Algérie. La révolution et la lutte anticoloniale dans l’analyse marxiste
( Brochure «le prolétaire», Août 2025 , format A4, 72 pages, Prix : 6 € ) - pdf
Back - Retour thèses et textes du parti - Retour Catalogue - Retour thèmes - Retour prises de positions - Retour archives
Sommaire
● De la révolution anticoloniale à la révolution prolétarienne
● 8 mai 1945 : Dès la fin de la guerre mondiale, l’impérialisme français déclenchait une bestiale répression coloniale en Algérie (“Le Prolétaire”, n° 476, avril-mai 2005)
● La paix ? (“Programme communiste”, n° 19, avril-juin 1962)
● Bases et perspectives économico-sociales du conflit algérien (“Programme communiste”, n° 15, avril-juin 1961)
● Le communisme et les partis algériens (“Programme communiste”, n° 11, avril-juin 1960, n° 12, juillet-septembre 1960 et n° 13, octobre-décembre 1960)
● Quelques remarques sur la question coloniale (“Programme communiste”, n° 9, octobre-novembre-décembre 1959)
● Le parti communiste français (PCF) et la question coloniale (“Programme communiste”, n° 5, octobre-novembre-décembre 1958)
● Encore le PC et la question coloniale (“Programme communiste”, n° 6, janvier-février-mars 1959)
● La question coloniale : un premier bilan (“Programme communiste”, n° 4, juillet-août-septembre 1958)
● Physionomie sociale des révolutions anti-coloniales (“Programme communiste”, n° 2, janvier-mars 1958)
Annexes :
● Rosa Luxembourg. Les fastes de la colonisation française en Algérie. L’accumulation du capital, tome II, extrait de la partie III. Les conditions historiques de l’accumulation, chapitre XXVII : La lutte contre l’économie naturelle
● L’Algérie contemporaine. Complément statistique au texte de Rosa Luxembourg (“Programme communiste”, n° 5, octobre-décembre 1958)
Bases et perspectives économico-sociales du conflit algérien
( Programme communiste, n° 15, avril-juin 1961 )
Avant de passer à l’étude ci-dessous, il nous faut rappeler au lecteur les résultats essentiels de tous les articles déjà parus sur la question algérienne dans les précédents numéros de Programme communiste.
1) L’histoire de la société algérienne se caractérise par la longue persistance du communisme primitif, forme de production excluant la formation d’un État national centralisé. Les invasions romaine, arabe et turque n’étaient pas parvenues à détruire la propriété commune du sol, dont seule la conquête française finit par avoir raison. Encore fallut-il attendre les récents camps de regroupement, c’est-à-dire 130 ans, pour voir disparaître les derniers résidus de cette forme.
2) La forme économique importée par les Français, le capitalisme, s’est développée surtout dans l’agriculture, bouleversant l’économie algérienne primitive. Elle provoqua l’expropriation d’un grand nombre de producteurs immédiats, amenant la formation d’un important prolétariat dont une partie émigrera en France et surtout d’une masse de sans-réserves réduits à une existence encore plus misérable et précaire que ce dernier.
3) En Algérie, le conflit de race l’a emporté sur le conflit de classe parce que, la bourgeoisie algérienne étant réduite et son influence politique négligeable, la domination et l’oppression de classe ont été essentiellement exercées par l’impérialisme français et toutes les couches sociales de la colonisation européenne.
4) Cependant, en Algérie comme dans d’autres colonies et semi-colonies du monde, la Révolution russe de 1917 n’alla pas sans un important contrecoup politique : le développement d’un fort mouvement d’indépendance nationale, dirigé par des forces prolétariennes cherchant la liaison avec le prolétariat français et la métropole. Cet aspect est historiquement donné par la constitution, en 1926, de l’Étoile Nord-Africaine par initiative de communistes algériens. Cette organisation représentait une condition politique favorable à une double révolution analogue à celle qui, en 1917, mit fin à la phase tsariste en Russie. Pour que cette condition politique subsiste, il aurait fallu que le prolétariat français et son parti répondent à cet appel, et surtout que l’Internationale reste sur les positions théoriques et pratiques définies au Congrès des peuples de couleur, à Bakou, en 1920.
Ceci ne s’étant pas réalisé, l’Étoile Nord-Africaine fut progressivement rejetée dans un cadre strictement nationaliste et bourgeois.
5) En France, le Parti Communiste refusa tout d’abord de soutenir le mouvement algérien sous le prétexte que l’essentiel était de lutter contre le fascisme, puis il le sabota en traitant ses chefs de fascistes, et finalement réclama et justifia les massacres de 1945 dans le Constantinois pour « défendre la démocratie menacée ». Soucieux en réalité de grandeur française, il nia à l’Algérie la qualité de nation. Reconnaissant tardivement que cette nation était en train de se former, il ne fit rien en faveur du mouvement insurrectionnel, ni en 1954 lorsque la révolte générale éclata, ni plus tard lors des manifestations de rappelés. En revanche, il permit le vote des pouvoirs spéciaux en 1956.
