Algérie. La révolution et la lutte anticoloniale dans l’analyse marxiste
( Brochure «le prolétaire», Août 2025 , format A4, 72 pages, Prix : 6 € ) - pdf
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Sommaire
● De la révolution anticoloniale à la révolution prolétarienne
● 8 mai 1945 : Dès la fin de la guerre mondiale, l’impérialisme français déclenchait une bestiale répression coloniale en Algérie (“Le Prolétaire”, n° 476, avril-mai 2005)
● La paix ? (“Programme communiste”, n° 19, avril-juin 1962)
● Bases et perspectives économico-sociales du conflit algérien (“Programme communiste”, n° 15, avril-juin 1961)
● Le communisme et les partis algériens (“Programme communiste”, n° 11, avril-juin 1960, n° 12, juillet-septembre 1960 et n° 13, octobre-décembre 1960)
● Quelques remarques sur la question coloniale (“Programme communiste”, n° 9, octobre-novembre-décembre 1959)
● Le parti communiste français (PCF) et la question coloniale (“Programme communiste”, n° 5, octobre-novembre-décembre 1958)
● Encore le PC et la question coloniale (“Programme communiste”, n° 6, janvier-février-mars 1959)
● La question coloniale : un premier bilan (“Programme communiste”, n° 4, juillet-août-septembre 1958)
● Physionomie sociale des révolutions anti-coloniales (“Programme communiste”, n° 2, janvier-mars 1958)
Annexes :
● Rosa Luxembourg. Les fastes de la colonisation française en Algérie. L’accumulation du capital, tome II, extrait de la partie III. Les conditions historiques de l’accumulation, chapitre XXVII : La lutte contre l’économie naturelle
● L’Algérie contemporaine. Complément statistique au texte de Rosa Luxembourg (“Programme communiste”, n° 5, octobre-décembre 1958)
Quelques remarques sur la question coloniale
( Programme communiste, no 9, octobre-novembre-décembre 1959 )
Le manque de place, la périodicité trop longue de notre revue ne nous ont pas permis jusqu’ici de consacrer à l’analyse systématique de la « question coloniale » et la place qu’elle mérite. De plus, les textes que nous avons déjà publiés (1) se trouvent, par la force des choses « éparpillés ». Enfin certaines études historiques sur l’évolution des pays afro-asiatiques n’ont pas encore pu être publiées. Le texte qui suit essaye de suppléer à cette carence. Présenté sous forme de « thèses », il a pour but de donner une vision d’ensemble sur notre position programmatique et politique fondamentale vis-à-vis des révolutions anticolonialistes, sans prétendre, évidemment, épuiser tous les aspects de la question. Au contraire, de nombreux points de ce texte devront être repris par la suite dans des études spéciales. Les divers points sur lesquels portent ces « thèses » n’ont pas été choisis au hasard, mais en fonction d’une polémique objective avec les positions les plus couramment défendues aujourd’hui.
* * *
1. La révolution qui se développe actuellement dans les colonies, ou dans les ex-colonies, s’insère étroitement dans le cadre historique général de l’époque actuelle, où les formes économiques et sociales du capitalisme ont cessé de se développer comme un processus historique nécessaire, tandis que les formes économiques et sociales du socialisme sont déjà implantées potentiellement à l’intérieur du corps social. Le pouvoir bourgeois, concentré dans de monstrueux appareils d’État, n’a d’autre but et d’autre objet que d’empêcher l’écroulement de la dictature de classe de la bourgeoisie. En d’autres termes, en l’absence d’un assaut révolutionnaire du prolétariat, la phase historique que Lénine a définie comme impérialisme et dont il situait le début à la fin du XIXe siècle, se perpétue.
2. Le mode de production et l’organisation sociale du capitalisme apparaissent, à l’échelle mondiale, comme développés de façon inégale et discontinue. Ainsi, alors que dans certains pays le capitalisme a parcouru toutes ses phases et atteint la phase finale impérialiste, dans d’autres il s’est développé incomplètement, et dans d’autres encore il n’est présent que sous la forme d’un noyau isolé au sein d’un corps économique différent, de formation plus ancienne.
