel et intérêt public, entre société bourgeoise et société communiste ! Et cette même crapule réactionnaire de conclure : « Et il n’y a pas de socialisme sans famille traditionnelle, un homme et une femme, sans père et mère, sans parents et enfants (!). Il n’y a pas de socialisme sans technologies, et probablement pas de socialisme sans Dieu » (!!!).

État, nation, démocratie, marché, tradition, religion : tout ce dont le socialisme marxiste représente la négation et la destruction radicales deviennent, dans la bouche des faussaires du « Sovintern », des propriétés du socialisme, des attributs du socialisme ! Dans le Manifeste communiste, Marx caractérisait le « socialisme bourgeois » ou « socialisme conservateur » en ces termes : « les bourgeois socialistes veulent les conditions de vie de la société moderne sans les luttes et dangers qui en résultent forcément. Ils veulent la société actuelle après élimination des éléments de révolution et de dissolution. Ils veulent la bourgeoisie sans le prolétariat. […] par ce changement des conditions matérielles de vie, ce socialisme n’entend nullement l’abolition des rapports bourgeois de production, laquelle n’est possible que par la voie révolutionnaire, mais des améliorations administratives qui s’accomplissent sur la base de ces rapports de production, ne changent rien au rapport du capital et du salariat […]. Liberté du commerce ! dans l’intérêt de la classe laborieuse ; tarifs protectionnistes ! dans l’intérêt de la classe laborieuse : voilà le dernier mot du socialisme bourgeois, le seul qu’il pense sérieusement. Le socialisme de la bourgeoisie consiste précisément à affirmer que les bourgeois sont des bourgeois – dans l’intérêt de la classe laborieuse. » À cette qualification vieille de près de deux siècle de lutte acharnée contre les faux socialistes (à laquelle nous pourrions même ajouter celle de « socialisme réactionnaire »), nous n’avons rien à changer. Ajoutons simplement qu’il leur a été trouvé, à la période impérialiste, un autre nom : sociaux-chauvins, partisans de l’unité avec leur propre bourgeoisie nationale, avec leurs propres traditions nationales, contre l’intérêt de classe du prolétariat, en bref, agents de l’impérialisme.

Il est inutile de continuer plus avant le récit de cette monstrueuse prostitution de la doctrine du communisme révolutionnaire. Toute cette farce s’est achevée dans la publication de 6 déclarations qui vont toutes dans le sens du soutien aux impérialistes russes, chinois et à leurs alliés, contre l’impérialisme américain et occidental : des déclarations de solidarité avec Maduro, avec les gouvernements iranien, cubain, nord-coréen, une déclaration de soutien à l’agression de l’Ukraine par la Russie ainsi qu’aux buts de guerre de cette dernière, une déclaration contre le colonialisme occidental en Afrique (qui ne dit évidemment rien des récents agissements russes et chinois sur ce continent).

 

L’INTERNATIONALE COMMUNISTE DE DEMAIN CONTRE LES TRAÎTRES ET LES FALSIFICATEURS

 

La véritable Internationale communiste de demain, le Parti Communiste mondial de demain, que nous sommes sûrs de voir ressurgir dans un avenir plus ou moins proche, s’érigera dans l’affrontement ouvert et déclaré, idéologique comme physique, contre l’impérialisme mondial et tous ses serviteurs, que ces derniers soient des partisans ouverts du capitalisme ou qu’ils cherchent à se dissimuler sous des apparences de partis rouges. L’Internationale communiste à venir ne pourra pas être issue du rassemblement de forces hétéroclites et douteuses, poursuivants leurs propres fins nationales et bourgeoises, et qui chercheraient à se rassembler à partir du principe bourgeois de la discussion libre et démocratique, comme prétendent le faire les partis opportunistes du prétendu « Sovintern ». Elle ne se constituera au contraire qu’à partir du ralliement des fractions les plus avancées, les plus déterminées, les plus ardentes et les plus pures du prolétariat révolutionnaire au Parti Communiste International, qui se rattache au programme marxiste non falsifié tel qu’il fut maintenu par la Gauche communiste d’Italie contre toutes les déviations et toutes les trahisons de l’opportunisme depuis le siècle dernier.

 


 

(1) https://sovintern.org/fr/forum.

(2) « Two-Party Politics, Russian Style », London Review of Books, 13/06/2011, https://www.lrb.co.uk/blog/2011/july/two-party-politics-russian-style?.

(3) « On the settlement of the crisis around Ukraine », International Socialist Network Sovintern, https://sovintern.org/forum/declarations/declaration-6-en.pdf.

(4) « The Grisly Cult of the Wagner Group’s Sledgehammer », The Intercept, 02/02/2023 : https://theintercept.com/2023/02/02/wagner-group-violence-sledgehammer/.

(5) « La Russie doit s'inspirer de l'expérience de l'Internationale communiste pour changer l'ordre mondial, a déclaré Sergueï Narychkine », Эхо России, 16/05/2024 : https://ehorussia.com/new/node/30938.

(6) « First International Socialist Forum SOVINTERN – For Socialism in the 21st Century », https://www.youtube.com/watch?v=IUzL62krCRk.

 

13 juin 2026

 

 

Parti Communiste International

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