6) Quant à l’Internationale, elle s’était liquidée, dès 1928, en adoptant à son VIe Congrès la théorie et la pratique renégates du Socialisme dans un seul pays. Dans ces conditions, la révolution populaire algérienne devait fatalement tomber sous la direction de la bourgeoisie. Celle-ci ne s’y est ralliée tardivement que pour s’assurer le contrôle de la société dans la phase de l’indépendance politique, fruit inévitable de la lutte armée de la paysannerie pauvre. Le prolétariat algérien ne joue plus aucun rôle politique distinct dans cette révolution, sa fraction émigrée en France ne répudiant la direction nationaliste du FLN que pour tomber dans une action syndicale sans portée révolutionnaire.
7) L’intransigeance de l’impérialisme français, en prolongeant la guerre pendant sept ans, a achevé la destruction de la société algérienne. En ceci, la croyance gaulliste et ultra que la démocratie et la civilisation occidentale se défendaient dans le bastion algérien a eu des conséquences révolutionnaires dont le pacifisme bêlant du démocratisme stalinien et de la gauche en général est totalement privé.
8) L’incapacité de l’impérialisme français de réduire rapidement la révolte armée a provoqué en Algérie la colère de la petite bourgeoisie européenne, d’autant plus enragée à réclamer la victoire militaire que ses privilèges lui semblaient plus menacés. Le pouvoir gaulliste a mis cette petite bourgeoisie au pas, et peut-être prévenu l’extension de son mouvement en France. N’ayant pas eu à intervenir contre un prolétariat totalement passif, il put donc se poser en défenseur de la démocratie.
En réalité, comme son programme social est le développement du capitalisme, et que celui-ci ne va pas sans paupérisation de la petite bourgeoisie, ce pouvoir s’exerce (et plus encore s’exercera) dans le même sens que les pouvoirs fascistes.
9) En Algérie, le grand problème politique était la passation des pouvoirs, puisqu’il n’y avait pas, comme en Tunisie ou au Maroc, un État capable de les recevoir, sans que toutefois le pays puisse devenir province française. Les événements de décembre ont ouvert la dernière phase de la guerre, en montrant qu’entre l’Algérie française et la poursuite de l’insurrection populaire, il y avait place pour une troisième solution : le compromis entre le grand capital français et le GPRA, gouvernement de la lâcheté bourgeoise érigé sur l’abnégation des fellaghas dans la lutte. Le ralliement des députés et sénateurs algériens à la position FLN, nuit du 4 août de l’insurrection algérienne, a apporté une preuve supplémentaire de la proximité du compromis.
10) Le compromis politique ne mettra pas fin aux antagonismes sociaux. L’Algérie restera une poudrière de l’Afrique, comme l’article ci-dessous le démontre. En France, son contrecoup sera tel que le prolétariat français aura à soutenir une dure lutte s’il veut maintenir son niveau de vie. Seulement, il aura devant lui un pouvoir capitaliste fascisé, sorti plus puissant de la crise, comme ce fut souvent le cas dans l’histoire. Cette situation, il la devra à tous les partis qui, depuis trente-cinq ans, n’ont fait que trahir ses intérêts, même les plus immédiats, et en premier lieu le PCF.
11) L’indépendance algérienne arrive à la fin de la lutte anticolonialiste armée qui a abouti, dans de nombreux pays arriérés du monde, à la fondation d’États nationaux indépendants visant à y développer le capitalisme. Or cette phase correspond en gros à celle qui fut nécessaire au capitalisme d’Europe, d’URSS et du Japon) pour réaliser sa reconstruction d’après-guerre à laquelle le prolétariat ne sut opposer aucun obstacle. Pour cette double raison, l’indépendance algérienne marque non seulement une fin, mais un commencement, le commencement d’une phase infiniment plus troublée que la précédente. Tout d’abord, parce que d’anciens grands déchus réapparaissent : c’est le Japon, c’est l’Allemagne, puissants protagonistes de la lutte commerciale dans le monde, en dépit du contrôle des impérialismes vainqueurs. Ensuite, parce que de nouveaux concurrents s’annoncent : l’URSS, et tous les nouveaux capitalismes qui vont se développant en Chine, dans l’Inde et dans mille contrées du monde. Pendant une certaine période, l’élargissement de l’accumulation du capital à l’échelle mondiale peut bien (dans la mesure du moins où elle ne se fait pas derrière un rideau de fer) retarder la crise pour les fournisseurs super-industrialisés d’équipement. Mais d’une part, il prépare la plus gigantesque crise capitaliste de l’histoire ; et de l’autre, il ne va ni n’ira sans énormes difficultés dans une immense zone qu’on pourrait bien appeler les Balkans du monde.