Dans le premier cas, on se trouve dans l’aire du capitalisme impérialiste, limitée géographiquement à l’Amérique du Nord et à l’Europe, Russie comprise. Dans le second, il s’agit de l’aire d’un capitalisme sous-développé et retardataire, dans laquelle l’économie sociale est incontestablement dominée par la forme capitaliste de production, mais où cette dernière ne s’est développée que dans certains secteurs, laissant en arrière des branches importantes de la production. Un tel secteur géographique, dans lequel les phénomènes désormais classiques de la monoproduction et de la monoculture apparaissent au grand jour, constituant la base économique de l’assujettissement des petits États aux super-États impérialistes, est représenté par les pays de l’Amérique latine. Dans le troisième cas, enfin, on a le secteur du précapitalisme, qui comprend les pays coloniaux, ex-coloniaux ou para-coloniaux de l’Afrique et de l’Asie.
3. Vis-à-vis des formes économiques existant dans le monde, le capitalisme est la forme de production et d’organisation sociale dominante. Ceci signifie, non seulement que le capitalisme détient les moyens les plus puissants de la production et de l’accumulation de la richesse sociale, mais aussi qu’il empêche que d’autres formes de production en cours de développement dans le secteur non capitaliste dépassent le stade capitaliste. Le capitalisme, en l’absence de la révolution prolétarienne communiste, est le plafond infranchissable vers lequel tendent les formes arriérées de production des pays du secteur précapitaliste. En d’autres termes, les centres mondiaux de l’impérialisme, dont le colonialisme est un aspect de la domination, ne peuvent empêcher l’évolution sociale consécutive à la lutte victorieuse contre le colonialisme ; mais ils peuvent, tant que le capitalisme demeure le mode de production dominant à l’échelle mondiale, empêcher que la révolution économique et sociale mise en mouvement par la révolte anticolonialiste débouche sur le socialisme.
Les pays du secteur précapitaliste peuvent espérer passer au socialisme à la seule condition que le prolétariat des pays de l’aire impérialiste conquiert le pouvoir politique et brise les formes de production capitalistes. C’est seulement si la révolution prolétarienne réussit à vaincre dans les principaux pays du secteur impérialiste, que les pays coloniaux ou ex-coloniaux (qui, sous nos yeux, procèdent à la suppression des vieux rapports de production hérités de la domination coloniale) peuvent espérer « sauter » la phase capitaliste et passer directement au socialisme.
Dans l’hypothèse d’un retard de la révolution prolétarienne communiste qui doit intervenir dans le secteur capitaliste, les nouveaux régimes politiques surgis des ruines du colonialisme, malgré tous les efforts généreux qu’ils peuvent tenter, ne pourront éviter de conduire leurs plans d’industrialisation sur la base du salaire et du despotisme de fabrique, qui constituent les caractères fondamentaux du capitalisme.
4. Les formes juridiques et politiques présentes dans les pays du secteur précapitaliste ont leur cause et leur origine dans le stade atteint localement par les formes économiques et sociales. A chacune d’entre elles (la vaste propriété rurale semi-féodale indienne, la propriété tribale de la terre en Afrique, etc.) correspondent des formes sociales appropriées. Ces formes sociales représentent le stade de développement auquel étaient parvenus, à l’époque de la conquête coloniale, les pays qui, aujourd’hui, en conservent de larges survivances. Bien plus, dans de nombreux cas, l’implantation du régime colonial a signifié, outre la destruction de l’impulsion évolutive, le retour en arrière, à des formes dépassées de l’existence de l’espèce humaine (esclavage).
Le colonialisme a entraîné une interruption brutale et violente du développement social des pays assujettis, ainsi que le démontrent les événements de l’histoire des pays d’Asie et d’Afrique, dans lesquels le stade de la barbarie apparaissait comme dépassé plusieurs siècles avant la conquête coloniale. L’évolution de l’État et de la société « frôlait », au moment de la conquête, le niveau atteint par les pays conquérants.
Il découle de tels faits que la présente évolution des pays coloniaux et ex-coloniaux doit être expliquée non seulement par les conséquences internationales de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi et surtout en tenant compte de l’évolution historique passée et de la longue tradition révolutionnaire que les peuples coloniaux alimentèrent inlassablement durant leur résistance à l’oppression coloniale, et continuent d’alimenter en luttant énergiquement contre l’impérialisme. La révolution anticoloniale, comme du reste tous les grands bouleversements historiques, est déterminée par des causes d’ordre international et local, externe et interne.
5. La révolution nationale des peuples coloniaux est le complément de la révolution antiféodale, commencée il y a cinq siècles environ, c’est-à-dire à l’époque des grandes découvertes géographiques et de la formation du marché mondial qui en découla – événements d’une importance décisive, et qui mirent virtuellement fin au molécularisme féodal. L’énorme retard des pays coloniaux, qui avaient pourtant déjà éliminé de leur propre corps social, au moment de l’introduction du colonialisme, certains aspects particuliers des économies de type féodal et avaient ébauché des formes spécifiques au capitalisme (Chine, Inde, Perse, États du Soudan occidental, etc.), peut être attribué à la façon dont s’est développé la révolution antiféodale en Europe. Le retard des pays coloniaux est étroitement lié à la lutte que conduisit la bourgeoisie européenne contre le féodalisme, à l’époque du déclin du Moyen Âge.
L’histoire du colonialisme démontre amplement la thèse marxiste selon laquelle chaque progrès accompli par la bourgeoisie capitaliste sur la réaction féodale n’a été possible qu’au prix d’énormes souffrances des classes sociales inférieures. Le colonialisme a catalysé le développement, puis la victoire du capitalisme dans le sein de la société féodale. La conquête des terres d’outre-mer, rendue possible par la suprématie navale des États européens, ainsi que la saisie et la mise en esclavage de leurs forces productives, ont été un puissant instrument de l’accumulation capitaliste.
La bourgeoisie européenne, avant même d’exploiter la main-d’œuvre salariée, a trafiqué des esclaves et saccagé les nations d’outre-mer, de la même façon qu’elle expropria, sur le vieux continent, les communautés agraires héritées du Moyen Âge. Ce n’est pas autrement que la bourgeoisie européenne (qui fut seulement la première à opérer la transformation du mode de production social dans le sens capitaliste : des éléments d’une bourgeoisie commerciale sont présents également dans les sociétés afro-asiatiques de la période coloniale), la bourgeoisie européenne donc, a réussi à accumuler des capitaux monétaires considérables, puis les a réinvestis dans les premières manufactures. Il serait antiscientifique de se mettre à imaginer dans quel sens se seraient développés les États de l’aire extra-européenne, au cas où ne serait pas intervenue la conquête coloniale. Mais il est certain que la révolution antiféodale en Europe, dont la bourgeoisie occidentale s’est attribuée tous les mérites, a été rendue possible, par un processus dialectique, du fait des conséquences décisives de l’assujettissement et du pillage des pays d’outre-mer. Il est plus que sûr que le développement rapide des principaux États d’Europe (Espagne, Portugal, Hollande, France, Angleterre) qui, les premiers, entreprirent des conquêtes coloniales, a été payé de l’immobilisation et de la décadence des pays colonisés, qui étaient presque toujours le siège de civilisations importantes.
Même en tenant compte de la dureté et des infamies de la domination bourgeoise, le marxisme reconnaît que la bourgeoisie capitaliste a rempli une fonction révolutionnaire. Mais cette étape de son développement est désormais close depuis longtemps. Le rôle de « force motrice » de l’histoire qui, pendant une période historique, a été dévolu à la bourgeoisie, a cessé avec la destruction du féodalisme en tant que forme économique et sociale dominante. Aujourd’hui le féodalisme ou, en général, les formes précapitalistes qui subsistent encore dans le monde, même si elles continuent de régner sur des zones étendues, sont un obstacle réactionnaire de loin mineur comparé au capitalisme. C’est le capitalisme impérialiste qui barre réellement la route aux forces révolutionnaires : lors de son écroulement, tout autre obstacle contre-révolutionnaire devra nécessairement s’effondrer à son tour. Il en résulte que la seule classe véritablement révolutionnaire, c’est-à-dire capable d’ouvrir une nouvelle ère historique, c’est le prolétariat.