Dans cette zone qui comprend les pays de l’Europe centrale, du Proche-Orient, de l’Asie du Sud-Est, de l’Amérique centrale et de la plus grande partie de l’Afrique noire, le développement des forces productives modernes apparaît directement conditionné par l’instauration de la dictature du prolétariat. Pour que celle-ci puisse s’instaurer, il faudra que, dans le monde entier et en particulier dans les pays avancés, le prolétariat se reconstitue en parti révolutionnaire, luttant pour le triomphe du programme communiste intégral. Mais la phase qui s’ouvre n’étant pas celle de la coexistence pacifique, et de l’harmonie du monde décolonialisé, mais celle de l’exaspération de tous les contrastes sociaux, elle offrira des conditions beaucoup plus favorables que la précédente à cette grande reconstitution de la force révolutionnaire du prolétariat, condition sine qua non de la victoire.
* * *
La lutte anti-impérialiste qui secoue l’Algérie tout entière a été déclenchée par les classes que l’indigence et l’unilatéralité du développement capitaliste de ce pays, sous la domination coloniale, avaient placées dans une situation intolérable. Les formes de la société algérienne et son mode de production s’expliquent non seulement par des conditions géographiques mais par l’histoire qui fut celle d’une série de colonisations. Ce sont ces conditions générales qu’il nous faut rappeler tout d’abord.
L’AIRE GEOGRAPHIQUE
L’absence de propriété de la terre est la clé de voûte de tout l’Orient. Elle nous livre le secret de toute son histoire politique et religieuse. Or si les Orientaux ne sont pas parvenus à la propriété foncière, cela tient au climat, à la nature du sol et au fait que l’irrigation est dans cette aire géographique la condition essentielle de l’agriculture. Marx délimite comme suit l’aire orientale : « […] surtout la présence de vastes espaces désertiques, qui s’étendent du Sahara, à travers l’Arabie, la Perse, l’Inde et la Tatarie, aux plateaux les plus élevés de l’Asie, ont fait de l’irrigation artificielle à l’ aide de canaux et d’autres ouvrages hydrauliques la base de l’agriculture orientale. En Égypte et en Inde, comme en Mésopotamie et en Perse, les inondations servent à fertiliser le sol […]. Cette fertilisation artificielle du sol, dépendant d’un gouvernement central et tombant en décadence dès que l’irrigation ou le drainage sont négligés, explique le fait suivant qui autrement aurait paru étrange : des territoires entiers qui, autrefois, furent admirablement cultivés, comme Palmyre, Petra, les ruines du Yémen, de vastes provinces de l’Égypte, de la Perse et de l’Hindoustan, sont actuellement stériles et déserts. Elle explique aussi pourquoi une seule guerre dévastatrice a pu dépeupler le pays pour des siècles et le priver de toute sa civilisation. Karl Marx, La domination britannique en Inde, New York Daily Tribune, 25 juin 1853, écrit le 10 juin 1853. In Marx-Engels, Œuvres choisies, tome 1, Moscou : Éditions du Progrès).
Une remarque s’impose évidemment : les conditions climatiques dont parle ici Marx indiquent seulement la possibilité d’un développement et non sa réalité. Nous constatons que les zones d’agriculture irriguée et d’élevage nomade ont les mêmes traits fondamentaux : le manque d’eau, soit en quantité (et il sera difficile d’irriguer), soit en temps voulu. Ces conditions naturelles expliquent les traits spécifiques de ces économies de production, celui des zones de transition qui les relient, les invasions, les soi-disant dynasties nomades, le phénomène des Grandes Murailles et autres grands travaux effectués par des masses d’hommes. Les grandes sociétés nomades se développèrent en Afrique et en Asie au bord des sociétés agraires pratiquant l’irrigation, leur imposant de l’extérieur un élément militaire et politique. En Afrique, cette zone confine à la région tropicale, où il n’est pas possible aux économies primitives, ni d’ailleurs à l’économie capitaliste, privée et mercantile, de régulariser les eaux en vue de l’agriculture.
A côté du facteur naturel des précipitations intervient un facteur économique et social : l’ordre de grandeur des travaux hydrauliques nécessaires. Lorsqu’il faut endiguer les eaux sur une grande échelle (Fleuve Jaune, Nil, Euphrate, etc.), construire des barrages réservoirs, creuser des canaux, les moyens techniques dont disposent des individus ou, même des groupes locaux sont insuffisants : la régularisation des eaux doit être effectuée centralement ce qui favorise le développement de l’État. Dans les zones d’élevage et de nomadisme, par contre, la production peut être organisée dans les limites de la tribu où une appropriation individuelle des biens n’apparaît jamais spontanément.