La liquidation de l’aire précapitaliste, et donc des résidus féodaux qui se maintiennent dans les pays ex-coloniaux, ne redonnent pas pour autant le moindre rôle révolutionnaire à la bourgeoisie, qui demeure une classe réactionnaire et donc contre-révolutionnaire, en dépit de tout réformisme démagogique. Il n’est pas possible non plus de soustraire à ce critère d’appréciation générale les bourgeoisies qui continuent de naître dans les pays qui se sont récemment libérés du joug colonial.
6. Le déclin du colonialisme et la naissance des États indépendants afro-asiatiques ramène la discussion sur les rapports entre État national et capitalisme. Le mouvement doctrinal et politique du communisme a toujours eu des idées claires sur cette question. L’État national est la forme du pouvoir politique qui se concilie le mieux avec les intérêts de la classe bourgeoise. Pour le comprendre, il faut examiner sous l’angle historique la question des rapports entre État national et capitalisme. La revendication de l’État national, drapeau idéologique et programmatique des révolutions bourgeoises passées, a été imposée à la bourgeoisie par les conditions dans lesquelles se développait la lutte contre les ordres féodaux. La bourgeoisie mercantile et industrielle appuyait, sous les monarchies absolues, la formation de l’État unitaire ayant pour hase l’unité ethnique de la nation, en opposition au particularisme du pouvoir féodal qui se base sur le fief seigneurial. Un État unitaire national est la forme du pouvoir qui favorise le mieux, et même la seule qui favorise vraiment la lutte de la bourgeoisie contre l’éparpillement politique féodal, obstacle à l’expropriation capitaliste et à la concentration des moyens de production. En conquérant l’État national, la bourgeoisie capitaliste parvient à mettre en déroute les ultimes résistances féodales. Mais ceci ne signifie nullement que le capitalisme économique se développe dans le cadre étroit de l’État national.
L’État national est l’arme politique de la révolution antiféodale et constitue, au terme du cycle historique bourgeois, la barricade contre-révolutionnaire qui s’oppose au prolétariat. Mais le marché national, à l’intérieur duquel le capitalisme fait ses premiers pas, est déterminant pour le développement du capitalisme à la condition qu’il soit solidement et largement lié au marché mondial. Ceci est valable pour l’histoire passée, pour ce qui se passe présentement, et tant que le capitalisme parviendra à se maintenir en vie. Faut-il en administrer des preuves ? Nous avons montré dans le paragraphe 5 comment, en substance, le capitalisme occidental est né avec les découvertes géographiques et la formation du marché mondial qu’elles ont provoquée.
Une nouvelle preuve nous est fournie par l’expérience historique de deux puissances, très différentes tant par leurs dimensions physiques que par les particularités de leur développement historique, la République de Venise et la Chine médiévale. L’une était parvenue à se placer sur la voie d’une large expansion politique et économique lorsque, à la suite des découvertes de routes interocéaniques, les États atlantiques d’Europe occidentale se sont lancés à la conquête de la suprématie maritime. La seconde avait déjà liquidé, à la même époque, une grande partie des formes féodales et avait introduit, spécialement dans le domaine du commerce, des formes typiques du capitalisme. Pourtant, l’une et l’autre de ces puissances ne purent continuer de se développer, et durent même à la longue abandonner des positions déjà conquises. Et tout cela parce que, pour différentes raisons, elles furent écartées du marché mondial.
Le capitalisme économique ne se forme donc pas dans la châsse close de l’État national, qui sert uniquement à la conservation du pouvoir de la classe bourgeoise.
7. La question de savoir si, une fois libérés du colonialisme, les pays afro-asiatiques croupiront dans un immobilisme respectueux des formes économiques et sociales actuelles, ou bien réussiront à pousser vers l’avant la révolution antiféodale en déblayant la voie aux formes modernes de production – cette question doit être résolue en tenant compte tant des traditions historiques des diverses nations ou agrégats plurinationaux, que de leur évolution politique actuelle.
La domination mondiale des grands États impérialistes n’a pas empêché, dans le passé, que des pays arriérés se développent pour devenir, d’instruments passifs de la politique impérialiste qu’ils étaient, des concurrents sur le marché mondial. Au cours du siècle dernier, l’Angleterre et la France, puissances hégémoniques à l’échelle mondiale, ne purent empêcher la révolution économique de l’Allemagne arriérée. Dans notre siècle, en pleine phase impérialiste, l’Angleterre, la France, les États-Unis et la Russie ne purent empêcher qu’un pays asiatique encore englué dans un semi-féodalisme, le Japon, ne devienne une grande puissance économique et militaire. Les profonds bouleversements politiques, les crises, les conflits militaires produits par les changements du rapport des forces sur le marché mondial, n’ont pu, en aucun cas, être évités.
La théorie révisionniste qui prétend que l’impérialisme tend à comprimer la production capitaliste est intégralement fausse. L’impérialisme, au contraire, est caractérisé par sa folie hyper-productive, continuellement alimentée par la nécessité de faire front au phénomène historique inéluctable de la baisse du taux de profit. La dilatation monstrueuse de branches entières de la production qui ne répondent à aucune véritable exigence sociale, la consommation forcée, ne s’expliquent pas autrement. Le volcanisme de la production comporte nécessairement une intensification inouïe de l’exploitation de la main d’œuvre et un durcissement inhumain de la peine physique résultant du travail. La réduction du volume des produits économiques, qui ne peut être obtenue que par la destruction radicale des branches de production factices engendrées par la pathologie capitaliste, sera l’objectif fondamental du socialisme qui, sur le terrain économico-productif, visera à réduire à son minimum la prestation forcée de travail humain.
L’expérience « anticolonialiste » des grandes puissances qui ne disposent pas d’empires coloniaux – les États-Unis et la Russie – s’insère bien dans ce cadre théorique. En fait, la rupture des barrières protectionnistes qui barricadaient les anciens Empires coloniaux des puissances européennes et l’apparition des États afro-asiatiques indépendants sur le marché mondial, délimitent les conditions indispensables à l’élargissement de la sphère économique et politique de ces États « anticolonialistes », dont l’économie est en expansion, tandis que les États colonialistes sont dans une phase de déclin irrémédiable. L’évolution économique des États afro-asiatiques, en l’absence de la révolution prolétarienne internationale, se trouve enfermée dans une des alternatives suivantes :
a) Une solution « nippo-germanique », c’est-à-dire comparable à la situation historique de pays qui, comme le Japon et l’Allemagne, partant d’un état d’extrême arriération, ont réussi à se donner une structure capitaliste moderne, tout en tombant continuellement dans des conditions de précarité économique et politique déterminées par le déséquilibre entre la capacité productive et la consommation.
b) Une situation « latino-américaine », comparable à celle des pays latins de l’Amérique, dans lesquels la structure capitaliste s’est développée d’une manière unilatérale, les condamnant à la sujétion économique vis-à-vis des puissances mondiales dominantes.
c) Une situation « russe », c’est-à-dire comparable à celle de la Russie staliniste qui, de pays semi-féodal, est parvenue – au travers d’une exploitation intensive du salariat – à atteindre le rang de grande puissance économique.
Naturellement, on ne doit pas exclure le cas où l’obtention de l’indépendance ne changerait rien aux conditions léguées par la domination colonialiste.
Le fait que telle ou telle de ces solutions se trouvera effectivement réalisée en un lieu donné ne dépend évidemment pas de facteurs subjectifs sur lesquels la volonté pourrait agir, mais d’un enchaînement de circonstances objectives, dont la force réelle de la tradition historique propre aux pays considérés n’est pas la moins importante. En fait, il est possible que l’évolution soit plus sûre et plus féconde là où la suppression de la domination coloniale ou para coloniale reconstitue l’assemblage des grands Empires plurinationaux qui, au moment de la conquête impérialiste, avaient déjà derrière eux une expérience séculaire. Des États comme la Chine et l’Inde, qui disposent d’un vaste territoire, de populations très nombreuses et de ressources naturelles importantes, jouissent de plus d’une longue tradition étatique que le colonialisme n’a pas réussi à annihiler. Il est clair, donc, qu’ils ne surgissent pas du néant. Sous de nombreux aspects, tant économiques que politiques, ils reprennent la voie interrompue par l’obstacle du colonialisme.