GEOGRAPHIE DE L’ALGERIE
L’Algérie ne possède pas de grand fleuve si bien qu’un puissant État central n’y était pas indispensable pour les travaux d’irrigation. Elle ne possède pas non plus une province intérieure assez vaste et prospère capable de devenir, comme dans d’autres pays riverains de la Méditerranée, le noyau de l’unité nationale. Même la Tunisie et le Maroc sont plus favorisés, car l’Algérie n’a comme arrière-pays que des étendues infinies de steppes et de déserts. Réduite à une plaine côtière prolongée au sud par l’étroit bourrelet montagneux de l’Atlas, l’Algérie proprement dite est resserrée entre la Méditerranée et le Sahara. Le morcellement du relief rend la circulation d’Ouest en Est très difficile ; qui plus est, la bande côtière est plus réduite à l’Ouest qu’à l’Est, où l’Atlas tellien occupe plus de place par rapport à la steppe. Cette inégalité se répercute sur la nature du peuplement, le genre de vie et l’activité économique : l’agriculture sédentaire s’étend jusqu’à l’Atlas saharien dans l’Algérie orientale, mais ne s’écarte guère de la côte dans l’Ouest du pays, où les Hautes-Plaines sud oranaises s’avance très loin vers le Nord. Ce déséquilibre entre Est et Ouest s’accroît encore du fait de l’opposition entre la zone côtière cultivée et l’arrière-pays nomade. Ces deux zones pourraient cependant se compléter harmonieusement et ont besoin l’une de l’autre – surtout le Sud du Nord – pour ne pas dépérir. Les habitants des oasis du désert et les pasteurs nomades des steppes doivent demander aux sédentaires des régions plus favorisées par les pluies de l’orge et du blé, mais peuvent leur fournir un précieux appoint en laine, viande, lait, fromages, dattes, etc. Aussi les rois berbères choisissaient-ils toujours pour capitale une ville intérieure, contrairement aux envahisseurs qui, n’occupant vraiment que la zone nord, ont par contrecoup miné le Sud et déséquilibré complètement l’économie du pays.
COURTE HISTOIRE
Ce fut déjà le cas des premiers envahisseurs, les Romains, qui firent de l’Afrique du Nord leur grenier à blé. Ils isolèrent la zone du Sud par un cordon militaire et introduisirent dans l’étroite bande côtière leur système de production esclavagiste et de propriété individuelle. Kautsky explique que dans toute la région méditerranéenne la première forme de société de classes porta un coup terrible à la végétation, à la faune et au sol. En Algérie, la propriété privée introduite par les Romains a été relayée et étendue par l’implantation bien postérieure du capitalisme français.
L’invasion arabe (VIIIe siècle) tenta de réagir contre les effets de la propriété individuelle (les Arabes étaient maîtres dans l’art de l’irrigation). La résistance des autochtones dura plus de 70 ans. Plus tard, les rivalités au sein de ce trop grand Empire arabe et les attaques de l’extérieur eurent raison des tentatives d’unification de toute l’aire islamique. En Algérie même, ni les nomades (qu’il faut distinguer des envahisseurs arabes), ni les sédentaires, ne purent accéder à l’hégémonie sur tout le pays, bien que les seconds n’en aient pas été loin (947-984). Alors que les vastes pâturages des plateaux nord-africains demeuraient la possession indivise des tribus nomades qui les parcouraient, le système foncier développé chez les Kabyles sous l’influence arabe s’écartait déjà considérablement du type primitif de la propriété tribale (1).
Les Turcs (XVe siècle), conformément à leurs lois, laissèrent généralement le pays entre les mains des tribus, mais une partie importante des terres non cultivées, qui appartenaient jusque-là à celles-ci, devint terre domaniale. Ces terres furent cultivées aux frais du gouvernement turc, sur les fonds des caisses d’État. A la fin de la domination turque, la situation foncière était la suivante :
Dans le Tell : Propriété domaniale : 1,5 million d’hectares. A la disposition de l’État, à titre de biens communs à tous les croyants : 3 millions d’hectares de terres en friche. Propriété privée (sans cesse menacée d’expropriation par les Turcs) : 3 millions d’hectares, dont 1,5 million d’hectares partagés entre les Berbères dès l’époque romaine et 1,5 million d’hectares qui s’y étaient ajoutés par appropriation privée sous la domination turque. En jouissance indivise des tribus arabes : 5 millions d’hectares.
Dans le Sahara : Seulement 3 millions d’hectares, situés à l’intérieur des oasis, en partie propriété familiale, en partie propriété privée ; le reste, 23 millions d’hectares étant désertiques.