Dans tous les cas on ne peut nier que le déclin du colonialisme a ouvert une période d’instabilité qui devra se répercuter sur l’alignement des forces mondiales, aggravant les crises et les contradictions de l’impérialisme. Une fois de plus, les centres mondiaux de la contre-révolution se trouvent pris dans une insoluble contradiction entre l’intérêt suprême de la classe bourgeoise qui commande la conservation des structures existantes, et la nécessité inéluctable de participer à l’accroissement cancéreux de la production capitaliste, qui ne peut elle-même s’étendre sans déterminer de profonds déséquilibres du marché et, en conséquence, des conflits politiques et militaires.
8. La critique marxiste a fait justice depuis longtemps de la théorie de la conquête simultanée du pouvoir dans les divers pays. Le Parti communiste doit assumer le pouvoir partout où la lutte des classes se conclut par la défaite de la bourgeoisie et de ses agents opportunistes au sein de la classe ouvrière. Mais, comme le confirme l’involution stalinienne, il ne doit jamais perdre de vue qu’il est impossible d’introduire les formes complètes du socialisme tant que l’ennemi de classe n’a pas subi une défaite décisive à l’échelle mondiale.
Le socialisme ne se « construit » pas, ni dans un seul pays, ni dans un groupe de pays, comme le prétendent les faux communistes de Moscou, mais il commencera à surgir dans le monde dès que le prolétariat, organisé en classe dominante, aura étendu son pouvoir sur les principaux pays capitalistes de l’aire Europe-Amérique du Nord. Cela signifie que la révolution socialiste commence bien à l’échelle nationale, suivant le principe marxiste qui veut que le prolétariat combatte avant tout sa propre bourgeoisie, mais se conclut inévitablement à l’échelle internationale.
Malgré le reniement du faux communisme moscovite, il en découle l’exigence d’une organisation internationale de l’action communiste, identique à celle qui fut fondée pour la première fois par les communistes du Manifeste ou à la glorieuse Internationale communiste née de l’explosion révolutionnaire d’Octobre 1917.
Entre le camp de la révolution communiste et celui de la conservation capitaliste, toute « coexistence » est impossible. Comme le démontrent les féroces répressions que le capitalisme fit subir à la révolte prolétarienne et à la première et héroïque tentative d’instauration de l’État ouvrier que fut la Commune de Paris ; comme le prouve la sanguinaire contre-révolution stalinienne qui devait détruire la dictature prolétarienne issue de la Révolution d’Octobre, entre le pouvoir révolutionnaire et les centres impérialistes rien ne peut exister d’autre que la guerre de classe, la lutte jusqu’au dernier souffle, le conflit sans trêve ni armistice.
Le mouvement révolutionnaire communiste repousse toute forme de pacifisme ou d’antimilitarisme petit-bourgeois, en affirmant non seulement l’exigence historique de l’État ouvrier, mais encore le principe de la guerre révolutionnaire portée éventuellement au-delà des limites politiques que le rapport des forces impose momentanément à la dictature du prolétariat.
9. Le socialisme restant le seul et l’irremplaçable objectif de la lutte internationale des communistes, il est clair que la réalisation complète du programme communiste est strictement liée au déroulement de la lutte des classes dans le monde, et en particulier dans les principaux pays capitalistes. Le communisme ne pourra réaliser intégralement son programme social que lorsque la contre-révolution bourgeoise aura été définitivement abattue, et que l’État ouvrier sera devenu la puissance mondiale dominante. Alors seulement, la dictature prolétarienne pourra entreprendre à fond la transformation révolutionnaire de la structure économique héritée du capitalisme et ouvrir la voie au processus historique proprement socialiste qui a comme point d’arrivée la liquidation de la division de la société en classe et la dissolution de l’État.
Entre la conquête du pouvoir, tout d’abord dans les centres les plus faibles du front de la classe bourgeoise, suivie immédiatement des premières « interventions despotiques » dans les rapports économiques, politiques et sociaux, et la victoire complète sur le capitalisme mondial, doit s’insérer, comme nous le montre la Révolution russe, la lutte armée entre le camp révolutionnaire et les États capitalistes. Ou la guerre des classes entre capitalisme et socialisme se conclura par la victoire du prolétariat, et le programme communiste pourra alors se réaliser intégralement ; ou bien la contre-révolution bourgeoise et l’opportunisme réussiront à battre le prolétariat – comme cela se produisit en Russie en 1926, le stalinisme agissant comme l’instrument objectif de la contre-révolution anticommuniste internationale – et dans ce cas même les mesures immédiates prises par la dictature prolétarienne lors de sa constitution seront contraintes de disparaître.
10. Le programme immédiat de la classe ouvrière concerne la conquête et la conservation du pouvoir. Contre toutes les écoles opportunistes, y compris celle des faux communistes moscovites, il faut insister sur le fait que la conquête du pouvoir par le prolétariat ne peut être obtenue au travers des voies légales offertes par les constitutions bourgeoises, mais seulement par l’assaut armé contre les structures étatiques qui exercent la dictature de la classe bourgeoise. Contre toutes les versions de l’Anarchisme, on doit rappeler que le prolétariat ne peut refuser de s’organiser à son tour en classe dominante, et qu’il accepte donc de se forger un appareil d’État pour l’utiliser contre l’ennemi de classe. Contre les hésitations des « Gauchistes » qui plient sous la pression du démocratisme, nous devons réaffirmer énergiquement que l’agent qui assume l’exercice de la dictature prolétarienne sur la bourgeoisie détrônée ne peut être que le Parti communiste organisé à l’échelle internationale.
Il en découle que la conservation du pouvoir politique arraché des mains de la bourgeoisie et de ses valets opportunistes ne peut être assurée que par une forme dictatoriale qui exclut non seulement les forces politiques de la bourgeoisie, mais aussi les partis politiques nés de la dégénérescence opportuniste. Conquis par la force, le pouvoir doit être défendu et conservé par la force et, s’il le faut, par la terreur politique appliquée aux classes dépossédées. Mais tant que la dictature prolétarienne est en guerre contre les forces de la contre-révolution bourgeoise, la suppression économique et sociale – et non pas seulement politique – du capitalisme ne peut être réalisée intégralement. Les transformations postrévolutionnaires destinées à abolir le cloisonnement de la vie productive sur la base de l’entreprise, le mercantilisme, la division du travail, etc., de même que les formes juridiques qui régissent la production de l’espèce humaine sous le capitalisme, ne peuvent que suivre la victoire politique définitive sur le capitalisme.
11. Le passage du programme immédiat à la réalisation intégrale du programme communiste n’est pas lié seulement au déroulement de la guerre des classes qui, localement et internationalement, suit la conquête du pouvoir par le prolétariat. Il dépend également étroitement du niveau social atteint par les divers pays.
Dans les pays de capitalisme développé de l’Europe et de l’Amérique du Nord, dans lesquels le capitalisme a entièrement parcouru son cycle historique, le socialisme peut directement s’implanter sur la structure économique et sociale existante, dès qu’elle est passée sous le contrôle de la dictature prolétarienne. Les classes intermédiaires, qu’il n’est pas possible d’exproprier à coup de décrets, mais qui disparaîtront au fur et à mesure que seront éliminées les bases de la petite production, survivront nécessairement à la disparition de la grande bourgeoisie. Quant à celle-ci, il est possible de l’expulser dès la conquête du pouvoir, des leviers de commande de l’appareil productif industriel. Dès lors, la classe ouvrière, disposant d’un appareil industriel hautement concentré, est en mesure d’en utiliser toute la puissance pour concentrer les moyens de production éparpillés entre les mains des petits producteurs.