Quelles étaient alors les hypothèses du marxisme sur le développement ultérieur de cette société ? Une lettre de 1886 d’Engels à Bernstein (2) permet de déduire qu’en Algérie, comme chez d’autres peuples soumis à la domination turque, les institutions gentilices auraient pu devenir un point de jonction avec le communisme moderne, si elles avaient survécu jusqu’à la révolution socialiste européenne.
Comme, d’une part, la colonisation française les a largement détruites et que, d’autre part, la Révolution Communiste attendue au lendemain de la première guerre mondiale a tardé jusqu’à aujourd’hui, c’est la perspective posée dès 1853 par le marxisme pour l’Inde qui se présente, à l’heure actuelle, devant l’Algérie : « Les Indiens ne récolteront pas les fruits des éléments de la nouvelle société semés de-ci, de-là parmi eux par la bourgeoisie anglaise, jusqu’à ce qu’ en Angleterre elle-même les classes dominantes n’aient été supplantées par le prolétariat industriel, ou que les Hindous eux-mêmes ne soient devenus assez forts pour rejeter définitivement le joug anglais. » (Karl Marx, Les résultats éventuels de la domination britannique en Inde, New York Daily Tribune, paru le 8 août 1853, écrit le 22 juillet 1853. In Marx-Engels, Œuvres choisies, tome 1, Moscou : Édition du Progrès).
« COEXISTENCE » EXPLOSIVE DANS L’AGRICULTURE
Les causes du conflit algérien résident dans les transformations apportées par le capitalisme français à la structure de la propriété foncière héritée de la domination turque, des débuts de la colonisation jusqu’en 1954. Bien que le mode de production soit essentiellement différent, les données montrent que le capitalisme n’a pas supplanté partout la propriété locale archaïque, qui subsiste dans des zones immenses sous des formes dégénérées et moribondes. Mais, à peine victorieuse, l’agriculture capitaliste elle-même décline, comme le montreront les chiffres sur la production agricole. Le domaine de la propriété privée s’est généralisé et a pris, du moins dans les grandes exploitations européennes et algériennes, un caractère pleinement capitaliste : ce n’est pas seulement la terre, les instruments de production, les produits qui sont devenus des marchandises, mais la force de travail elle-même. Sous la domination turque il y avait un large et florissant secteur de propriété communautaire, « formidable pont vers le communisme supérieur » ; sous la domination française celui-ci est ruiné : la propriété capitaliste a donné naissance à son fossoyeur, le prolétariat. C’est ce que prouvent les statistiques officielles. Nous donnons ci-dessous un tableau que nous lirons en distinguant un secteur de production pré-bourgeoise et un secteur capitaliste où nous mettrons côte à côte les Européens et les Algériens (on est généralement d’accord pour considérer comme capitalistes les exploitations algériennes dépassant 50 hectares).
| Exploitation | Superficie en milliers d’hectares | ||
| Européens | Algériens | Totaux | |
| Moins d’un ha | 0,8 | 37,2 | 38,0 |
| 1 ha à 10 ha | 21,8 | 1 341,3 | 1 363,1 |
| 10 à 50 ha | 135,3 | 3 185,8 | 3 321,1 |
| 50 à 100 ha | 186,9 | 1 096,1 | 1 283,0 |
| Plus de 100 ha | 2 381,9 | 1 688,8 | 4 070,7 |
| Totaux | 2 726,7 | 7 349,2 | 10 075,9 |
En gros, le secteur capitaliste comprend 5 500 000 d’ha, et le secteur précapitaliste 4 550 000.
Toute la population européenne, active ou non, vivant de l’agriculture était en 1954 de 93 000 personnes. Elle se montait en 1911 à 221 230 et en 1948 à 123 000 personnes. Au début du siècle, elle représentait plus du tiers de l’ensemble de la population européenne ; aujourd’hui, elle n’en constitue pas le dixième. Pourtant, la propriété européenne s’est accrue de plus de 50% depuis 60 ans, passant de 1 846 000 à 2 726 700 ha. Elle a ainsi atteint le maximum d’extension et de concentration, car elle occupe maintenant toutes les terres propres à son mode de culture et a comprimé, au-delà de ce qui est supportable, l’agriculture algérienne archaïque en précipitant partout le processus d’érosion du sol. « Chaque jour qui passe, écrit M. Dumont, l’Algérie a en moyenne 100 ha de terre en moins. » « A partir de 1926, un programme d’ensemble de construction de barrages mieux adaptés aux conditions naturelles fut mis sur pied. Il est maintenant complètement achevé et plus de 100 000 ha de terres sont irriguées ; cette superficie doublera quand l’aménagement des périmètres irrigables sera terminé. » (René Gendarme, L’économie de l’Algérie, A. Colin, 1959).
Non seulement la politique de construction de grands barrages réservoirs est freinée par la « terrible menace de l’envasement » (on calcule qu’un barrage doit être totalement amorti en 50 ans puisqu’en bout de ce délai il est entièrement envasé, ce qui oblige à une agriculture intensive qui dégrade le sol d’une façon le plus souvent irrémédiable en économie mercantile), mais encore elle ne profite en rien à l’énorme secteur de la petite agriculture indigène.
Avec l’extension et la concentration de la propriété foncière, la mécanisation avait fait des progrès spectaculaires. Entre 1939 et 1955, le nombre des moissonneuses-batteuses a augmenté de plus de sept fois : 500 en 1939, 3 730 en 1955. Celui des tracteurs et augmenté de près de quatre fois : 5 600 en 1939 et 20 508 en 1955. Cette situation se répercute évidemment sur la main-d’œuvre. L’archaïque khamessat (métayage à 1/5) a diminué rapidement, mais le salariat agricole n’augmente pas pour autant. En 1911, on dénombrait 207 707 salariés de plus de 15 ans. En 1951, le nombre des travailleurs agricoles permanents était de 171 232 dont 8 000 Européens, surtout ingénieurs et maîtrise ; il passait à 112 000 en 1954, où on dénombrait d’autre part 459 000 non permanents. Aucun des différents plans d’avenir ne prévoit une augmentation de la main-d’œuvre agricole.
Dans les secteurs de base de l’alimentation, la production agricole par tête d’habitant entre 1911, 1938 et 1953 a diminué d’une façon catastrophique. Nous ne distinguons pas ici entre la production européenne et algérienne : c’est la production globale que nous considérons.
| Production | 1911 | 1938 | 1953 | |||
| En milliers de q. | Total | kg / hab. | Total | kg / hab. | Total | kg / hab. |
| Blé (dur et tendre) | 9 080 | 163,0 | 9 560 | 132,00 | 11 360 | 119,2 |
| Orge | 9 680 | 174,0 | 7 220 | 99,80 | 7 907 | 83,0 |
| Pommes de terre | 437 | 7,9 | 1 453 | 10,58 | 2 442 | 21,8 |
| Maïs | 140 | 2,5 | 142 | 2,00 | 124 | 1,3 |
| Légumes secs | 392 | 7,0 | 332 | 4,60 | 579 | 6,0 |
| Dattes | 1 006 | 8,80 | 1 019 | 10,7 | ||
| En millions d’hl : | Total | hl / hab. | Total | hl / hab. | Total | hl / hab. |
| Huile d’olive | 179 | 3,2 | 174 | 2,4 | 289 | 3,0 |
La même baisse s’est produite dans le cheptel, dont l’élevage est essentiellement affaire des Algériens :
| Elevage | 1911 | 1938 | 1953 | |||
| Total | (1) | Total | (1) | Total | (1) | |
| Bovins | 1 113 952 | 200 | 794 313 | 110 | 864 000 | 91 |
| Ovins | 8 528 610 | 1 533 | 5 963 137 | 824 | 6 014 000 | 631 |
| Caprins | 3 861 847 | 694 | 2 736 546 | 378 | 2 231 000 | 339 |
| (1) Nombre de bêtes pour mille habitants. | ||||||
Le tableau suivant établi à partir de l’étude récemment publiée par le Club Jean-Moulin Les perspectives d’emploi des Européens en Algérie, nous donne la situation (les différentes classes en présence. Il indique en outre le niveau des revenus en France et en Algérie, et pour ce dernier pays distingue entre Européens et Musulmans.