Dans les pays de capitalisme sous-développé, comme ceux de l’Amérique latine, dans lesquels il n’existe pratiquement pas d’industrie et où l’agriculture est basée sur d’antiques pratiques manuelles, l’élimination de la petite production constituera un problème plus difficile pour l’État ouvrier. En fait, la grande propriété capitaliste, telle qu’elle est pratiquée par les entreprises monopolisatrices énormes (dont le type est l’United Fruit Company) ou par les propriétaires fonciers détenant des domaines immenses (comme les estancieros argentins), si elle diminue la sphère d’application de la petite production moléculaire, ne comporte pas pour cela un degré très important de mécanisation de l’appareil technique. En conséquence, toute lutte visant à exproprier les grandes propriétés foncières porte en elle le germe du partage des grands domaines, qui est actuellement la solution réactionnaire des « progressistes » locaux, et contre laquelle l’État ouvrier ne pourra lutter que dans la mesure où il pourra résoudre les graves problèmes posés par l’absence d’une industrie.
Une autre question se pose, celle de savoir s’il conviendra de créer localement des noyaux industriels ou bien de laisser subsister l’actuelle géographie économique intercontinentale, en supprimant naturellement le rapport mercantile qui, sous le capitalisme, réduit les pays de l’Amérique Latine à une réserve de chasse pour les monopoles industriels yankee. Quoi qu’il en soit, la transformation économique dans un sens socialiste impliquera de plus grands efforts et une lutte plus dure dans les pays sous-développés que dans ceux qui sont complètement évolués dans le sens capitaliste.
Dans les pays de l’aire précapitaliste, comme les colonies afro-asiatiques, les problèmes sont encore plus complexes. Ici, non seulement l’industrie moderne est absente – en négligeant quelques complexes qui, dans tous les cas, sont en rapport avec l’industrie de transformation des matières premières –, mais, de plus, les prémisses historiques de l’industrialisation font défaut. C’est aujourd’hui seulement que surgissent dans ces pays – et dans certains seulement – des mouvements innovateurs qui tendent à débarrasser les grandes masses humaines de structures rurales archaïques (le village indien, l’association tribale africaine, etc.) avec lesquelles tout progrès est impensable. Il faut pourtant affirmer énergiquement que le communisme marxiste se garde bien de se laisser influencer par la rhétorique sur le « progrès de la civilisation » : il découvre dans le mode de vie des soi-disant « primitifs » des traces profondes du premier communisme qui, certainement, opposerait aux transformations économiques du communisme moderne une résistance bien moindre que celle de certains monstrueux préjugés fomentés par l’idéologie actuellement dominante. Mais cet avantage ne pourra certes contrebalancer la difficulté fondamentale des pays précapitalistes, à savoir l’absence ou le faible poids social du prolétariat.
En laissant de côté la lutte pour la conquête du pouvoir et en supposant même que les résistances de la contre-révolution bourgeoise aient été vaincues à l’échelle internationale, il n’en reste pas moins que les transformations économiques postrévolutionnaires connaîtront des difficultés considérables. En conséquence, les périls de restauration contre-révolutionnaire seront bien plus grands dans les pays arriérés que dans les pays dont le capitalisme est parvenu à la phase ultime de son cycle historique.
(1) « Physionomie sociale des révolutions coloniales » : Programme communiste, no 2, janvier-mars 1958 / « Les causes historiques du séparatisme arabe » - « La question coloniale : un premier bilan » : Programme communiste, no 4, juillet-août-septembre 1958 / « La question algérienne : a) Les fastes de la colonisation française (R. Luxembourg) ; b) Compléments statistiques ; c) L’avant-garde et l’Algérie ; d) Le PCF et la question coloniale » : Programme communiste, no 5, octobre-novembre-décembre 1958 / « Promotion de l’Afrique » - « Encore le PCF et la question coloniale » : Programme communiste, no 6, janvier-février-mars 1959 / « Particularités de l’évolution historique chinoise » - « Aspects de la révolution africaine » - « Sidérurgie, pétrole et sous-développement » - « Le Congo belge entre dans le front anti-impérialiste » : Programme communiste, no 7, avril-mai-juin 1959.
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