CLASSES SOCIALES ET INTERETS DE CLASSE
| Groupes sociaux | Nb de famille | Nb d’individus | % de la population respective | Revenu par individu | Rapport même catégorie en France | |
| 1. Exploitants agricoles riches et dirigeants du commerce et de l’industrie. | ||||||
| Européens | 10 000 | 30 000 | 3,00 | 1 215 000 | 5 fois | |
| Musulmans | 4 000 | 21 000 | 0,25 | 434 000 | 1,8 fois | |
| 2. Cadres administratifs et techniques, commerçants moyens et aisés, professions libérales. | ||||||
| Européens | 77 000 | 277 000 | 26,6 | 365 000 | 1,5 fois | |
| Musulmans | 25 000 | 133 000 | 1,6 | 226 000 | 0,9 fois | |
| 3. Salariés permanents de l’industrie et du commerce, de l’administration, petits et moyens commerçants. | ||||||
| Européens | 168 000 | 638 000 | 61,3 | 119 000 | 0,5 fois | |
| Musulmans | 225 000 | 1 193 000 | 14,2 | 75 700 | 0,3 fois | |
| 4. Ouvriers agricoles permanents, ouvriers non-agricoles à emplois irréguliers, chômeurs, femmes de ménage, petits commerçants | ||||||
| Européens | 25 000 | 95 000 | 9,1 | 57 900 | 0,25 fois | |
| Musulmans | 310 000 | 1 653 000 | 19,6 | 34 600 | 0,14 fois | |
| 5. Exploitation agricoles travaillants sur de faibles superficies, journaliers agricoles, travailleurs saisonniers, familles des travailleurs en métropole | ||||||
| Pas d’Européens | - | - | - | - | - | |
| Musulmans | 996 000 | 5 400 000 | 64,2 | 24 500 | 0,1 fois | |
Ce tableau montre que l’Algérie a les caractéristiques d’une économie coloniale, et n’est pas la France. Les catégories privilégiées de la colonie et leurs homologues ou appendices indigènes sont ultra-riches (nos 1 et 2 du tableau). Leur intérêt est commun. Jamais la bourgeoisie algérienne, formée surtout de propriétaires fonciers, ne serait entrée en lutte pour l’indépendance nationale sans la pression irrésistible des masses populaires. Trop d’intérêts économiques la liaient à la bourgeoisie française. Trop grande était sa peur devant la masse énorme des expropriés et du prolétariat nés de la colonisation dont elle s’accommodait. L’obtention de l’indépendance signifierait pour elle la nécessité de rétablir le calme par ses seuls moyens. Seule, il lui faudrait exercer la terreur, puisqu’en tant que classe privilégiée elle ne pourrait pas réaliser la réforme agraire indispensable pour rendre aux expropriés la terre, base de leur existence économique.
Voilà pourquoi elle eut toujours tendance aux compromis, pourquoi aujourd’hui encore le GPRA pactise, au fond, avec l’impérialisme français.
| Population | 1900 | 1930 | Augmentation 1900-1930 | 1959 | Augmentation 1930-1959 |
| 1. Population urbaine | 316 000 | 590 000 | + 90% | 2 100 000 | + 260% |
| 2. Population rurale | 3 700 000 | 4 900 000 | + 32% | 6 700 000 | + 36% |
| Rapport 1. sur 2. | 8.54% | 12.00% | 31.34% |
Dans la catégorie 5, nous ne trouvons que des indigènes : ceux dont le marxisme dit qu’ils sont plus opprimés et misérables encore que le prolétariat industriel. Les économistes bourgeois ont évalué leur situation en ces termes : « En supposant que l’emploi moyen d’un agriculteur soit de 200 journées par an, ce qui constitue une évaluation fort modeste, c’est au moins 700 000 agriculteurs musulmans et leurs familles (environ 3 500 000 personnes donc), soit 45% des effectifs ruraux actuels, qui pourraient se retirer de l’agriculture sans que la production agricole diminue ». Le regroupement de 1 500 000 à 2 000 000 d’Algériens (selon l’étude citée) n’a donc réussi à éponger que la moitié du « surplus ». Ce regroupement avait pour but la destruction de la base économique et sociale des formations militaires insurgées. Il a eu en outre pour effet la dislocation des dernières formes de propriété communautaire et la ruine de l’agriculture arabe.
Les catégories 3 et 4 de notre tableau montrent que le problème national et colonial touche directement le prolétariat. Les Algériens expropriés affluent dans les bidonvilles et concurrencent les ouvriers européens qui sont privilégiés, car ils touchent une « rente » et ont des droits que n’ont pas les Algériens. L’histoire de cette discrimination (embauche à 100% ou à 90% pour les seuls européens, maintien préférentiel du travail en période de crise, etc.), serait fort longue. La concurrence (tant en France qu’en Algérie) entre les travailleurs européens et l’immense armée constituée par les expropriés algériens de la terre aggrave le conflit entre les deux communautés et rejette jusqu’aux travailleurs européens dans le camp des colonialistes : plus la concurrence est âpre et plus cet antagonisme est grand. Ainsi tout Européen se présente en principe comme un colonialiste, parce que c’est la société européenne et capitaliste, dans sa totalité, qui opprime l’indigène.
Dans ce pays où toute la race, toute la nation oppresseuse apparaît donc comme la classe privilégiée, la lutte de classe revêt fatalement la forme d’une lutte raciale et nationale (3). Voyons les faits : en 1954, alors que le chômage sévissait chez les Algériens et que le plein emploi était réalisé chez les Européens, on trouvait : en face de 65 120 employés de bureau et de commerce européens, 15 190 Algériens ; en face de 51 650 ouvriers professionnels européens 49 830 Algériens ; en face de 7 200 manœuvres européens, 141 130 Algériens ; en face de 33 890 domestiques et personnel de service européen, 47 400 Algériens.
Derrière ces concurrents, il se profilait plus de 200 000 chômeurs et demi-chômeurs des bidonvilles et tous les sans-travail affluant continuellement du bled. On sait que si 90,5% des Européens et seulement 19% des Algériens habitent dans les villes, les Algériens ont pourtant depuis peu dépassé en nombre les Européens dans toutes les villes à l’exception d’Alger (où le rapport est de 43/57). Cette migration des Algériens vers les villes nous fournit un indice certain du rythme de l’expropriation, et il est impressionnant :
Ainsi, une très grande partie de la population algérienne ne rentre dans aucune classe définie, parce qu’elle a été privée de toute base économique d’existence par le capitalisme européen. C’est ce qui explique à la fois la violence de la révolte et la confusion de ses objectifs sociaux. Un prolétariat plus puissant, sous la conduite d’une Internationale révolutionnaire, aurait pu diriger la révolution devant laquelle la bourgeoisie algérienne reculait, c’est-à-dire refaire ce qu’avait accompli le prolétariat russe. La IIIe Internationale dissoute, les effectifs du prolétariat algérien n’ayant pas augmenté (ne se sont-ils pas amenuisés depuis l’avant-guerre ?), c’est la bourgeoisie qui, à son corps défendant, s’est transformée en direction du mouvement d’indépendance nationale. Or la bourgeoisie ne pourra pas réaliser la réforme agraire : le FLN l’exclut, puisque Ferhat Abbas a promis la coexistence pacifique de la grande agriculture capitaliste européenne et de la petite agriculture algérienne. Quel que soit l’accord que le futur État algérien essaie de se garder avec le capital financier français et international, elle ne pourra pas davantage développer l’industrie au point d’absorber tout l’excédent de la population rurale que des statistiques bourgeoises évaluent à 780 000 hommes et qui ne fera qu’augmenter avec la régression du secteur agricole par rapport au secteur industriel qui caractérise tout développement capitaliste.
Aucun pays de l’aire arabe n’a jusqu’à présent résolu ce problème social de la surpopulation rurale qui, en Algérie, se posera avec toute son acuité précisément quand le problème national sera résolu.
A ce problème, ni la Russie néo-capitaliste ni la Chine des communes rurales n’apporteront de solution, quelle que soit la prétention des « communistes » à la russe ou à la chinoise de contribuer à la « libération » des peuples colonisés. Il n’y aura donc ni « équilibre », ni « paix ». Et, en 1961 comme en 1919, la seule perspective de libération effective reste celle que l’Internationale Communiste formula dès ses premiers Congrès : la libération des forces productrices de tous les pays des tenailles serrées par les États nationaux par l’union de tous les peuples avancés ou ex-colonisés et retardataires, dans une étroite collaboration économique conformément à un PLAN ECONOMIQUE COMMUN. Or le « plan économique commun », en politique, c’est la dictature universelle du prolétariat.
(1) Pour plus de détails, voir Les fastes de la colonisation française en Algérie (Rosa Luxembourg. trad. Programme communiste, no 5, 1958) [Ce texte est également édité dans cette brochure dans une version conforme à la traduction française de L’accumulation du capital, tome II, parue en 1976 aux Éditions Librairie François Maspero] et Karl Marx, Une étude inédite sur l‘Algérie (1880) dans La nouvelle critique, no 109, 1959.
(2) « Les Bulgares se comportent jusqu’à présent d’une manière admirable (sur le champ de bataille). Ils le doivent au fait qu’ils sont restés si longtemps sous la domination des Turcs, qui leur ont tranquillement laissé leurs vieux restes de l’institution gentilice (c’est-à-dire communautaire) et n’ont entravé que le développement des éléments bourgeois – par les confiscations des pachas. Les Serbes, par contre, qui depuis 80 ans, sont libérés des Turcs ont assisté à la ruine de leurs institutions gentilices par la bureaucratie formée à l’autrichienne et par la législation : c’est pourquoi ils seront inévitablement battus par les Bulgares. Un développement bourgeois de 60 ans qui ne les mènerait à rien, rendrait les Bulgares aussi minable que les Serbes à l’heure actuelle. Pour les Bulgares, comme pour nous, il eût été infiniment préférable qu’ils soient restés Turcs jusqu’à la révolution socialiste européenne : les institutions gentilices eussent donné un fameux point de jonction à un développement ultérieur communiste tout comme le «mir» russe, que nous voyons se disloquer maintenant sous nos yeux. »
(3) C’est exactement ce qui s’est produit en Irlande, première colonie de l’Angleterre, comme Marx l’a démontré.
Parti Communiste International
Il comunista - le prolétaire - el proletario - proletarian - programme communiste - el programa comunista - Communist Program
www.pcint.org
Back - Top - Retour thèses et textes du parti - Retour Catalogue - Retour thèmes - Retour prises de positions - Retour archives